Mis à jour : samedi 13 mars 2021

Mon voisin Totoro : Production

Projet

Avec Mon voisin Totoro, Hayao Miyazaki savait ce qu'il voulait réaliser : un film chaleureux, ne proposant au jeune public ni conflit, ni confrontation. Pourtant, bien que Miyazaki ait fait part de son idée pour la première fois au début des années 80, quand il a fallu mettre l'histoire sur le papier, il n'a pas tout de suite trouvé l'inspiration. La visite chez un collègue, peu avant le démarrage de la production, va débloquer la situation. Le réalisateur y trouve en effet l'exemplaire d'un supplément de journal s'intitulant Le Japon, il y a quarante ans. C'est à la lecture de ce texte que Miyazaki décide de revenir à l'innocence pastorale d'une enfance à la campagne. Une campagne des années 50, avant l'avènement de la télévision et avant que Tôkyô n'eusse englouti une grande partie du paysage rural.

Mon voisin Totoro est le second long métrage du studio Ghibli et le second réalisé par Hayao Miyazaki. Produit entre mars 1987 et avril 1988, le film est un virage étonnant dans le parcours du réalisateur. Après des films d'animation où se mêlaient humour, action et aventure, nous voilà face à une intrigue forestière fantastique qui prend des allures de conte pour enfant. Seul exemple de deux films produit simultanément par le studio Ghibli, Mon voisin Totoro est proposé au public japonais en même temps que Le tombeau des lucioles de Isao Takahata.

De même que les projets qui allaient devenir Le château dans le ciel et Princesse Mononoke, l'idée de Mon voisin Totoro est rejetée par Tokuma pour la première fois au début des années 80. Début 1987, au sein du studio Ghibli, après la production de Le château dans le ciel, Miyazaki soumet de nouveau le projet. Mais le studio a toutes les difficultés du monde pour obtenir le feu vert. À cette époque, les films d'animation ne sont pas encore de gros succès au box-office japonais. Les financiers et les distributeurs ne croient pas en l'histoire de deux fillettes et d'un monstre dans le Japon moderne. Mais le producteur Toshio Suzuki est persuadé que Totoro ne pourra pas séduire tant qu'on ne le verra pas en mouvement, animé sur un écran. Pour faire accepter le projet, il propose que Mon voisin Totoro ne dépasse pas les 60 minutes et soit associé à un autre long-métrage, réalisé par Takahata, pour l'éditeur Shinchôsha. Si un film est adapté d'un de leur roman, La tombe des lucioles (de Akiyuki Nosaka), les classes d'écoles iront le voir pour son intérêt pédagogique. Puis, ce même public pourra ensuite assister à la projection d'un deuxième film, comprise dans le prix du ticket. Pour Shinchôsha qui veut percer dans le cinéma, cette proposition, bien que coûteuse, est l'opportunité idéale.

L'une des premières ébauches de Totoro.

En revanche, cette sortie simultanée eu un autre effet : Miyazaki ressentait comme une honte concernant la légèreté de son thème par rapport à la visée littéraire du film de Takahata. Il pense même abandonner le Chat-bus et la scène du vol sur les toupies, qu’il jugeait trop enfantins par rapport au thème du Tombeau des Lucioles. Heureusement, Suzuki en fait part à Takahata qui estime qu’il s’agirait d’un gâchis. Cette simple phrase rapportée par Suzuki réussit à convaincre Miyazaki de poursuivre dans cette voie, pour notre plus grand bonheur !

Production

Sans savoir qu'au final, les deux films auront tous les deux la durée d'un long métrage et seront exploités en salles indépendamment, le tout jeune studio Ghibli, alors âgé de deux ans, se retrouve ainsi à gérer et produire deux films aux histoires sobres et sans réels atouts commerciaux en même temps, sur une durée record d'un an. Deux possibilités sont alors envisagées : réaliser les deux films à tour de rôle en six mois ou diviser le studio en deux et réaliser les films conjointement. La première possibilité soulève l'interrogation de savoir si l'équipe sera en mesure de réaliser le film de Takahata puis d'embrayer immédiatement sur celui de Miyazaki tout en parvenant à changer d'état d'esprit et tout en gardant son énergie en passant de l'un à l'autre. De plus Miyazaki et Takahata ont tous les deux suivi le même parcours professionnel et les personnes compétentes dans lesquelles ils ont confiance sont les mêmes. Finalement, c'est la seconde solution qui est choisie et presque tous ceux qui ont collaboré à Laputa, le château dans le ciel ont collaboré à Mon voisin Totoro pour l'animation. Il n'y a que Yoshifumi Kondô qui, à la demande de Takahata, est allé rejoindre l'équipe du Tombeau des lucioles au poste de directeur de l'animation.

Plan de la maison de la famille Kusakabe par Hayao Miyazaki afin de respecter un espace cohérent entre les scènes.

Tandis que l'équipe du film de Takahata s'installe dans le studio 1, c'est à dire l'ex-studio du Château dans le ciel, l'équipe de Mon voisin Totoro, formée pour une sortie prévue au printemps 1988, doit s'installer dans un second studio à quelques dizaines de mètres, dans un bâtiment en construction. Ce sera le studio 2, créé spécialement pour les besoins du film de Miyazaki. Dans la pratique ce second studio ne sera aménageable que le 1er avril 1987 et oblige le futur studio 2 à cohabiter provisoirement avec le studio 1. Seules trois tables y sont installées, une pour le réalisateur (Miyazaki), la seconde pour le directeur de l'animation (Yoshiharu Satô) et une dernière pour le directeur artistique (Kazuo Oga). C'est donc dans un coin du studio 1 que l'élaboration du concept du film et que la création des personnages commencent. En mars 1987, soit environ huit mois après la sortie de Le château dans le ciel dans les salles de cinéma japonaises, commence alors la production de Mon voisin Totoro. Les trois hommes ne se connaissent pas très bien. Seul Oga a déjà collaboré avec Miyazaki sur les moyens métrages Panda, petit panda, quant à Satô, c'est la première fois qu'il participe à une œuvre de Miyazaki.

L'emménagement dans le studio 2 s'effectue finalement le 13 avril 1987 et donne lieu à une petite cérémonie d'inauguration. Le 14 avril, Miyazaki finit en une seule journée la note de mise en scène (le contenu s'avérera différent de celui du film), ainsi que la mise au point des personnages humains de l'histoire. Le lendemain, il commence le synopsis qu'il achève en huit jours. Le 16 avril, il rencontre Rieko Nakagawa, auteur de livres pour enfants, et lui demande d'écrire les paroles de la chanson du générique de début du film, Sampo (Promenade). Ce même jour, il demande à Joe Hisaishi de composer à nouveau pour lui la musique du film.

Le 18 avril, a lieu au Diamond Hotel, à Tôkyô, une conférence de presse conjointe sur les deux films en production, annonçant officiellement leur sortie aux médias. Il y a là près de deux cents journalistes. C'est l'une des plus importantes conférences de presse pour des films d'animation. Le 28 avril commence le travail sur le storyboard. Au départ, le film devait être découpé en trois parties de 30 minutes pour la partie A et de 22 minutes pour les parties B et C. Ce qui, avec les 3 minutes d'introduction, devait amener le film à un total de 77 minutes. Fin mai, une première ébauche des parties A et B est terminée. C'est à ce moment là Miyazaki change le découpage du film pour y inclure une partie D. Début juin, le timing de la partie A est prêt (214 plans pour 1166,5 secondes).

Extrait E-konte (storyboard) par Hayao Miyazaki.

Toujours en juin, Miyazaki annonce dans un entretien qu'un quart de la production est déjà achevé. Il donne une description assez détaillée des Totoros et du Chat-bus et désigne les Totoros comme des « esprits de la nature ». À la fin du mois, Satô termine le character design des personnages, et le storyboard de la partie B est également fini (213 plans pour 1230.5 secondes).

A partir du 11er juillet et les jours qui vont suivre, Miyazaki indique ses attentes, les points importants, les sentiments à faire ressortir sur chaque plan aux animateurs clefs des parties A et B. Au milieu de l'été, le storyboard de la partie C s'achève (247 plans pour 1213 secondes).

La progression journalière espérée par le producteur Tôru Hara n'est cependant pas atteinte. Pour garder un haut niveau de qualité et ne pas bâcler le travail, il décide de faire appel à d'autres studios sous traitant pour les dessins clefs puis le décor. Malgré la progression rapide du travail, mis à part les derniers moments, cette période est la plus dure. C'est pour cette raison qu'au début de l'automne, l'équipe du studio 2 part une journée pour un pique-nique de « motivation » dans la vallée d'Akikawa. Le studio organise cette escapade durant la semaine, sans prévenir les studios en sous-traitance qui, eux, continuent leur travail. « C'est un film pour distraire les gens. Il vaut donc mieux que les réalisateurs vivent quelque chose d'agréable dont ils se souviendront plus tard avec plaisir », explique Miyazaki.

Début octobre, la première maquette du film est montée. Malgré l'absence du son et le désordre des séquences, ceux qui la visionnent se montrent satisfaits du résultat de leur travail. À la fin du mois, Shiba arrive avec les cassettes tests des comédiens retenus pour prêter leurs voix aux personnages. Les doublures vocales de Satsuki, de Mei, de Monsieur et Madame Kusakabe sont choisies à l'issue de cette réunion.

Vers la fin de l'année 1987, le storyboard de la partie D est achevé (276 plans pour 1289 secondes). Miyazaki a fini son travail de solitaire, il peut se concentrer sur la vérification des dessins clefs de l'animation. Yasuyoshi Tokuma, président du groupe Tokuma, rend visite au studio 2 en cette fin d'année, pour encourager l'équipe.

Dessins originaux de la course de Satsuki corrigés par Hayao Miyazaki.

Le 30 décembre, le studio 2 fête la dernière journée de travail de l'année au restaurant Iseya, tout près du parc Inokashira. En vacances à partir du lendemain, la plupart des membres de l'équipe repartent dans leur campagne ou chez leurs parents pour fêter le Nouvel An. Mais des accros du boulot se retrouvent quand même au studio pour passer le réveillon en travaillant avant d'aller au temple pour se recueillir et se souhaiter beaucoup de bonheur. Ils sont seize, y compris les animateurs du studio 1.

Le travail reprend le 4 janvier 1988. Le studio 2 en est au dernier stade des intervalles. À la mi-janvier, il ne reste plus à réaliser que les dessins clefs de la partie D. À la fin du mois, de plus en plus d'animateurs clefs rendent leur travail et rejoignent l'équipe des animateurs. Ils contribuent au dernier coup de collier des intervalles. Le 21 février, les dessins clefs du générique de début sont achevés. Le 25 février, les intervalles sont terminés. Le générique du début, le dernier travail à accomplir, s'achève lui aussi. Le travail sur l'animation aura duré cent soixante-quatorze jours. Reste un dernier effort sur la finition à faire...

Pour accélérer la finition, le studio 2 forme, ce qu'il nomme affectueusement, la « main des chats », une équipe composée de trois femmes, travaillant et aidant l'équipe à la finition des dessins clefs, des intervalles, à l'assistance du directeur de l'animation, à la vérification de l'animation et à la finition.

L'enregistrement sonore prend beaucoup de temps. Pendant cette période, Miyazaki est plus souvent à l'extérieur qu'au studio. Séances d'enregistrement, pré-mixage des dialogues et des effets sonores spéciaux, il doit assister à toutes les étapes jusqu'à l'achèvement du film.

Le 1er avril, à trois heures de l'après-midi, une première projection est faite au Tôkyô Genzosho de Chofu. Le résultat d'un an de travail intensif est là. Un an auparavant, le même jour, à la même heure, Hara, Miyazaki, Oga et Satô visitaient un studio où il n'y avait encore rien. Le soir même, au restaurant Iseya, où l'équipe avait fêté la fin de l'année, le studio 2 célèbre l'aboutissement de tous leurs efforts.

Un jour d'avril, après avoir assisté à la projection d'essai présentée au public, Miyazaki revient au studio 2. La réaction des adultes est très bonne et les enfants ont adoré. Il est content et rassuré. Durant la première projection, l'équipe avait réagi tout autrement et Miyazaki n'avait su anticiper la réaction du public. Les inquiétudes disparues, le film est enfin terminé. Le 30 avril, le studio 2 est nettoyé. Son rôle prend fin et les studios Ghibli redeviennent le studio Ghibli.

Exploitation

L'exploitation japonaise

À la sortie de Mon voisin Totoro dans les salles japonaises, les résultats vont au delà des espérances du studio Ghibli. Au début, tout en étant loin des résultats des films récents de Hayao Miyazaki, le film remporte un succès d'estime (800 000 entrées en 5 semaines d'exploitation) et un petit commerce de produits dérivés est généré.

Mon voisin Totoro et Le tombeau des lucioles conjointement exploités en salles japonaises.

Mais c'est au fil des années et des rediffusions TV que l'engouement grandit et que le film finit par toucher un public de plus en plus large et nombreux au Japon. A tel point que le personnage principal devient un véritable emblème dans ce pays, dépassant le cadre du cinéma d'animation. Le studio Ghibli a depuis adopté le profil de Totoro comme logo, le faisant apparaître à chaque début de ses films.

En 1990, le studio Ghibli accepte enfin d'accorder une licence pour une série de jouets et peluches basés sur les personnages du film. C'est un raz-de-marée commercial : les profits générés par les droits annexes atteignent un niveau permettant le financement des activités du studio pendant au moins un an. Le film accède au statut de film culte et la communauté de fans à l'étranger commence à se demander si le film passera un jour les frontières.

Projets de produits dérivés (chapeau et sac à dos) conçus par Hayao Miyazaki pendant la production du film.

Le succès des produits dérivés Totoro est loin de faiblir encore aujourd’hui.

L'exploitation dans le reste du monde

Il faut attendre juin 1993 pour que Mon voisin Totoro soit projeté au Festival international du film d'animation d'Annecy, en présence de Miyazaki. Présenté hors compétition, le film est le coup de cœur de Jean-Luc Xiberras, directeur du festival.

C'est cette même année que les droits d'exploitation du film sont accordés aux Etats-Unis à 50th Streets Films pour une sortie en salles (très limitée) et à la Fox pour la vidéo. Les compagnies américaines voulaient la suppression de deux scènes (dont celle du bain) mais, encore sous le choc du massacre de Nausicaä de la Vallée du Vent, le studio Ghibli refuse toute coupe. Si la sortie au cinéma est passée inaperçue, le film sous son format cassette est devenu un classique des vidéos « familiales ».

L'abominable jaquette de la première édition vidéo aux États-Unis.

En France, la découverte de Mon voisin Totoro par le public est encore plus tardive. Si le film était doublé depuis plusieurs années, il fallut attendre mai 1998 pour le voir sur un écran français. Il est diffusé directement par la chaîne de télévision payante Canal+, avant d'avoir les honneurs du grand écran en décembre 1999. Il bénéficiera ensuite d'une sortie en vidéo à l'automne 1999 chez TF1 Vidéo. Sa sortie, le 8 décembre 1999, dans les salles est plutôt discrète mais les critiques accueillent le film très favorablement et il attire quelques 250 000 spectateurs. Il a fallu par contre attendre juillet 2006 pour que Buena Vista sorte enfin le film en DVD.