Mis à jour : samedi 13 mars 2021

Mon voisin Totoro : Art et technique

« Ce film doit être proche de notre vie, et non pas dans un Japon imaginaire », explique Miyazaki à son équipe. « En conséquence, limitez strictement les éléments du décor. Observez vous-même les tuiles des toits, les plantes au bord de la route, les haies, pour mieux les dessiner. II est important d'observer tous les détails et de les retranscrire dans ce film. Quant aux gestes de Satsuki et Mei, vous pouvez apprendre beaucoup en regardant les vrais gestes des enfants. Surtout ceux de l'âge de Mei. Ces gestes n'ont pas d'intentions précises comme les adultes. Les enfants marchent et, une seconde après, ils sautent à pieds joints... »

Les personnages

Le projet de Mon voisin Totoro court alors depuis presque 10 ans et seuls quelques anciens croquis crayonnés de Miyazaki existent, datant du temps où il travaillait encore à Nippon Animation. La petite équipe commence par l'élaboration des personnages des deux sœurs. Dans les anciens croquis préparatoires de Miyazaki, seule Mei existe déjà. Les deux sœurs ne devaient être au départ qu'un seul et même personnage. Mais créer deux personnages permet de voir se confronter deux visions différentes du monde : celle d'une toute petite fille, représentant la partie enfantine du personnage, et celle plus mûre d'une pré-adolescente. Satô s'exerce alors sur les personnages du film en se basant sur les crayonnés de Miyazaki. Il esquisse les gestes et les poses des deux sœurs.

Cependant, Tokuma a créé une certaine confusion en utilisant des dessins du premier personnage pour la campagne de publicité du film dans lequel il n'apparaît finalement jamais ! Autre niveau de lecture, Mei est la transcription à la japonaise du mot anglais « may », « mai » en français, et Satsuki, l'ancien mot littéraire japonais pour le mois de mai, peut s'utiliser comme prénom féminin. De la même manière, à l'origine, les noiraudes avaient un corps et des pattes, qu'elles perdront dans la nouvelle relecture des personnages et qu'elles retrouvent finalement dans Le voyage de Chihiro.

Au tout début, Totoro devait apparaître dès le début du film et était omniprésent à l'écran. Suzuki a lu le storyboard et a questionné Miyazaki sur la pertinence de ce choix. Pensant au film E.T., il a alors proposé sur un simple coup de tête de faire apparaître Totoro vers le milieu du film. Miyazaki s'est mis à la tâche et a ainsi créé la scène de l'arrêt de bus. C'est de cette scène qu'est parti ensuite tout le film, Miyazaki et l'équipe réfléchissant aux scènes antérieures après la conception de cette scène. Cette prise de risque s'explique également par le fait que Miyazaki était rassuré par la double sortie avec Le tombeau des lucioles, il ressentait moins de pression quant à l'obligation de réussite. Selon Suzuki, cela l'a probablement déchargé d'un poids et les animateurs de l'époque ont constaté d'ailleurs qu'il s'ait d'un des seuls films où Miyazaki fut détendu et souriant.

Les décors

Le soin apporté aux décors est une caractéristique connue des œuvres du studio Ghibli. C'est d'autant plus vrai pour Mon voisin Totoro dans la mesure où la nature tient un rôle très important. Il a donc fallu représenter un cadre rural qui soit plus qu'un simple arrière-plan mais un personnage à part entière. C'est Kazuo Oga qui a été choisi comme directeur artistique. Oga dessine en se référant aux photos prises lors de la recherche des décors, autour de la Nippon Animation, de sa maison et à Tokorozawa, la ville où habite Miyazaki, ainsi qu'aux dessins de ce dernier. Il se concentre sur l'éclat du vert des différentes plantes et leur variation de couleur en fonction des saisons et de la clarté de la forêt.

Kazuo Oga à l’extérieur de chez lui… Sous la pluit.

Photos de la maison de parents de Kazuo Oga dont il s’est inspiré pour les décors du film.

Pour réaliser les merveilleux décors que l'on voit dans le film, Oga a donc beaucoup travaillé les couleurs et les jeux de lumières de la végétation, des textures de la maison des Kusakabe mais aussi des reflets de l'eau et des vitres. Hayao Miyazaki voulait des décors les plus réalistes possibles tout en restant en apparence simples et frais. De nombreuses fleurs sont représentées dans le film afin de renforcer l'idée des saisons. Chaque plante et chaque fleur symbolisent un mois qui passe. Tout ceci a nécessité beaucoup de minutie et une attention toute particulière accordée aux détails et à la composition de l'image. Ainsi, Oga avoue n'avoir jamais travaillé autant que pour Mon voisin Totoro. Malgré tout ce travail accompli, Miyazaki et Oga regrettent le résultat pour certains détails du film, comme l'ondulation de l'eau ou le mouvement des arbres sous l'effet du vent. Bien qu'ils aient imaginé les techniques permettant de réaliser ces effets, elles n'ont jamais pu être appliquées dans le film, faute de temps.

Les couleurs

Afin d'anticiper les finitions du film en fin de production, Miyazaki s'intéresse déjà au choix des couleurs. Il décide bien en amont avec sa chef coloriste, Michiyo Yasuda, des 300 teintes nécessaires pour le film et plus particulièrement de celles correspondant aux variations de lumières des personnages principaux. La production des intervalles et des décors commence en août. Miyazaki, quant à lui, s'occupe de tout : réalisation du storyboard, vérification de la mise en scène et des dessins clefs… C'est à cette période que Miyazaki décide également d'adopter l'utilisation d'un carbone marron spécialement conçu pour le film et Le tombeau des lucioles.

D'ordinaire, que ce soit pour la télévision ou pour le cinéma, on utilise (ou utilisait...) un carbone noir au moment où l'on fait passer les dessins à la machine à tracer, afin de les retranscrire sur un film en celluloïd. Pour Mon voisin Totoro, Miyazaki décide de tenter l'utilisation d'un carbone marron plutôt que noir. Ce carbone est spécialement conçu pour le film et Le tombeau des lucioles et coûte deux fois plus cher que le carbone noir. Après avoir visionné quelques essais, le résultat obtenu par le carbone marron s'avère incontestablement plus séduisant que le noir. Le carbone marron présente cependant un gros inconvénient : contrairement au noir, il ne reproduit pas, ou difficilement, les lignes avec la machine à tracer. Le studio prend quand même la décision d'utiliser ce nouvel outil, tout en sachant que cela représente un énorme travail pour l'équipe de finition. Non seulement du point de vue de l'apparence sur celluloïd, mais aussi pour la superposition des arrière-plans, le marron étant plus doux que le noir. Le procédé est donc adopté pour l'ensemble du tracé, néanmoins le noir est conservé dans certaines séquences et pour certains personnages. L'équipe a également recours à du carbone bleu ou vert pour les moustiquaires, ainsi que blanc pour la pluie.

Le doublage

L'inoubliable voix de Totoro est assurée par le doubleur Hitoshi Takagi. Pour arriver au résultat que l'on entend dans le film, sa voix, au ralenti, est mélangée avec le bruit du vent fait au synthétiseur.

Pour Miyazaki, le père de Satsuki et Mei doit être très différent d'un père ordinaire. Il doit être, en plus qu'un père, un ami pour ses enfants. À la fin du mois de juillet 1987, durant la production du film, Shigesato Itoi, rédacteur publicitaire très connu au Japon, arrive au studio accompagné de ses enfants pour discuter de la promotion du film. Sans doute impressionné qu'Itoi soit assez proche du personnage du père qu'avait imaginé Miyazaki, ce dernier le recommande à Shigeharu Shiba, le responsable de la bande son, pour une audition. D'abord inquiet de confier un doublage aussi important à un débutant, Shiba accepte le pari de Miyazaki. Itoi passe l'audition, est retenu et parvient à s'intégrer aux autres doubleurs. Le second sujet d'inquiétude de Shiba étant le doublage du rire de la scène du bain. La scène est gardée pour la dernière séance et par chance, la première prise sera la bonne.

Photo de groupe durant l’enregistrement des dialogues. À gauche, Shigesato Itoi. Tout devant et debout, Tanie Kitabayashi (Grand-mère).

La musique et les effets sonores

La bande originale de Joe Hisaishi accompagnant le film est l'une de ses plus célèbres compositions, notamment les thèmes d'ouverture et de fin du film. Avec ses morceaux d'une grande diversité (tantôt léger, tantôt mélancolique, souvent exubérant), il finit par achever la splendeur visuelle du film.

Le générique d'ouverture est accompagné de la chanson Sampo (Promenade), écrite par Rieko Nakagawa. Quant à la célèbre chanson Tonari no Totoro, les paroles sont de Hayao Miyazaki lui-même ! Aujourd'hui encore, cette comptine est apprise dans les écoles nippones !

Azumi Inoue, la chanteuse des génériques du film, et Hayao Miyazaki.

L'histoire se déroulant dans les années 50, il a fallu obtenir des sons parfaitement authentiques. Pour cela, Shigeharu Shiba et son équipe des effets sonores se sont mis à la recherche de sons naturels comme, par exemple, celui de la pompe du puits, du bruit d'un autobus ou encore des multiples sons que l'on peut entendre dans une maison traditionnelle japonaise.

Mais l'aspect le plus remarquable dans la bande-son du film n'est pas tant les éléments (sons, voix et musique) pris séparément mais leur agencement tout au long du récit. La façon dont sont alternés ou combinés les éléments sonores de fond, les dialogues, la musique et les moments de silence donnent toute sa force et sa beauté à l'image.