Mis à jour : samedi 19 juin 2021

Si tu tends l'oreille : Production

La production

Sorti en juillet 1995, Si tu tends l'oreille est le premier long métrage du studio Ghibli qui n'est réalisé ni par Isao Takahata ni par Hayao Miyazaki. En fait, depuis quelques temps, Ghibli cherchait à confier un film à un autre réalisateur, afin de former la relève des deux piliers du studio. Le choix s'est naturellement dirigé sur Yoshifumi Kondô, designer et animateur phare du studio. Pourtant, la présence de Miyazaki reste palpable dans le film. En premier lieu, c'est le réalisateur qui fait découvrir à Kondô le manga dont est tiré le film. Ensuite, alors que les jeunes producteurs initialement prévus s'avèrent être incapable d'accomplir correctement leur travail, c'est Miyazaki qui décide de s'occuper de la production. Enfin, le scénario et le storyboard portent indéniablement sa marque.

Yoshifumi Kondô

Yoshifumi Kondô s'est entouré des meilleurs animateurs du studio, mais devra partager son équipe avec Miyazaki pendant une grande partie de la production. L'animateur clé Masashi Andô en particulier a dû ainsi travailler en parallèle sur le clip On Your Mark en tant que directeur de l'animation.

Un layout signé Yoshifumi Kondô.

La campagne de promotion du film de Kondô s'est faite non sans appréhension. Le film a coûté beaucoup plus cher que prévu et la mise en avant de la participation de Miyazaki au projet est jugée nécessaire pour attirer le public. La diffusion juste avant le long métrage de On Your Mark constitue une autre astuce du marketing mis en place autour du film. Enfin, la promotion dans les magazines et sur les affiches a surtout mis en avant les images des scènes imaginaires du roman de Shizuku plutôt que les scènes de la vie réelle, alors qu'elles totalisent moins de deux minutes sur un film de deux heures ! Ce choix est probablement là encore un moyen d'attirer le fan de Miyazaki habitué à l'univers fantasmagorique des productions du maître nippon.

« Après Porco Rosso en 1992, Pompoko en 1994, voici Si tu tends l’oreille pour 1995 ! »
Hayao Miyazaki, Yoshifumi Kondô et les deux acteurs doublant Shizuku et Seiji pour la promotion du film.

Pourtant c'est bien le talent de Kondô qui fait de Si tu tends l'oreille un immense succès, couronné par les meilleurs résultats d'exploitation de l'année sur l'ensemble de la production japonaise.

L'adaptation

Comme pour Souvenirs goutte à goutte, Si tu tends l'oreille est tiré d'un manga. Il a été écrit par Aoi Hiiragi et publié par Shûeisha dans la collection Ribon Mascot Comics. Une suite de ce manga a d'ailleurs été publiée sous le nom de Mimi wo Sumaseba: Shiawase na Jikan (Si tu tends l'oreille : Les temps heureux), mettant en scène Seiji et Shizuku deux ans plus tard.

Le character design de Si tu tends l'oreille est dans l'ensemble plutôt fidèle à celui du manga, surtout d'un point de vue vestimentaire. Les expressions des personnages sont néanmoins beaucoup plus caricaturales dans le manga. Hayao Miyazaki a été très fidèle au manga, tout en sachant parfois l'adapter au besoin du film. Si on retrouve dans le film de nombreuses scènes identiques à l'œuvre originale, le scénario diffère sur plusieurs points.

Dans le manga Shiho n'est pas cette grande sœur invasive et exigeante envers Shizuku et s'avère même être très gentille envers sa cadette. En fait, Shiho n'a pas besoin de jouer « à la maman » avec sa sœur, car dans le manga, leur mère ne travaille pas et est femme au foyer. Le choix narratif de Miyazaki peut alors s'analyser comme une volonté de réalisme social, un désir de représenter une famille japonaise résolument moderne. Par ailleurs, dans le manga, les parents de Shizuku et Shiho apparaissent très peu, tandis qu'ils s'avèrent être des parents très présents et compréhensifs dans le film, à l'opposé du cliché que l'on se fait des parents japonais obsédés par la réussite de leurs enfants. La Shizuku du manga vit dans une maison comme Yuko, et non pas dans un petit appartement, ce qui correspond là encore à une vision plus traditionnelle de la famille japonaise.

De nombreuses différences concernant le personnage de Seiji. Celui-ci a un grand frère, Kôji, qui est le petit ami de Shiho. Mais surtout, il ne fabrique pas de violon mais fait de la peinture. Il n'a pas non plus l'intention de quitter le collège et de partir étudier sa passion à l'étranger. Ce choix peut s'expliquer par le fait que Miyazaki adore les artisans. De plus, on retrouve ici la thématique chère à Miyazaki du « voyage initiatique », ses héros devant se confronter à des choix et à des décisions primordiales. Ici, Seiji, mais aussi Shizuku, doivent abandonner l'insouciance de l'enfance, déterminer leurs orientations futures et travailler avec passion et ardeur pour voir leur rêve se réaliser.

Nos deux héros sont également plus jeunes dans le manga. Ainsi Shizuku est en première année de collège, et non pas en troisième. Il n'y a pas d'examens d'entrée comme dans le film et Shizuku ne s'attire donc pas des ennuis à l'école parce qu'elle délaisse ses études au profit de l'écriture. Seiji dit un simple « je t'aime » à la fin plutôt que demander Shizuku de l'épouser, déclaration plus adaptée à un garçon d'une douzaine d'années. Miyazaki semble donc vouloir insister sur ce passage de l'enfance à l'âge adulte, période de changement et de doute, où chaque décision peut avoir de lourdes conséquences sur l'avenir.

D'autres détails, plus insignifiants, différent entre le manga et l'adaptation. Ainsi, deux chats noirs maigrichons, Luna (préfiguration de Loon dans Le Royaume des chats ?) et Moon deviennent le gros Muta. Les deux félins, contrairement à leur homologue animé, ne sont pas des vagabonds et appartiennent à Seiji et Kôji. Enfin, le grand-père de Seiji a été en Allemagne pour affaires et non pas pour ses études, et n'a jamais rencontré de jeune fille comme dans le film. La fiancée du Baron n'était pas encore terminée, et il était censé venir la chercher dans un voyage ultérieur qui n'a jamais pu se faire à cause de la guerre. Le contexte est donc moins dramatique. L'ajout de la fiancée perdue et de la séparation par Miyazaki confère au Baron une note de nostalgie teintée de mystère qui le rend immédiatement attachant, presque vivant par l'histoire qu'il évoque.

Voici deux scènes du manga et leur équivalent dans le film :