Mis à jour : vendredi 26 mars 2021

Pompoko : Analyse

Comme beaucoup de films du studio Ghibli, Pompoko peut s'apprécier selon plusieurs niveaux de lecture. Avec l'histoire d'un peuple d'animaux, Pompoko pourrait ressembler à une fable enfantine replacée dans le Japon moderne. Représentés la majorité du temps sous leur forme anthropomorphe, facilitant l'identification et la communication de leurs émotions, les tanuki sont de parfaits héros animaliers pour les enfants. D'autant que les petites « faiblesses » qui les caractérisent -gourmandise insatiable, libido exacerbée, penchant pour la fête et les farces, paresse coupable- les rendent ô combien sympathiques !

Mais très vite on se rend compte que le sujet est sérieux : ces joyeux protagonistes luttent pour leur survie. Et le film de prendre des accents de gravité de plus en plus fréquents au fur et à mesure que l'on se rend compte que malgré les étonnants pouvoirs des tanuki, la lutte est inégale et vaine. Les quelques longueurs que l'on peut ressentir du fait des quelques répétitions (les tanuki passent d'espoirs en désillusions à maintes reprises) sont nécessaires pour rendre compte de l'évolution du moral des tanuki et renforcer la tragique conclusion de plusieurs années de lutte. Derrière le ton comique et badin se cache en fait la certitude que le monde des tanuki est désormais révolu et voué à la disparition. On reconnaît dans ce triste constat le ton doux-amer de Isao Takahata.

Grâce à l'alternance de ton dans le récit (le réalisateur passe instantanément d'un style documentaire à des moments d'émotions et d'humour), le film ne se contente pas d'être une simple histoire pour enfants, aux animaux anthropomorphisés. Il devient une œuvre poignante, émouvante et universelle. Takahata propose également une véritable réflexion sur les effets de l'urbanisation sur notre environnement, la désertification des campagnes, l'exclusion et une modernisation broyant progressivement les identités culturelles, grâce à l'utilisation d'un narrateur extérieur, véritable héraut de cette sombre fable.

En effet, tous les films de Takahata sont des leçons d'histoire d'une certaine façon ou plutôt des portraits sociaux et humains à des époques spécifiques. Le mot Heisei dans le titre japonais de Pompoko réfère à la période démarrant avec l'accession de l'empereur Akihito au trône en 1989. Bien que les protagonistes soient des tanuki, l'intention du réalisateur est bien de montrer le comportement de l'homme à travers leurs yeux, offrant ainsi en particulier une perspective différente sur les conséquences de nos actions sur un environnement toujours plus fragilisé.

Au delà de son message écologique la résistance désespérée des tanuki pour préserver leur habitat et par là même leur mode de vie est aussi celle des minorités que l'on veut voir intégrer à l'encontre de leur culture et de leurs traditions. Les tanuki qui peuvent s'adapter se laissent absorber par le système tandis que les autres tentent de survivre et garder leur identité dans l'exclusion et la clandestinité.

« Je voulais montrer le monde actuel par les yeux des tanuki. Finalement, ce qui leur arrive, c'est ce que nous vivons : nous sommes des tanuki obligés de nous déguiser en citadins ! C'est particulièrement vrai, par exemple, pour les ruraux qui viennent travailler à Tôkyô et qui sont victimes du stress, des maladies cardiaques... Un autre point important est que le tanuki est une espèce minoritaire. Au Japon, au nord d'Hokkaidô, vit l'ethnie des Aïnous. Ce sont les premiers habitants de l'archipel, installés bien avant l'arrivée des Japonais. Ils subissent aujourd'hui un sort comparable à celui des Amérindiens d'Amérique du Nord et des Indios d'Amérique du Sud. Ces races minoritaires parquées dans des réserves sont confrontées à la race dominante. Cela peut se traduire par des positions extrêmes comme le terrorisme ou encore par le refuge dans la religion. Les tanuki représentent ces minorités opprimées, et le film décrit les différentes voies qui s'offrent à eux. »

C'est sûrement une des raisons pour laquelle Takahata a fait de son film est véritable tour d'horizon du folklore populaire japonais. Un moyen de montrer combien cette culture est riche et identitaire. Takahata revisite ainsi l'histoire, la culture, l'imaginaire japonais, sans toutefois sombrer dans un étalage systématique du folklore local. Le réalisateur cherche avant tout, à l'instar de Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki, à faire partager à une nouvelle génération la mémoire d'un passé absent de son existence (la scène où les tanuki reproduisent les campagnes disparues est à ce titre un grand moment d'émotion).

D'une richesse visuelle, culturelle et thématique inouïe, Pompoko est surtout une œuvre à la fois drôle et cynique, réjouissante et bouleversante.

Takahata revendique ses messages mais tempère l'ambition de son film :

« Si je ne crois pas qu'un film a le pouvoir de changer les choses, je pense qu'individuellement, on peut éprouver de la sympathie pour ces problèmes. Cela peut donner une meilleure compréhension du danger qui nous menace. J'essaye de donner à voir un « chemin » par rapport aux choix que les êtres humains doivent faire... J'espère secrètement qu'ainsi, quelques personnes, après la vision de mon film, par leur attachement émotif, se sensibilisent et seront encouragés à prendre des initiatives personnelles. Grâce au réconfort intérieur et à l'encouragement, des actions peuvent naître... Mais je ne crois pas qu'un film puisse changer le monde ! Loin de là... »

En tout cas, il peut ne rendre que meilleures les personnes qui l'ont vu !