Mis à jour : dimanche 12 décembre 2021

Kié, la petite peste : Art et technique

L’animation

En choisissant de respecter le graphisme minimaliste du manga, les animateurs se trouvèrent confronter à des problèmes d'animation. En effet, ces visages aux lignes simples et épurés devaient pourtant être très expressifs, vivants comme le sont les caractères d’Etsumi Haruki, sans tomber dans des traits grossiers ou grotesques. Il a fallu également trouvé un bon équilibre entre le corps et la tête, qui apparaît un peu disproportionnée dans le manga original. Ainsi, l'équipe a choisi de conserver cette caractéristique en la nuançant et en rééquilibrant les proportions des personnages psychologiquement les plus stables.

De plus, il fallait aussi rester fidèle à l'aspect visuel du manga, tout en animant ces personnages. Comme l'explique Yôichi Kotabe, « en fait, dessiner des chats marchant sur leurs deux pattes n'est pas un souci pour des animateurs expérimentés. Le problème est plutôt de dessiner les intervalles, puisque dans le manga original il n'y a qu'une seule pose et que le mouvement est figuré. Dessiner des mouvements à partir d'une seule pose tout en restant fidèle aux personnages tels que décrits dans le manga était assez difficile, surtout si l'on désire respecter l'œuvre originale. » Là où une seule case fonctionnait parfaitement, il fallait intégrer des intervalles pour animer un personnage de façon réaliste, tout en conservant l'effet comique recherché par Haruki. Un véritable travail de recherche a donc été nécessaire pour les intervallistes.

Isao Takahata bouscule également les codes visuels traditionnels de l'animation en choisissant par exemple d'intégrer une séquence « live » représentant Godzilla. Takahata voulait en fait une scène où l'héroïne et sa mère pourraient se retrouver en secret, et il désirait que cela se déroule dans un cinéma. Le choix d’un film de Godzilla, soufflée par une de ses collaboratrices n'est pas anodin. Outre le fait que le monstre nippon bénéficiait d'un véritable engouement, la séquence choisie par Takahata représente le reptile géant en compagnie de son fils, en train de lui donner des conseils et de lui taper affectueusement la tête. On peut donc voir une forme de parallèle entre l'histoire de Kié et ce clin d'œil cinématographique.

Les films dans le film

Kaijû Shima no Kessen : Gojira no Musuko (Le fils de Godzilla aka La planète des monstres) de Jun Fukuda, 1967.

Autant en emporte le vent de Victor Fleming, 1939.

Sorti le 4 septembre 1952, d’abord à Tôkyô et Ôsaka, le film de Victor Fleming a bénéficié ensuite d’un immense succès dans tout le Japon. De multiples revival ont ramené le film en salles au fil des ans. L’un d’eux date de 1979, tout comme pour le film de Fukuda. Ce qui permettrai de situer l’histoire du film Kié, la petite peste cette année.

Pour les décors, enfin, le décorateur Nizô Yamamoto ne connaissant pas cette région de l'Ouest du Japon, s'est rendu à Ôsaka en compagnie de Takahata afin de mieux retranscrire les paysages et l'ambiance des quartiers populaires.

Trois croquis préparatoires pour les décors.

La mise en scène

À travers Kié, la petite peste, on comprend véritablement le talent de metteur en scène qu'est Isao Takahata. Prenons par exemple la scène où le chat Kotetsu arrive la première fois. Si Takahata choisissait de faire marcher le personnage à quatre pattes, l'effet comique aurait été moindre et le réalisateur aurait trahi l'esprit du manga. Mais si il avait représenté directement le personnage dans une position debout, cela n'aurait pas permis de comprendre le caractère exceptionnel de ce chat et aurait amoindri le personnage. Takahata décide de jouer sur l'effet de surprise, en représentant d'abord Kotetsu à quatre pattes, puis de le faire ensuite marcher comme un humain, ce qui donne l'effet d'un coup de théâtre. Cela permet également au spectateur de saisir l'aspect très atypique de la personnalité du chat, on comprend immédiatement que ce chat est hors du commun.

De même, on s'aperçoit que dans la scène finale où les deux chats s'affrontent, ces derniers ont grandi à un tel point qu'ils ont une taille humaine. Comme l'explique Yasuo Ôtsuka, « En fait, ceci avait été longuement réfléchi. C'était pour expliquer que dans cette scène, les chats sont devenus, spirituellement, égaux à l'homme, voire plus grands que ce dernier. Ils ne sont plus seulement des chats rigolos. En fait, l'idée c'était d'expliquer que lorsque l'on sympathise avec un être vivant, quel qu'il soit, on a tendance à le percevoir différemment, à l'humaniser. Dans ce cas, on a biaisé le réalisme physique pour se placer dans le cadre du réalisme psychologique. »

Caméra à hauteur de chats et jeu de rapport de taille avec le décor pour accentuer la stature des deux félins à l’écran.

Le doublage

Isao Takahata a expliqué que le comique de Kié, la petite peste est un comique de situation, contrairement au comique de dérision typiquement occidental. Ce type d'humour pousse souvent les acteurs à surjouer, alors qu'au Japon, la déformation comique de voix ne connaît pas vraiment de succès. Takahata refuse par ailleurs complètement cette amplification et cette forme de travestissement volontaire de la voix pour ses films. Dans Kié, les voix de ses personnages ne sont pas déformées. Le choix d'acteurs d'Ôsaka, à la gouaille reconnaissable et au vocabulaire fleuri, reste avant tout le témoin d'une culture, d'une région, d'un mode de vie et évidemment d'une expression.