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Le garçon et le héron

Le garçon et le héron (Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka, littéralement, Vous tous, comment vivrez-vous ?) est le 10ᵉ long métrage d'animation réalisé par Hayao Miyazaki au sein du studio Ghibli, 10 ans après Le vent se lève, et après avoir pourtant une fois encore annoncé sa retraite de la réalisation de longs métrages en septembre 2013.

Il emprunte son titre à un roman de Genzaburô Yoshino datant de 1937 ayant marqué Miyazaki dans sa jeunesse. Mais comme pour Le vent se lève, le film n'en est pas une adaptation directe.

Le garçon et le héron est sorti au Japon le 14 juillet 2023. Hayao Miyazaki est alors âgé de 82 ans. Presque 7 années auront été nécessaires pour son développement.


Sources : Buta Connection le 06/09/2013 - Buta Connection le 14/04/2015 - Buta Connection le 13/11/2016 - Buta Connection le 24/02/2017 - Buta Connection le 07/03/2017 - Buta Connection le 10/08/2017 - Buta Connection le 28/10/2017 - Buta Connection le 28/11/2017 - Buta Connection le 21/06/2018 - Buta Connection le 21/10/2019 - Buta Connection le 11/11/2019 - Buta Connection le 29/12/2019 - Buta Connection le 11/12/2020 - compte Twitter JP_GHIBLI - Buta Connection le 03/06/2023
Remerciements : merci à Yasuka Takeda pour les traductions


Le garçon et le héron : Résumé

Alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, le jeune Mahito, hanté par la mort tragique de sa mère dans un incendie, quitte Tôkyô pour partir vivre à la campagne dans le paisible manoir de sa nouvelle belle-mère, Natsuko, une femme qui ressemble étrangement à sa défunte mère. Alors qu'il tente de s'adapter à son nouvel univers, celui-ci devient encore plus étrange après l'apparition d'un héron cendré parlant, qui déconcerte et tourmente Mahito, le surnommant « celui que l'on attendait depuis longtemps ».
Un destin extraordinaire et grandiose attend notre jeune héros qui doit alors se rendre dans une réalité alternative dans l'espoir de sauver Natsuko, et peut-être lui-même...

 

Bande annonce française

 

Bande annonce américaine

 

Bande annonce sud coréenne

Le garçon et le héron : Personnages

Mahito Maki

Mahito est un adolescent qui a assisté un an plus tôt à l’incendie qui a tué sa mère, hospitalisée. Poursuivi par le regret de ne pas avoir pu la sauver, il s’est enfermé dans le silence et la solitude, appréciant visiblement peu le déménagement à la campagne, le remariage de son père avec sa tante et l’arrivée prochaine d’un nouvel enfant.
Très vite ostracisé et victime de brimades au sein de l’école, il montre une détermination hors-norme pour ne pas y retourner, en se blessant volontairement et violemment à la tête à l’aide d’une pierre. Il fait également preuve de ruse pour soudoyer les employés de la maison, se liant ainsi avec Kiriko, une vieille dame accro au tabac. Enfin il s’enferme dans un mutisme quasi-total, refusant quasiment toute relation avec sa tante et belle-mère Natsuko.
Très rapidement, le jeune homme remarque les étrangetés de son nouveau lieu d’habitation, notamment le héron, que lui seul semble percevoir comme à moitié humain, ou encore le passage dans la vieille tour, qui l’attire inexorablement. Et pour cause, descendant du grand-oncle à l’origine de l’habitation, seuls les membres de cette famille sont capables de se rendre dans l’autre monde.
C’est dans cet univers, entre rêve et cauchemar que Mahito se révèle pleinement : loin d’être un enfant taciturne et maussade, il s’avère être en réalité empathique avec toutes les espèces de ce monde, capable d’aider et de porter secours à chacun. Mais surtout, cette aventure lui permet de réconcilier son passé, son présent et son futur, en acceptant enfin la mort de sa mère et sa nouvelle vie de famille.

Le héron

Apparu au début sous une forme animale normale, le héron qui rôde autour de la maison semble poursuivre Mahito et le guetter. Peu à peu, grâce à l’acuité de Mahito, le volatile va révéler sa véritable nature, mi-animal mi-homme. Son corps semble être un costume, d’où surgit parfois un nez difforme, un visage aux yeux déterminés et où les ailes se transforment en bras. Le héron est en réalité un être hybride, envoyé par le grand-oncle pour retrouver Mahito et le ramener dans l’autre monde. D’abord forme menaçante et angoissante dans la vie réelle, il s’avère au final un précieux allié pour survivre aux nombreux dangers de l’univers parallèle. Râleur et bougon, il est néanmoins fidèle à ses engagements et accompagne Mahito jusqu’au bout de sa quête.

Natsuko

Natsuko est à la fois la belle-mère de Mahito et sa tante, puisqu’elle est la sœur cadette de sa mère. La jeune femme a épousé Shôichi lors de secondes noces et est tombée rapidement enceinte. Soucieuse d’être à la hauteur de sa sœur défunte, elle fait tout pour que Mahito se sente heureux dans sa nouvelle maison. Volubile et enjouée, elle cherche à trouver une connivence avec son neveu et beau-fils. Mais devant l’indifférence, voire le rejet de ce dernier, la jeune femme tombe peu à peu malade. Elle disparaît mystérieusement quelques jours plus tard.
En réalité, elle s’est rendue dans le nouveau monde et en est désormais captive. Mahito la retrouve prisonnière d’une pièce, sur le point d’accoucher. Bien que Mahito l’appelle enfin « maman », elle le pousse à fuir par tous les moyens, en lui criant notamment qu’elle le déteste. Lorsque la tour s’effondre, elle réussit à s’enfuir et rejoint Mahito afin de regagner le monde réel. Tous peuvent désormais aspirer à une nouvelle vie de famille, en accueillant notamment le petit frère de Mahito.

Kiriko

Cette jeune femme est une pêcheuse de l’autre monde. Vivant dans un bateau échoué, elle parcourt la mer à bord d’un petit navire afin d’attraper d’énormes créatures aquatiques, destinée à nourrir les âmes errantes. Déterminée et courageuse, elle n’hésite pas à sauver Mahito ou les Warawara des pélicans affamés. Lors de sa rencontre avec Mahito, celui-ci découvre qu’il s’agit en réalité de la vieille dame accro au tabac qui vit chez lui. Lorsque le monde parallèle s’effondre, elle s’enfuit avec Himi dans le passé.

Himi

La jeune fille apparaît lorsque Mahito découvre le fonctionnement de l’autre monde : alors que les pélicans se précipitent pour dévorer les Warawara, elle surgit à bord d’un bateau, entourée de flammes, et projette des boules de feu sur les volatiles afin de les disperser. Elle disparaît quelques instants plus tard, laissant Mahito perturbé par cette apparition.
Plus tard, Himi est capturée par le roi des perruches afin de servir de monnaie d’échange auprès du seigneur de l’autre monde.
En effet, elle est l’une de ses descendantes et est donc précieuse à l’équilibre du royaume. C’est là que Mahito comprend la véritable identité de la jeune fille : il s’agit de sa propre mère, qui a disparu mystérieusement pendant près d’un an alors qu’elle était enfant. En réalité, elle s’était perdue dans l’autre monde.
La jeune fille, véritable alter ego de Mahito, reste intrépide et résolue jusqu’au bout : alors qu’elle peut revenir dans le monde réel et échapper à sa mort, elle refuse et retourne dans le passé, seul moyen pour elle de donner la vie à son fils.

Les dames âgées

Les vieilles dames vivent dans le manoir jouxtant l’habitation moderne de Mahito. Se déplaçant souvent en groupe, elles sont bavardes, souvent hilares et parfois bruyantes, malgré les nombreuses privations de la guerre. Leur visage aux traits caricaturaux et leur corps difforme font parfois cependant douter de leur nature humaine. Lors de la convalescence de Mahito et de Natsuko, elles prennent soin d’eux et veillent sur leur sommeil. Courageuses, elles partent également à l’assaut de la tour avec Shôichi pour sauver Mahito et sa tante. Dans l’autre monde, elles prennent la forme de petites poupées en bois, qui servent de talismans protecteurs au jeune garçon. Au final, dans les deux mondes, ce sont de véritables figures maternelles qui veillent sur Mahito, mais ce sont aussi les gardiennes d’une mémoire collective et d’une sagesse ancestrale.

Les perruches et leur roi

Comme les pélicans, ces inoffensifs volatiles ont été introduits dans l’autre monde par le grand-oncle. Devenus de gigantesques bipèdes, elles agissent comme des humains. Elles peuvent mener une paisible vie de famille, passer des heures en cuisine mais aussi se transformer en armée assoiffée de sang, de conquête et de pouvoir.
À leur tête se trouve le roi, appelé également « Duch » lors des manifestations de soutien. Habillé comme un général, il est à la tête de leur armée. Après avoir conquis la quasi-totalité de l’autre monde, il est bien décidé à prendre le contrôle total de la tour. Saisissant le prétexte de l’intrusion de Mahito dans la salle de l’accouchement, il prend la tête d’une révolte violente et destructrice qui menace tout l’équilibre du royaume. Il n’hésite pas à faire preuve d’agressivité et à mentir pour parvenir à ses fins. Il précipite la fin de l’autre monde par un geste aussi violent que stupide, en détruisant le fragile assemblage de pierres dont le grand-oncle était le gardien. Il réussit cependant à s’enfuir lorsque la tour s’effondre mais est rattrapé par le monde réel : il reprend ainsi une forme inoffensive de perruche, comme l’ensemble de ses congénères.

Les Warawara

Ces êtres étranges ressemblent à des bulles blanches, dotées de bras, de jambes et d’un visage. Ils semblent inoffensifs et pacifiques. Parvenus à l’âge adulte, ils se mettent à gonfler et s’envolent. Réunis dans le ciel, ils montent sous une forme hélicoïdale et rejoignent le monde réel, où ils naissent sous forme humaine. Ils sont régulièrement attaqués par les pélicans et ne peuvent se défendre eux-mêmes.

Le grand-oncle

Considéré comme le fondateur de la tour abandonnée ou son premier habitant, il est décrit comme un homme obsédé par la construction quasi-impossible de cette étrange habitation tombée du ciel. Il a peu à peu sombré dans une forme de folie puis a disparu. En réalité, il a passé un pacte avec la météorite et est devenu le maître de l’autre monde. Angoissé par l’avenir de son royaume, il tente de maintenir un équilibre fragile, symbolisé par un assemblement instable de pierres qu’il doit compléter et assembler chaque jour. Il commet cependant des erreurs, comme avec l’introduction des pélicans, devenus redoutables prédateurs, ou des perruches, qui s’avèrent être des oiseaux destructeurs, menaçant l’équilibre de cet univers instable. C’est pourquoi il a envoyé le héron chercher son descendant Mahito dans le monde réel, car selon lui, seul le jeune homme peut rétablir un équilibre et sauver ce monde alternatif. Dans l’impossibilité de trouver un successeur, il accepte de laisser Mahito partir et disparaît en même temps que la pierre tombée du ciel et son royaume.

Shôichi

Le père de Mahito est le dirigeant d’une usine fabriquant des verrières pour les avions militaires japonais. Après le décès tragique de sa femme, il se remarie très vite avec la sœur de cette dernière, décide de déménager avec son fils chez la jeune femme, enceinte quelques mois plus tard. Très préoccupé par la bonne marche de son entreprise, il se soucie peu du monde qui l’entoure, qu’il s’agisse de sa famille ou de la guerre. Néanmoins, il montre des signes d’inquiétude après le harcèlement dont est victime Mahito ou lors de la disparition de sa femme et son fils. Homme actif et déterminé, il apparaît cependant relativement impuissant devant les forces étranges qui ont kidnappé les membres de sa famille.


Le garçon et le héron : Analyse

Le garçon et le héron est une œuvre qui a été attendue durant de nombreuses années par les fans et la critique, le film précédent de Hayao Miyazaki, Le vent se lève, étant sorti depuis 10 ans. L’énième déclaration du départ à la retraite de Miyazaki, l’annonce de la fin de longs métrages au sein du studio Ghibli en 2014 et le décès d’Isao Takahata en 2018 pouvaient même laisser présager le pire. Mais au bout de 7 longues années de production et un silence total sur le contenu de son œuvre, le réalisateur nous livre une œuvre aussi complexe que phénoménale, déjouant tous les pronostics à son sujet.

Une œuvre somme du studio Ghibli

Dès les premières minutes, le spectateur est troublé par les images qui se déroulent devant l’écran... Il est immédiatement plongé au chœur du chaos d’un incendie ravageant Tôkyô. On ignore si ce dernier est dû à la guerre ou à un malheureux concours de circonstances, mais cette séquence évoque immédiatement une scène bien connue de tous, celle de l’ouverture du Tombeau des lucioles où Seita et Setsuko fuient les bombes incendiaires qui ravagent la ville et blessent mortellement leur mère. Comme un écho à ce moment tragique, le spectateur est embarqué en pleine action, sans qu’on prenne le temps de planter le décor et les personnages. Le ton est donné : il faudra suivre Mahito en acceptant ses aventures et son point de vue. C’est lui le point central de ce film, le seul à apparaitre clairement parmi la foule aux contours flous et indistincts. Sur le plan technique, on songe alors à une scène d’un autre film d’Isao Takahata, la fuite de la princesse Kaguya lors d’une fête, où les lignes se font esquisses et où le décor semble devenir paradoxalement une peinture vivante de paysage. S’agit-il d’un hommage à son mentor et compagnon de route ou d’un point de convergence après des années de divergence sur la manière de raconter une histoire ? Les déclarations de Hayao Miyazaki étant quasiment inexistantes au sujet de son film, il est difficile d’extrapoler sur l’aspect honorifique de cette scène, mais l’émotion est bien présente.

Toutefois, très rapidement, le spectateur n’a plus aucun doute sur l’identité du réalisateur, tant celui-ci reprend de nombreux motifs propres à son cinéma. On pourrait s’amuser à dénombrer les clins d’œil plus ou moins appuyés à sa propre œuvre, comme l’étrange poisson sorti tout droit de Ponyo sur la falaise, les Warawara, lointains cousins des kodama ou encore l’allure et le costume du grand-oncle, rappelant à la fois la figure de Maître Yupa et les ornements d'Ô-baba dans Nausicaä de la Vallée du Vent. Les architectures torturées, les tunnels mystérieux et les fenêtres colorées rappellent indubitablement Le château ambulant ou Le château dans le ciel. Mais Hayao Miyazaki ne se contente pas d’égrener des motifs, à la manière d’un gigantesque jeu de Cherche et trouve pour le passionné du studio, ou de se reposer sur des acquis visuels qui rassureront le spectateur. En réalité, il s’appuie sur un univers riche et renouvelé qu’il met au service de la narration et du propos. Ainsi la scène magnifique des bateaux, lorsque Mahito arrive dans l’autre monde, rappelle inexorablement celle de la Voie lactée composée des aviateurs morts dans Porco Rosso. Or, cet instant est finalement annoncé en amont, lorsque Shôichi et Natsuko discutent au sujet de la guerre : Le Japon vient de perdre une bataille importante dans la guerre du Pacifique qui l’oppose aux Américains. Il s’agit de l’affrontement aussi sanglant que marquant de Saipan. Si pour de nombreux spectateurs occidentaux le nom semble peu évocateur, il résonne différemment pour un japonais : lors de cette défaite majeure pour l’empire nippon, 24 000 militaires japonais périrent et 5 000 civils, femmes et enfants compris, préférèrent se suicider plutôt que de tomber aux mains des américains. On peut dès lors se demander, alors que Kiriko explique à Mahito que les centaines de bateaux au loin sont ceux de personnes mortes dans le monde réel s’il ne s’agit pas en réalité de toutes les victimes de la guerre qui défilent devant leurs yeux. Mais quelques instants plus tard, Mahito croise de plus près les esquifs. À leur bord, ce ne sont pas de grands et fiers navigateurs, mais des silhouettes aux contours mouvants, aux yeux à la fois vides et désespérés, en quête de proies à dévorer, qu’ils n’ont pas le droit de tuer eux-mêmes. On est donc bien loin du motif poétique et presque rassurant de Porco Rosso où les aviateurs rejoignent la voute céleste et veillent sereinement sur nous. Ici les morts errent telles des âmes maudites et damnées dans un inframonde qui leur est hostile.

Le film est par ailleurs fidèle à ce qui fait la marque de fabrique des œuvres de Miyazaki (et de Takahata), à savoir la recherche d’une certaine forme de réalisme dans l’animation de ses personnages. Même si les scènes prennent du temps (et de l’argent !) à être animées, Miyazaki n’hésite pourtant pas à représenter Mahito en train de s’habiller ou de ramasser un livre tombé par terre, sans que cela apporte quoi que ce soit à l’intrigue. Il joue également avec les attendus habituels d’un spectateur. Ainsi lorsque Kiriko demande au jeune homme de ne pas faire tomber les talismans représentant les vieilles dames, on s’attend à ce qu’il fasse preuve d’inattention et de maladresse et qu’une action en découle. On voit plusieurs fois le jeune homme passer près des petites poupées, parfois en très gros plan, et on s’attend à un évènement qui précipitera le sort de Mahito. Mais déjouant les pronostics et les attentes, le jeune garçon évite systématiquement et soigneusement les précieuses figurines, sans aucune conséquence sur l’intrigue. Là encore, on anime donc pendant quelques secondes un simple détail par simple souci de réalisme. On retrouve également les scènes de repas propres aux films de Miyazaki, moments de pause, de partage et de retrouvailles autour de mets aussi appétissants que simples, comme dans Le voyage de Chihiro ou Ponyo sur la falaise. Les décors fourmillent de détails que l’on remarque au bout de plusieurs visionnages. Chaque paysage et chaque décor possèdent sa propre identité, la maison de Kiriko regorgeant de bibelots, n’est pas sans rappeler l’intérieur baroque du Château ambulant, la masure discrète et douillette de Himi évoque la chaleur et le confort d’un cottage anglais, l’inquiétante tour abrite en réalité de nombreuses niches où les perruches vaquent à leurs diverses occupations. Un simple détail insignifiant, comme les nombreuses fientes laissées par le héron ou les perruches, est en réalité un marqueur et un repère tangible qui ancre cet univers onirique dans un monde crédible et concret pour le spectateur.

Alors que les grosses productions animées actuelles semblent s’engluer dans un scénario générique et trop souvent formaté, Le garçon et le héron prend donc son temps. Un temps où chaque détail ajoute du réalisme et de la crédibilité au monde imaginé par Hayao Miyazaki. Un temps où le spectateur est invité quelques instants à partager le quotidien de tous les personnages de l’œuvre, comme si, finalement, leurs vies allaient se poursuivre hors champs, après notre départ.

« Quiconque veut comprendre périra. »

Il est fort probable qu’après le premier visionnage du Garçon et le héron, le spectateur ait la tentation de vouloir trouver une réponse logique à toutes les questions qu’il se pose durant le film, tant la plongée dans ce monde aussi onirique qu’étrange provoque une perte de repère pour un esprit cartésien (a fortiori occidental dans notre cas).

Hayao Miyazaki livre de manière ponctuelle quelques informations sur la tour abandonnée et l’univers qu’elle recèle. À l’instar de l’étoile tombée du ciel et du contrat liant Hauru et Calcifer dans Le château ambulant, ce monde imaginaire prend ses racines dans la chute d’une météorite dotée d’une conscience et se liant à un humain, l’arrière-grand-oncle de Mahito. La pierre se charge de maintenir la cohérence du monde pendant que le vieil homme assemble chaque jour une tour faite de cylindres, de pyramides et de cubes. On comprend également au gré des confidences que cet homme a cherché sans cesse à trouver de nouvelles sources d’équilibre, tout en commettant des erreurs. C’est ainsi qu’il a introduit des pélicans et des perruches, devenus de féroces prédateurs pour les espèces endémiques de l’autre monde. Mais au final, si notre cerveau reconstruit peu à peu et a postériori cette chronologie, il n’en demeure pas moins que l’univers dans lequel plonge Mahito peut laisser plus d’un spectateur perplexe.

Cependant, cette irruption du fantastique dans le réel, puis la bascule totale dans un monde merveilleux se déroulent dans le Japon des années 40, un pays qui, lui-même, évolue entre croyances anciennes et modernité. Ainsi, la maison occidentale où logent Mahito et sa famille jouxte l’ancien « manoir », immense bâtiment traditionnel aux innombrables pièces et panneaux décoratifs.

Shôichi, pourtant chef d’entreprise féru de voitures et d’aviation, accepte sans sourciller les explications des vieilles dames sur les origines extra-terrestres de la tour et la malédiction qui plane sur sa belle-famille. Il est même prêt à partir à l’assaut de l’édifice armé d’un katana, tel un combattant japonais des temps anciens. Il ne s’étonne même pas d’apprendre que sa première épouse ait disparu pendant une année et ait réapparu mystérieusement, sans qu’elle lui en ait parlé à l’âge adulte.

Difficile pour nous, spectateurs occidentaux, d’accepter aussi facilement toutes ces étrangetés, peu éloignées de l’animisme et des croyances shintô, et de laisser sans réponses certaines questions : Que renferme le mystérieux tombeau ? Pourquoi les âmes errantes ne peuvent-elles pas tuer des poissons pour se nourrir ? En quoi entrer dans la salle où se trouve Natsuko est-elle taboue au point de condamner à mort quiconque qui y pénètrera ? Toutes les vieilles dames au physique difforme viennent-elles de cet étrange monde, à la manière de Kiriko ?

Mais finalement, la phrase inscrite en haut du portail que découvre le jeune homme dès ses premiers instants est claire : « Celui qui cherchera à comprendre périra. » Et en effet, au-delà d’un attachement à une culture nippone et à des croyances anciennes en un monde invisible, Miyazaki est toujours dans cette volonté de rendre crédible la quête de son héros dans ce monde étrange. En effet, tout comme le spectateur, Mahito est plongé dans ce monde totalement étranger, dont il ne connaît pas les codes. Au final, ce n’est qu’au gré de ses rencontres ponctuelles qu’il découvre des bribes d’informations, qui n’ont finalement guère d’importance dans sa quête pour retrouver sa tante. Ces règles et codes incompréhensibles sont semblables, au final, à celle d’un rêve ou d’un cauchemar dont on obtient rarement les clés. À l’instar des œuvres d’un David Lynch ou d’un Satoshi Kon, nul besoin de tout rationaliser ou de tout comprendre, seul compte le ressenti et l’impression d’une cohérence, même si celle-ci nous échappe.

Cette impression de vraisemblance et de logique extérieure à la nôtre s’appuie par ailleurs sur un travail remarquable concernant l’association de l’animation et des bruitages. Ainsi lorsque Mahito découvre sa mère allongée dans la tour, il s’approche et sa main s’enfonce lentement et inexplicablement dans la chair de cette dernière, dans un bruit écœurant évoquant à la fois une matière liquide et solide. On ressent toute la viscosité de l’étrange substance, on comprend immédiatement le dégoût et l’effroi de Mahito devant ce corps qui n’est en réalité pas celui de sa mère, mais un piège tendu par le héron pour l’attirer dans la tour. Plus tard, lorsque Kiriko dépèce avec lui la créature sous-marine, le bruit des chairs découpées et celui des viscères se déversant sur le sol permettent également d’ancrer le monde du rêve dans un réalisme palpable pour le spectateur.

Dans la dernière partie du film, les perruches, qui pourtant semblent de prime abord plutôt inoffensives et sympathiques, apparaissent très vite menaçantes, non seulement par les armes qu’elles cachent dans leur dos, mais aussi par leur mutisme ponctué simplement par le bruit de leur respiration, passant bruyamment dans leurs narines. Ce silence ponctué par ce simple souffle nous fait immédiatement partager l’inquiétude de Mahito face à ces volatiles, bien vite confirmée par leur comportement guerrier et violent.

C’est cette maîtrise totale de l’animation, dans ses détails crédibles, qui permet au spectateur de plonger totalement dans ce monde et d’accepter toutes ces règles parfois étranges, voire absurdes, sans que l’on cherche à trouver un sens logique à chaque instant. Aux côtes de Mahito, nous découvrons cet univers onirique et parfois cauchemardesque, dont nous ne sommes que les hôtes passagers.

Entre deux mondes

Une des filiations les plus évidentes concernant Le garçon et le héron reste Alice au pays des merveilles (et donc, par extension, Mon voisin Totoro et Le voyage de Chihiro). Comme Alice avec le Lapin blanc, Mahito est attiré par le héron à l’intérieur de la tour abandonnée à travers un tunnel de végétation. Comme l’héroïne de Lewis Carroll, le jeune garçon chute ensuite longuement puis atterrit dans ce monde peuplé d’intrigants habitants aux mœurs étranges. Tout comme la jeune fille, il ne cherche pas nécessairement à s’y faire une place, il tente simplement de survivre à un monde dont il ne maîtrise pas les codes.

Cependant notre univers et celui de la tour ne sont pas si antinomiques. L’étrange création est en réalité profondément reliée au nôtre. Les attendrissants Warawara s’envolent pour devenir des humains, tandis que les âmes errantes sont nos morts cherchant l’apaisement d’une faim inextinguible. Les deux mondes semblent en réalité mystérieusement reliés, à travers le portail temporel qu’est cette tour tombée du ciel. Le vieil oncle, soucieux de constamment conserver l’équilibre précaire de l’autre monde, a cherché par ailleurs à y introduire deux espèces. Mais l’apprenti démiurge a en réalité totalement échoué : les pélicans sont incapables de s’adapter, n’arrivent plus à s’alimenter et perdent peu à peu leur faculté de voler. Ils sont condamnés à disparaître à très court terme. Quant aux perruches, normalement adorables volatiles colorés, elles sont désormais capables de parler, de cultiver et cuisiner leurs champs, de se mouvoir sur leurs deux pattes et de développer une véritable société. Elles s’émerveillent devant un jardin fleuri et espèrent un jour pouvoir vivre dans ce « paradis ». Mais derrière cette anthropomorphisation assez charmante se cache en réalité une espèce aussi prédatrice que dangereuse. Affamées de chair humaine, elles peuvent s’armer de couteaux, constituer une armée et ravager le pays. En plaçant à leur tête un roi égoïste et ambitieux, (surnommé « Duch » sur les pancartes, allusion à peine masquée à Mussolini), elles sont prêtes à mener une révolution meurtrière. En réalité, les perruches sont le double des hommes, un pendant parfait à notre humanité, a fortiori dans un Japon rongé par la guerre, sur le point de connaître la capitulation et la dévastation par les bombes atomiques après avoir été un empire guerrier régnant sur le Pacifique. Ce monde n’est donc pas si étranger aux nôtres, il en est le pendant. Le vieil homme prévient plus tard Mahito : ce dernier peut encore sauver le monde de la tour s’il reste et s’il veille à maintenir son équilibre fragile, plutôt que de retourner auprès d’une humanité qui court à sa propre perte. Mais en réalité, ce microcosme onirique sera finalement détruit quelques instants plus tard par le roi des oiseaux, symbole de l’ambition irraisonnée et dévastatrice. Loin d’être un refuge à l’abri de la folie des hommes, cet autre monde est donc plus que jamais le reflet du notre, fragile et menacé par notre propre déraison. Dès lors le choix de Mahito est clair : mieux vaut reconnaître et accepter ses imperfections dans notre monde imparfait et réel, entouré par ses proches, plutôt que de courir derrière la chimère d’une société parfaite et dans une solitude angoissante.

Quelques critiques ont vu d’ailleurs dans le grand-oncle rongé par l’inquiétude une sorte de double de Hayao Miyazaki, qui lancerait un message d’alerte sur notre tragique destinée. Il faut dire que le réalisateur y introduit plusieurs thématiques personnelles. Ainsi, Shôichi est le dirigeant d’une entreprise qui fabrique des composants d’avion, comme le propre père de Miyazaki. Il apparaît comme un père de famille distant, souvent plus préoccupé par son travail que par le quotidien, image traditionnelle du pater familias du milieu du siècle. En tant que spectateur, on peut même y déceler une allusion à la propre paternité du réalisateur, qui, de son aveu et de celui de son fils Gorô, a plus été tourné vers sa passion pour l’animation que vers l’éducation de ses enfants. Le titre japonais du film, Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka (littéralement, Vous tous, comment vivrez-vous ?), est, quant à lui, un hommage à un véritable ouvrage offert et dédicacé par la mère de Miyazaki à son fils. Le réalisateur va plus loin en animant même entièrement une scène où son héros Mahito découvre fortuitement ce livre, laissé par sa mère à son intention. L’importance de cette figure maternelle, présentée comme fragile mais aimante, est un autre point commun à d’autres œuvres de Hayao Miyazaki (Nausicaä de la Vallée du Vent, Mon voisin Totoro, Le vent se lève). On sait à quel point la maladie de sa mère a marqué le réalisateur, au point que ce dernier pleurera en animant une scène de Ponyo sur la falaise, le corps vieillissant de la vieille femme tendu pour attraper Sôsuke lui rappelant avec émotion celui de sa mère alitée, marqué par la douleur lorsqu’elle voulait l’enlacer. Ici Miyazaki transcende cet épisode traumatique de la mort maternelle dans un incendie par une « résurrection » sous la forme d’une jeune fille dotée de pouvoirs magiques liés aux flammes. Le feu n’est donc plus ici le symbole de la souffrance, mais celui du renouveau, du courage et de la force. Himi n’est plus un souvenir douloureux, mais une adolescente en pleine possession de ses moyens, qui choisit par ailleurs à la fin son sort : elle retourne dans le passé pour avoir la joie de donner naissance à son fils, dont elle est immensément fière. Le passé n’incarne dès lors plus un poids pesant sur l’âme et la mort n’apparaît plus comme une fin, mais au contraire la promesse d’un avenir.

Il est donc tentant de voir en ce vieil oncle inquiet et désabusé une incarnation des angoisses du réalisateur nippon, et de percevoir ce film comme la prédiction d’un monde courant à sa perte. Pourtant le message semble moins pessimiste qu’il n’y paraît. Certes, le vieil homme apparaît à la fin du film comme étant dépassé par sa propre création. Il a commis de nombreuses erreurs, comme l’introduction des perruches, qui va le conduire à sa propre disparition. Mais plus que Miyazaki lui-même, cet oncle peut symboliser en réalité l’échec des générations passées ayant concouru à leur propre perte.

Parallèlement, Mahito pourrait alors être l’espoir d’une jeunesse qui apprend à surmonter ses angoisses, qui se tourne vers autrui et choisit résolument l’avenir. En effet, le jeune homme apparaît au début totalement mutique, bloqué par le traumatisme de la mort de sa mère, incapable d’intégrer sa nouvelle famille et notamment sa belle-mère enceinte. Son attitude renfermée, sa colère intérieure aboutissent d’ailleurs à une escalade de drames : la blessure qu’il s’inflige à lui-même provoque le désespoir de sa belle-mère, qui ne sent pas à la hauteur et préfère fuir dans l’autre monde. C’est l’arrivée dans cet univers qui provoque chez Mahito un sursaut salvateur et lui donne le courage de surmonter son traumatisme et de se tourner vers les autres. Du vieux pélican qu’il enterre aux soins apportés au héron râleur en passant par la défense des Warawara, il est de plus en plus résolu à aider son prochain, même si ce dernier n’est pas exempt de défauts. Son silence envers Natsuko est enfin brisé dans cette scène bouleversante où il la découvre alitée, entourée de petites bandelettes de papier protectrices. Ces derniers ne sont pas sans rappeler les tanzaku, ces petites cartes verticales utilisées pour écrire un vœu et accrochées dans un arbre à souhait. Ici, la scène de retrouvailles est violente, tous les éléments semblent vouloir empêcher le jeune homme d’atteindre son but, les papiers prennent vie, deviennent tempête violente, cherchent à bâillonner Mahito. Mais ce dernier, n’écoutant que son cœur et son courage, crie enfin à Natsuko qu’il l’aime comme sa mère, même si cette dernière semble le rejeter... À moins qu’elle ne cherche, dans un geste ultime de désespoir et de protection, à l’éloigner du danger qui le guette. Lors du choix final, entre rester dans le passé, à savoir cet univers chimérique où vit sa mère, et retourner dans un présent imparfait mais réel, Mahito choisit la promesse d’un futur où il ne sera plus seul. Une fois le garçon réconcilié avec son passé, le devoir de mémoire est devenu une possibilité d’avenir.

Un certain nombre de critiques divergent quant à l’analyse de ce film, s’agit-il d’une œuvre testament où les clins d’œil se multiplient ? Ou bien au contraire, d’un nouveau tournant dans l’œuvre de Hayao Miyazaki ? Il nous paraît difficile, voire impossible d’enfermer ce film dans l’une ou l’autre de ces propositions, tant cette œuvre est inattendue, riche et peut-être déroutante de prime abord. Toujours est-il que Miyazaki casse encore ici les codes de l’animation et de la narration pour proposer une œuvre aussi personnelle et intime qu’universelle, loin des standards actuels cinématographiques. On en regrette le peu de recherche du titre français, Le garçon et le héron, qui se contente d’opposer ou d’apposer deux personnages du film. En réalité, le titre japonais est un véritable questionnement que nous propose le réalisateur sur notre humanité et nos choix face aux enjeux contemporains : Et nous, comment vivrons-nous ?


Le garçon et le héron : Production

Origines

Après avoir très médiatiquement annoncé sa retraite de la réalisation de longs métrages en septembre 2013, les moindres nouveaux projets de Hayao Miyazaki sont scrutés partout dans le monde.

Dès la fin de cette même année, il se lance tout d’abord dans la création d’un nouveau manga intitulé Teppô Samurai (le samurai au fusil), qu’il abandonnera finalement quelques temps plus tard sans jamais le reprendre.
L’abandon de la réalisation de longs métrages lui permet aussi de s’impliquer davantage dans la création des expositions temporaires du musée Ghibli, pour lesquelles il multipliera dessins préparatoires et planches de mangas.

En 2015, Miyazaki se lance surtout dans la réalisation d'un court métrage pour le musée Ghibli, intitulé Boro la chenille. Le projet sera entièrement généré par ordinateur. Gorô Miyazaki expliquera que son père aura mûri un intérêt pour le numérique en voyant les premières images de sa série hybride 2D/3D Ronya, fille de brigand.
L'annonce d'un simple court métrage pour le musée du studio Ghibli est le prétexte pour suivre et filmer à nouveau le retraité au quotidien dans ce qui deviendra le documentaire Owaranai Hito Miyazaki Hayao (Never-Ending Man: Hayao Miyazaki à l’international).

Dans celui-ci, Miyazaki surprend à nouveau tout le monde en annonçant une fois encore vouloir réaliser un nouveau long métrage en animation traditionnelle. Le documentaire est diffusée en novembre 2016 sur la chaîne NHK mais la scène en question aurait été filmée en août.
Certains journalistes pensent alors que le nouveau projet serait une version longue de Boro la chenille. Mais on apprendra plus tard (le court ne sera finalement projeté au musée Ghibli qu’en mars 2018, après plusieurs reports) que l'expérience avec l’animation 3D aura été désastreuse pour le réalisateur.
Afin peut-être de ne pas rester sur cette mauvaise expérience, mais certainement et surtout par ennui, Miyazaki annonce sortir de sa retraite. À nouveau.

En décembre 2019, dans le premier entretien accordé par le réalisateur depuis l’annonce de sa retraite, il tente maladroitement, comme à son habitude, de se justifier.

« À chaque fois, j'ai vraiment envie de prendre ma retraite. Mais fatalement, j'ai envie de reprendre. C'est comme ça. À chaque fois que j'annonce ma retraite, je le fais car je sens que j’ai atteints mes limites physiques. Je me retrouve à avoir beaucoup de temps libre. Je me promène et mon corps se rétablit, et je commence à me dire : « tiens, il y a un genre de film auquel je n’ai jamais touché ! » Je commence alors à réfléchir et je me dis que « peut-être je peux continuer à travailler... » C’est un cercle vicieux... Et je me suis dit encore une fois que je pourrais en faire un autre. De nos jours, nous sommes dans une période un peu compliquée à vivre je pense. Je ne crée pas de films en fonction de celle-ci mais je vis à cette période, ce qui signifie qu’il y a quelque chose qui me pousse encore à créer un film à notre époque. Mais tout simplement, je crois qu’il y a un genre de film auquel je ne me suis pas encore confronté. »

Cependant, le producteur Toshio Suzuki n’entend pas laisser faire Miyazaki aussi facilement et ne donnera son feu vert au projet qu’à la condition qu’il en vaille la peine. L’observateur, l’accompagnateur et le conseiller privilégié sur la majeure partie de la filmographie du réalisateur ne souhaite pas le voir finir sa carrière sur un dernier projet en demi-teinte.
Le producteur laisse un temps planer le doute et annonce finalement que le film est entré en production. À cette occasion, Suzuki sort lui aussi de sa retraite pour le produire.

Et pour cela, le studio Ghibli se restructure et rouvre son département de production en août 2017. Il doit engager massivement de nouveaux effectifs, une grande partie des anciens collaborateurs du studio ayant été emmenée par le producteur Yoshiaki Nishimura lors de la fondation du nouveau studio Ponoc.

Directeur de l'animation sur Boro la chenille, Takeshi Honda est nommé au même poste sur Le garçon et le héron.

Le 28 octobre 2017, Miyazaki révèle le titre de son film : Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka (Vous tous, comment vivrez-vous ?). Il s’agit là d’un emprunt au titre du roman du même nom datant de 1937 du journaliste, traducteur, éditeur et auteur de littérature pour enfants Genzaburô Yoshino (1899-1981).
Dans le Japon des années 30 et à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le texte suit l'éducation et le développement intellectuel de Junichi Honda, un collégien de 15 ans vivant à Tôkyô, placé sous la tutelle de son oncle après la mort de son père.
Destiné à un jeune public et aux adolescents, le texte est un roman d’apprentissage humaniste, philosophique et didactique. Il a été traduit et publié en France en 2021 par les Éditions Philippe Picquier sous le titre Et vous, comment vivrez-vous ?.

Le livre des choses perdues

Le roman Le livre des choses perdues (The Book of Lost Things, 2006) de l'écrivain irlandais John Connolly semble également avoir exercé une certaine influence sur le long métrage de Hayao Miyazaki.

Dans ce texte très sombre, alors que l'Europe plonge dans la Seconde Guerre mondiale, David, un garçon de 12 ans, vient de perdre sa mère. Avant même d'avoir le temps de faire son deuil, son père se remarie avec Rose, obligeant David à quitter Londres devenue trop dangereuse pour la campagne. Le manoir de sa nouvelle belle-mère devient son nouveau foyer et rapidement, l'arrivée d'un demi-frère, Georgie, monopolise l'attention des adultes.

David se réfugie dans la lecture des livres de contes dans laquelle il puise son réconfort. Mais un jour, quelque part au fond du jardin, il entend la voix de sa mère décédée qui l'appelle. Et voilà le jeune garçon aspiré dans un monde parallèle, magique et violent, peuplé par des personnages terrifiants issus de ses lectures. David devra défier l'Homme Biscornu, le marionnettiste de l'ombre de cet univers, s'il souhaite retrouver un jour son foyer et se réconcilier avec Rose et Georgie.

À travers ce bref résumé, le parallèle entre Le garçon et le héron et Le livre des choses perdues apparaît évident. Pourtant, bien que Miyazaki transpose habilement l'exposition initiale du texte de Connolly au Japon, la comparaison s'arrête là. À sa manière habituelle, le réalisateur japonais s'approprie des éléments du texte sans chercher à les adapter totalement. Ainsi, L'Homme Biscornu du texte n'est pas l'Homme Héron du film. Car si le premier est l'antagoniste du livre, le héron assume plutôt un rôle de guide. Les personnages du Garde Forestier et de Roland remplissent cette fonction dans Le livre des choses perdues.

Le 28 novembre 2017, le studio Ghibli se restructure ensuite à sa tête : Kiyofumi Nakajima, directeur du musée Ghibli, est nommé à la direction du studio Ghibli. Il succède à Kôji Hoshino qui devient président de la société. Le producteur Suzuki déclare lui dans une lettre que le studio Ghibli continuera à faire des films « jusqu'à ce que ce ne soit plus possible de le faire. », entérinant le retour du plus célèbre studio d’animation japonais sur le devant de la scène.

C’est dans cette lettre qu’il révèle également que Gorô Miyazaki travaille sur un nouveau projet en images de synthèse. Ce projet sera le téléfilm Aya et la sorcière, adapté comme Le château ambulant de Diana Wynne Jones.
Lors sa promotion, on apprendra que c’est Hayao Miyazaki qui a découvert la dernière publication de l’auteure britannique au préalable. Il était tombé sous le charme de cette fillette qui se joue des adultes. Il caressera l'idée d’en tirer un film le premier en approchant Suzuki. Mais le producteur préférera alors recadrer le réalisateur.

« À ce moment-là, Miya-san songeait déjà à Kimi-tachi wa Dô Ikiru et se demandait lequel des deux projets choisir » raconte Suzuki. « Quand il m’a demandé mon avis, j'ai dit : « On va faire Kimi-tachi. Mais Aya, c’est intéressant aussi, c’est un projet qui convient à notre époque. » Et on a donc décidé de laisser Gorô-kun le faire. »

L’avancée de la production

Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka est un temps programmé pour sortir en salles un peu avant les Jeux olympiques de Tôkyô 2020. Sans que la pandémie mondiale de COVID-19 soit en cause, la date reste incertaine, et on parle ensuite d’une sortie, au mieux en 2021, plus plausiblement en 2022.

La raison serait que le projet avance lentement. Très lentement. En octobre 2019, Toshio Suzuki révèle que la production à proprement parler du film, entamée alors il y a 18 mois, ne serait achevée qu’à hauteur de 17 minutes. Le projet avancerait donc d’une minute par mois.

En décembre 2020, Suzuki s’exprime plus longuement sur l'avancement de la production. Jusqu'à présent, sur les œuvres de Hayao Miyazaki, les sakuga prenaient environ deux ans à dessiner. Mais sur Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka, plus de 3 ans ont déjà passé. Le travail sur les dessins est à moitié terminé et la durée totale du film évaluée à environ 125 minutes, génériques compris. Le rythme de production s’est accéléré. Cependant, il faudra encore trois ans pour produire l'autre moitié estime à ce moment le producteur.

En considérant la possibilité qu'il s'agisse de la toute dernière œuvre du réalisateur, il ajoute avoir pris la décision inhabituelle de ne finalement pas décider de date de sortie.

« Je souhaite que Miya-san reste sur le film jusqu'à ce qu'il soit satisfait, sans être lié par des contraintes de temps. »

Dessin signé Hayao Miyazaki pour la pochette de l’album Mitaka Calling du pianiste jazz italien Giovanni Mirabassi, inspiré par les films du studio Ghibli et sorti le 18 décembre 2019.
Pour certains fans japonais, il pourrait s'agir là du premier image-board du film rendu public.

Deux ans et demi passent à nouveau sans avoir de nouvelles de Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka. Le 7 mai 2022, en conférence avant son concert à la Philharmonie de Paris, Joe Hisaishi explique ne toujours pas avoir commencé à travailler sur la musique du film. Il ne va découvrir les premières images qu’en juillet. Après 11 collaborations ensemble et une routine de travail bien installée, le réalisateur semble dans un nouvel état d’esprit pour ce projet. Ce qui l’angoisse un peu le compositeur.

Message de Hayao Miyazaki à l'attention de Joe Hisaishi, Palais des congrès, le 9 juin 2017.

Enfin, fin octobre 2022, lors de l'inauguration de Ghibli Park, le Président Kôji Hoshino laisse entendre que le nouveau long métrage de Miyazaki s'orientait enfin vers la fin de sa production. Mi-novembre, l’annonce est corroborée par des propos du producteur Naoya Fujimaki, qui annonce que film allait entrer dans sa phase de doublage et pourrait sortir à l'été 2023 au Japon.

Joe Hisaishi et Hayao Miyazaki, décembre 2022.

Quelques jours plus tard, le 13 décembre 2022, le studio Ghibli dévoile une énigmatique affiche teaser de Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka. Et surtout, une date de sortie japonaise. Celle-ci est fixée au 14 juillet 2023, soit quasiment 10 ans jour pour jour après l'ultime film (le pensait-on) du réalisateur, Le vent se lève. Avec cette date, le studio Ghibli reviendra en salles au Japon pendant sa période fétiche de l'été.


Le garçon et le héron : Sortie et promotion

Pas de promotion pour la sortie du film dans les salles japonaises.

À une époque où les campagnes promotionnelles épiques précèdent souvent la sortie des films les plus attendus, à quelques semaines de sa sortie en salles, une étrange absence de communication entoure la sortie de Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka au Japon. Alors que les fans du monde entier attendaient avec impatience une bande annonce, des visuels du film, une annonce de casting ou une affiche finale, le producteur Toshio Suzuki expliquera début juin 2023 qu'aucune promotion ne sera faite autour du film pour sa sortie au Japon. Exceptée l'affiche teaser, aucune autre image, aucune bande annonce, ni aucune publicité TV ne seront donc proposées au public japonais avant la sortie du film le mois suivant.

« Il y a un film américain - ah, j'ai presque dit le titre à voix haute ! - qui sort cet été au même moment [que Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka] a expliqué le producteur. Ils ont déjà fait trois bandes annonces. Si vous les regardez toutes, vous savez déjà tout ce qui va se passer dans le film. Qu'en pense le public ? Il doit forcément y avoir des gens qui, après avoir regardé toutes ces images, n'auront pas envie d'aller le voir. J'ai donc voulu faire le contraire. Par le passé, Ghibli à toujours voulu que les gens viennent voir ses films en salles. Nous avons mis beaucoup de choses différentes en place dans ce but, mais cette fois-ci, nous nous sommes dit que nous n'avions pas besoin de faire cela. À force de faire la même chose, encore et encore, on finit par s'en lasser. Nous avons donc voulu faire les choses différemment. »

10 ans plus tôt, et après diverses opérations de communication massives pour ses précédents longs métrages, le studio Ghibli avait déjà opté pour une promotion minimaliste et tardive pour Le vent se lève. Pour sans doute le dernier long métrage de Hayao Miyazaki, le producteur Suzuki aura décidé de pousser cette absence de promotion à son comble.

Sortie en salles et box-office japonais

Le pari du producteur Toshio Suzuki de sortir Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka sans aucune promotion est rapidement gagné. Pour ses 4 premiers jours d'exploitation (entre le vendredi 14 et le lundi 17 juillet 2023), le distributeur Tôhô annoncera que le film avait attiré 1 millions 350 000 spectateurs en salles et rapporté plus de 2,14 milliards de ¥ (soit environ 13,5 millions d'€).
Il dépassera ainsi les démarrages initiaux du Voyage de Chihiro sur ses quatre premiers jours en 2001, et dépassera de 50 % ceux du Vent se lève en 2013.
Les 44 écrans IMAX qui projettent le film généreront 1,7 millions de ¥, établissant un nouveau record sur une période de trois jours.
Au bout d’un mois, le box-office s’élèvera à plus de 6,23 milliards de ¥ (environ 39,2 millions d’€).

Finalement, une promotion qui prend son temps

Au Japon, le film continue de se dévoiler au compte-gouttes. C'est seulement le 9 août qu’est annoncée à la vente la bande originale signée Joe Hisaishi. Le clip du thème principal, Chikyûgi (Globe terrestre), interprété par Kenshi Yonezu, est dévoilé quelques jours auparavant sur YouTube.

Joe Hisaishi

Kenshi Yonezu

Le 11 août sort la brochure du film. Ce livret d'une quarantaine de page, normalement disponibles dans les cinémas, est cette fois uniquement en vente par correspondance. Les premières images du films déferlent sur les réseau sociaux non officiellement.

Le 18 août, des images tirées du film sont finalement publiées sur le site du studio Ghibli. Le scénario ainsi que le nom des personnages et des acteurs qui les interprètent sont également officiellement dévoilés.

Sôma Santoki (Mahito Maki)

Masaki Suda (Le héron)

Aimyon (Himi)

Yoshino Kimura (Natsuko)

Ce même jour, le numéro daté de septembre 2023 du magazine Switch, consacré au film, finit de lever le voile sur sa production en proposant un long entretien du producteur Toshio Suzuki. Le directeur de l'animation, Takeshi Honda, revient lui sur ses six années passées aux côtés de Hayao Miyazaki. Kenshi Yonezu sur son travail sur la chanson thème. Sôma Santoki, Aimyon et Takuya Kimura, sur le doublage.

 

C'est ensuite, les très attendus Art of et Storyboard du film, qui dévoilent en détail la production du film, qui sortiront le 1er novembre.

Le film à l'international et changement de nom

Le jour même de sa sortie en salles nipponnes, le distributeur GKIDS annonce qu’il distribuera Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka dans les salles américaines et canadiennes. Il sortira sous le titre The Boy and the Heron (Le garçon et le héron) le 8 décembre 2023.

Affiche américaine/canadienne

Tour à tour, d'autres pays annoncent l'avoir acquis et leur date de sortie nationale :

  • Taïwan, le 6 octobre 2023,
  • Espagne, le 27 octobre 2023,
  • Hong Kong, le 31 décembre 2023,
  • Italie, le 1er janvier 2024.

 

Affiche taïwanaise

Mais aussi :

  • le Royaume-Uni,
  • la Corée du Sud,
  • et la Suisse.

 

Le film fera sa première internationale à l'occasion de la 48ᵉ édition du TIFF (Festival International du Film de Toronto) le 7 septembre prochain au Roy Thomson Hall. Jusqu’alors, aucune œuvre japonaise ou d’animation n’avait encore inauguré la manifestation.

Il fait ensuite sa première européenne en Espagne lors de la 71ᵉ édition du Festival international du film de Saint-Sébastien, le 22 septembre 2023, après le gala d'ouverture et pendant laquelle le réalisateur reçoit le prix Donostia pour l'ensemble de sa carrière. C'est la quatrième fois qu'un film de Hayao Miyazaki est projeté au SSIFF et la première que l'un d'eux fait partie de la Sélection Officielle.

 

Message de Hayao Miyazaki pour la remise du prix Donostia qui récompense sa carrière, le 22 septembre 2023.

Il est ensuite en Sélection Officielle à la 61ᵉ édition du Festival du Film de New York (NYFF) du 29 septembre au 15 octobre 2023.

Puis il est projeté au Festival du film de Londres (BFI), le 8 et 15 octobre.

Le film en France

Les 2 affiches françaises.

En France, c'est le 14 août qu'on apprend par le site internet AlloCiné que le titre français du film sera bien Le garçon et le héron.

Il est ensuite programmé pour une sortie nationale le 1er novembre via le distributeur Wild Bunch. Une Première Française a lieu lors du Festival Lumière à Lyon le mardi 17 octobre.

Le garçon et le héron crée l'évènement pour sa sortie française, en signant le meilleur démarrage pour un film de Hayao Miyazaki avec 145 511 entrées le jour de sa sortie, qui cumulent à 227 457 en comptant les avants-premières, bien au-delà du record de 47 092 spectateurs au premier jour détenu jusqu'alors par la sortie du Château ambulant.

C'est également le meilleur démarrage pour une sortie Wild Bunch, nouveau distributeur des films du studio Ghibli dans l'Hexagone. Ainsi que le deuxième meilleur démarrage pour un film d'animation japonais, derrière celui de One Piece : Red (2022).

Le film passe la barre du million d'entrées dès sa deuxième semaine d'exploitation.

En dépassant plus d'1,4 million d'entrées au terme de son 5ᵉ week-end, le film dépasse le score de la première exploitation, 1,42 million d'entrées, du Voyage de Chihiro, film de Hayao Miyazaki, pour l’instant, le plus vu en France avec 1,7 million d'entrées.


Les 2 399 jours de Ghibli et de Hayao Miyazaki

Pendant plus de six ans, le réalisateur Kaku Arakawa a suivi de près Hayao Miyazaki et le studio Ghibli tout au long de la création du long métrage Le garçon et le héron. Durant 2 399 jours, il a été le témoin privilégié de la renaissance du studio d’animation le plus célèbre du Japon et du retour tant attendu de Miyazaki à la réalisation. Mais cette production a aussi été marquée par la disparition d’Isao Takahata, le compagnon de toujours du réalisateur, dont l'absence a profondément influencé l'ensemble de la création du film.

À la demande du producteur Toshio Suzuki, soucieux de préserver un certain mystère autour de l’œuvre, le documentaire de 78 minutes n’a été diffusé que le 16 décembre 2023 sur la chaîne japonaise NHK, plusieurs mois après la sortie du film en juillet.
Nous vous en proposons ici une adaptation française.

Hayao Miyazaki sort (à nouveau) de sa retraite

En septembre 2013, Hayao Miyazaki annonce très médiatiquement prendre sa retraite de la réalisation de longs métrages. Cependant, trois ans plus tard, en juillet 2016, il surprend le public en exprimant son désir de revenir à la réalisation, en envisageant un nouveau projet cinématographique.

 

« Vous aviez dit que ce serait trop dur », interroge le réalisateur Kaku Arakawa. « Pourquoi revenez-vous à la réalisation ? »
« Parce que j’avais oublié avoir dit que je prenais ma retraite », rétorque Hayao Miyazaki.
« Miya-san est menteur », commente en plaisantant Toshio Suzuki. « Il arrête tout et puis revient. Il change d'avis tous les jours. »
« C'est comme dans la fable L'Enfant qui criait au loup », ajoute une autre collaboratrice avec humour. « À force de crier qu’il va prendre sa retraite, plus personne ne le croit. »
Miyazaki conclut avec une pointe d'autodérision : « C'est dans le propre des artistes. Ils ont une certaine facilité à mentir. »

« Il a dit qu'il voulait faire un dernier film, mais j’étais très inquiet », explique Suzuki. « Quand les grands réalisateurs vieillissent, leur travail perd de sa force. Le résultat est souvent mauvais. »

Afin de lui apporter une force nouvelle, le producteur a décidé d’associer le réalisateur à Takeshi Honda, un animateur émérite du studio Khara et d'une autre génération. Suzuki a personnellement négocié avec Hideaki Anno (Neon Genesis Evangelion) pour le recruter, bien que ce dernier ne fût pas très satisfait de devoir s'en séparer.

Avril 2018 - Disparition d’Isao Takahata

Isao Takahata était la seule personne que Hayao Miyazaki redoutait.
« Pourquoi réaliser un film si ennuyeux ? », plaisante Miyazaki à propos de Pompoko. « Le tanuki n'est pas menacé. Il ne craint rien. »

Jusqu'à présent, Miyazaki n'avait jamais exprimé de propos désobligeants à propos de Takahata devant une caméra. « On s'aimait autant qu'on se détestait », déclare-t-il. « Vous comprenez ? »

Février 2012

Hayao Miyazaki éprouvait une profonde admiration pour l'intransigeance d'Isao Takahata. Miyazaki s'efforçait toujours de respecter les délais de production de ses films, tandis que Takahata n'y accordait que peu d'importance.

La production du long métrage Le conte de la princesse Kaguya accusa d'un sérieux retard.
« Le film n'est pas dans les temps pour une sortie à l'été », commence le producteur Toshio Suzuki, avant de faire arrêter la caméra.
« Si je suis en retard, c'est comme ça », déclare froidement Takahata. « Ça me va. On n'est pas obligés de finir. Ce film est plus important qu'une date de sortie. »
« Respecter un délai ne veut pas dire sacrifier la qualité », argumente un producteur.
« Si. On ne tombera pas d'accord », conclut le réalisateur. Puis à la caméra, avant de quitter la pièce : « Qu'est-ce que vous faites ? Pourquoi vous filmez ? »

« Paku-san me hante », déclare Miyazaki. « Arrête de m’embêter, Paku-san ! »

« On a projeté Pompoko et Miya-san a pleuré du début à la fin », se remémore Suzuki. « Les personnages de Takahata s'inspirent de leur jeunesse. Le héros, Shôkichi, c'est Takahata. Gonta, c'est Miya-san. Il est agressif, il a du cran, mais il meurt dans une mission suicide. Miya-san idolâtrait Takahata. Mais c’était un amour à sens unique. »

Mai 2018 - Cérémonie d’adieu à Isao Takahata, musée Ghibli

« Je partageais tout avec Paku-san », confie Hayao Miyazaki dans son hommage à Isao Takahata. « Nous discutions aussi d'idées de films. Nous étions insatisfaits de notre travail. Nous voulions aller toujours plus loin, réaliser une œuvre dont nous serions fiers. Qu'allions-nous créer ? Paku-san était si cultivé. Merci, Paku-san. C'était il y a 55 ans. Je n'oublierai jamais notre rencontre à l'arrêt de bus, après la pluie. »

« Est-ce que sa mort va changer votre approche du travail ? », lui demande Kaku Arakawa.
« Rien ne va changer », lui répond Miyazaki.

Miyazaki a posé son crayon. Une cigarette pend à ses lèvres, il a un briquet à la main, mais il ne l’allume pas.
« Je n’aurais jamais imaginé que son absence pèserait autant sur mon cœur. Je n’accepte toujours pas qu’il ne soit plus là. »

Pendant le premier mois suivant la disparition de Takahata, Miyazaki demeure incrédule.
« Je pensais que ça finirait par passer, mais il reste tant de choses que je n’arrive pas à régler dans ma tête. C’est comme ça. Parce que j’ai rencontré Paku-san. »

Juin 2018

Depuis plus de deux mois, Hayao Miyazaki a mis en pause son travail sur les e-konte (storyboard) du film.

« À la fin, il avait l'air apaisé », confie-t-il en évoquant le disparu. « Plus de films à faire. Il est devenu Raijin, le dieu du tonnerre et des éclairs. Les Japonais croient aux esprits. Parfois il faut les apaiser. Il nous hante. Je ne sais pas où il est. Probablement à son bureau. Il continue à hanter mes rêves. Est-ce un fantôme ? Est-il réel ? »

Quelque temps plus tard, un nouveau personnage fait son apparition : le grand-oncle. Il fait face à Mahito, le protagoniste. Il s'inspire de Paku-san. Isao Takahata n’est pas mort.

« Il veut montrer qui était Takahata, ce qu'il représentait pour lui », explique Toshio Suzuki. « Mahito, c'est Miya-san, bien sûr. Pour lui, ce film c'est la réalité. Et le monde réel, c'est la fiction. »

Août 2018

En plein été, Kaku Arakawa rend visite à Hayao Miyazaki dans son chalet, où il avance sur les e-konte. Beaucoup de scènes ont pris forme ici. Miyazaki progresse, mais le personnage du grand-oncle reste absent de ses dessins.

Il guide Arakawa vers un lieu qui semble tout droit sorti d’une scène du film Le vent se lève, comme s’il cherchait à retrouver la trace d’Isao Takahata.

« Il y avait deux chiens par ici avant, mais l’un des deux est mort », rapporte Miyazaki. « Tu te sens triste ? », s’adressant directement au chien resté seul. « Tu te sens vieux. Comme moi. »

 

Isao Takahata et Hayao Miyazaki : amour et détestation

Extrait d’un reportage sur la sortie du long métrage Souvenirs goutte à goutte :
« Quel genre de personne est M. Takahata pour vous ? », demande le journaliste à Hayao Miyazaki.
« C’est Paku-san », répond-il simplement.
« Et pour vous ? »
« J’attends qu’il réalise des films toujours différents », répond Isao Takahata. « Il y a des choses qu'il ne m'a pas montrées et j'espère les découvrir un jour. »
« Vraiment ? », réagit Miyazaki, visiblement embarrassé.

Avant de rencontrer Takahata, Miyazaki était un jeune homme différent. Il était sombre. Il a grandit avec une mère gravement malade, sans espoir de guérison. L'angoisse silencieuse de son enfance se retrouve dans Mon voisin Totoro, à travers le personnage de Satsuki, qui cache sa tristesse tout en s’inquiétant pour la santé de sa mère.

« J’étais introverti, renfermé et sensible au regard des autres », confie Miyazaki. « Il m’arrivait parfois d’errer sur un quai de gare, sans savoir quelle direction prendre. Et puis, j’ai rencontré Paku-san. »

« Il était de cinq ans mon ainé à Tôei Dôga et ses exigences me semblaient inatteignables pour le jeune animateur que j’étais », poursuit-il. « Pour Horus, prince du soleil, il m’avait demandé de dessiner Hilda en pleurs, avec un visage profondément narcissique. Et ce genre de chose, je détestais ça. »

Miyazaki vouait un profond respect à Takahata. Là où son propre style d’écriture était encore hésitant, celui de Takahata était déjà mûr et maîtrisé. Et avec le temps, il s’en est imprégné et a façonné sa propre plume.

« Son amour et son respect pour Takahata était à ce point-là », explique Toshio Suzuki.

Pour Takahata, Miyazaki a consacré tout son talent dans chaque plan de la série Heidi. À l'époque de sa diffusion, le programme a rencontré un immense succès, dépassant les 20 % d'audience.

« Mais à force, cet amour à sens unique a fini par briser notre relation », confie Miyazaki. « Je lui ai dit, mais il n’a pas écouté. Et j’ai fini par le détester. »

Jusqu’alors, les deux hommes regardaient dans la même direction. Mais à la fin de la production de la série Marco / 3 000 lieues en quête de mère, les idées de Miyazaki ont de plus en plus été rejetées par Takahata, et leur relation a commencé à se détériorer.

Conan, le fils du futur marque le premier projet en solo de Miyazaki. Il y a travaillé comme un forcené, intégrant des idées refusées par Takahata. Cependant, dès le 8e épisode, Miyazaki était épuisé et ne pouvait plus dessiner les e-konte. C'est alors que Takahata est intervenu pour l'aider. Et grâce aux e-konte supervisé par Takahata, le monde de Conan a pris une ampleur nouvelle, devenant ainsi une œuvre inoubliable.
« J’ai reçu l’aide de Paku-san à cette époque parce que je manquais d’expérience, et je lui en suis reconnaissant », se souvient le réalisateur.

Miyazaki accepte ensuite de continuer à travailler avec Takahata sur Anne, la maison aux pignons verts. Mais, sur cette série, c’est Yoshifumi Kondô qui a pris sa place en tant que bras droit du réalisateur.

« Il était jaloux », plaisante Suzuki. « Il n’a plus besoin de moi, il a Kon-chan à la place ! »

Dessins de Takeshi Honda

C’est à cette époque que Suzuki est intervenu et a demandé à Miyazaki de dessiner un manga. Ce sera Nausicaä de la Vallée du Vent, qui deviendra ensuite un film. Pour cette adaptation, Miyazaki a demandé à Takahata d’en être le producteur.

 

« Après cela, il a immédiatement voulu aller boire avec moi », se souvient Suzuki. « Il a commencé par de la bière, puis il a enchaîné avec du saké. Je n’ai jamais vu Miya-san aussi saoul que ce jour-là. Il s’est mis à pleurer, puis, entre deux sanglots, il a difficilement trouvé ses mots : « J’ai travaillé pour Paku-san pendant 15 ans et il ne m’a jamais rien donné en retour. » »

Dessins de Takeshi Honda

« Pourquoi avoir choisi Paku-san comme producteur ? », demandera Suzuki. Miyazaki répondra alors : « Le producteur ne peut pas interférer dans la création, il ne pourra pas imposer ses idées cette fois. Ce sera une situation difficile pour lui. »

Et c’est cette idée qui a motivé Miyazaki à réaliser le film, selon le producteur.

Finalement, cette vengeance bouleversera toute la carrière de Miyazaki. Plus tard, dans un entretien publié dans le Roman Album du film, Takahata lui attribuera une note de 30/100.

« Dans ce genre de situation, Miya-san devient fou », raconte Suzuki. « Il a déchiré en deux, à mains nues, un exemplaire de 190 pages. »

Dessins de Takeshi Honda

Takahata expliquera ensuite la raison de sa note sévère.
« Tout le monde aurait mis 100 à ce film. Mais moi, en lui mettant un 30, je savais qu’il serait furieux et qu’il ferait alors l’effort de réaliser un film qui vaudrait vraiment 100. Ce 30 était une invitation à se surpasser. »

Miyazaki continuera de travailler pour créer des films afin d’obtenir les félicitations de son aîné. C’est à ce moment-là qu’apparaît un motif récurrent dans ses œuvres : chacune commence par une scène de départ, comme pour Horus, prince du soleil, le premier film qu'ils ont réalisé ensemble.

« Lorsque Miya-san a annoncé sa retraite, Paku-san lui en a voulu », explique Suzuki. « Un réalisateur ne prend pas sa retraite selon lui. Il l’a poussé à reprendre le travail. Et c'est pour cette raison que le film doit porter sur Takahata. »

« Est-ce que vous rêvez lorsque vous dormez ? », demande Arakawa à Miyazaki.
« Je fais toujours le même rêve et il y a toujours Paku-san dedans », lui répond le réalisateur. « Il a toujours été le rival à surpasser. Il est toujours avec moi. »

Toshio Suzuki, « l’homme-héron », guide de Hayao Miyazaki, Mahito

Avec ce film, Hayao Miyazaki entreprend un nouveau voyage, celui de surpasser Isao Takahata, tout comme Mahito dans l’histoire. Devant lui se dresse une tour qui évoque Ghibli, et Takahata se trouve à l'intérieur. Pourtant, Miyazaki redoute de se lancer dans ce périple seul, d’où son désir de voyager accompagné de Toshio Suzuki, « l’homme-héron ».

« Beaucoup d’amis déjà partis sont là, présents », explique Miyazaki. « Yacchin (Ndt : la coloriste Michiyo Yasuda, décédée en 2016) est de retour. »

D’une certaine manière, le film est le reflet de sa propre vie. Ayant rencontré Takahata, il perd peu à peu son innocence.
« Ce sera mon dernier voyage », affirme le réalisateur.

Septembre 2018

Les lumières du studio Ghibli s’étaient éteintes après l’annonce de la retraite de Hayao Miyazaki, mais aujourd’hui, une nouvelle vie y renaît. Le studio bourdonne à nouveau d'activité. Pourtant, le personnage du grand-oncle demeure figé, comme si Miyazaki craignait de se retrouver face à Isao Takahata.
« Le petit vieux sur le dessin à côté de vous, c’est Takahata ? », demande Kaku Arakawa.

10 octobre 2018

L’équipe du film est en voyage d’entreprise, renouant avec une tradition d’avant la fermeture du studio.
« Le studio Ghibli est mort une fois », observe Hayao Miyazaki. « Même si je reconnais encore des visages familiers, c'est désormais un tout autre studio. »

Lors de ces voyages, Isao Takahata était toujours présent. Cette fois, Miyazaki se retire tôt pour rejoindre sa chambre.

« Les gens pensaient que je serais le premier à partir », confesse-t-il. « Qu'est-ce que je fais encore en vie ? Comment suis-je devenu si vieux ? La vieillesse arrive sans prévenir. Pourquoi je me retrouve tout seul ? »

Ces pensées l’assaillent.

Le couvercle du cerveau s’ouvre

À son retour, des troubles de la mémoire se manifestent. Ce n'est pas un signe de faiblesse, mais la preuve d’une immersion totale dans sa création. Il s’isole du quotidien pour se consacrer entièrement au film.

« Il avait déjà atteint ce degré extrême durant la production du Château ambulant », se souvient Toshio Suzuki. « Je pense qu’il cherche à retrouver cet état de concentration absolue. »

Miyazaki veut rencontrer Isao Takahata à travers son film.

« Aujourd'hui, je fais ma première tentative sur la partie E », explique-t-il. « La place de Paku-san est au centre. Je ne devrais pas le dire, mais c'est le grand-oncle. Il ne me répond pas, mais je sens sa présence. »

Il décrit ensuite l'état d'esprit dans lequel il se plonge pour travailler.
« Je ne construit pas l'histoire intellectuellement. Je soulève le couvercle de mon esprit. Les idées montent jusqu'à la surface depuis les profondeurs de l'esprit. Je parle du cerveau primitif. De cette partie ancestrale, reptilienne. Il est très sauvage, mais la plupart du temps, il est sous contrôle. Il faut devenir un peu fou pour ouvrir les portes du cerveau. C'est difficile de revenir à la vie normale, après. Je suis coincé dans le monde que j'ai créé. »

« Combien d'années ça va prendre ? Si les e-konte sont terminés, je peux mourir et les autres finiront le travail. »
Il se tourne vers Kazuyoshi Katayama, assistant réalisateur : « Pas vrai, Katayama-kun ? »

Novembre 2018

« J'ai jeté la partie E », lance amèrement Hayao Miyazaki. « On repart à zéro. Le grand-oncle arrivait trop tôt. II doit arriver vers la fin. Ce film, c'est une plaie. »
« Qu'est-ce qui n’allait pas ? », l’interroge Kaku Arakawa.
« Tout était ennuyeux. »

Le temps passe sans que Miyazaki puisse retrouver l’esprit de Takahata.
« Quel est le thème du film ? Je m'y perds. Je pense tout le temps à Paku-san. »

Ses collaborateurs ont accroché des décorations du Nouvel An, destinées aux dieux, derrière sa table.
« Vu d’ici, on dirait qu’elles vous sont dédiées », observe Arakawa.
« Ça m'enferme ici. C'est une barrière enchantée. Le dieu de cet autel est prisonnier », ironise le réalisateur.

Son irritation grandit.

« Il est obstiné et c'est comme ça que la colère s'exprime », analyse Suzuki. « Il vieillit. Ses amis meurent. Mais il ne peut pas mourir. Comme Okkotonushi. Il est de plus en plus obstiné et ça se ressent dans ses e-konte. Il pose la question du sens de la vie. « Et vous, comment vivrez-vous ? » (Ndt : traduction littérale du titre du film au Japon). Pour y répondre, il doit montrer l'exemple. Je crois que c'est ce qu'il fait. Il semble souffrir, mais il prend aussi du plaisir. Qu'est-ce qu'il en retire ? Quelle est sa raison d'être ? »

Lors d’une projection des rushes du film, Miyazaki lance une nouvelle pique :
« Personne ne veut s’asseoir à côté de moi ? »
« C'est involontaire », lui répond tout sourire Takeshi Honda.

Ce jour-là, 28 nouveaux plans et 21 plan corrigés sont à valider. À cette période, les scènes d’ouverture du film sont finalisées. Mahito, le personnage principal, est un garçon qui n'exprime pas ses sentiments. Une figure rare dans la filmographie de Miyazaki.

Les animes de Hayao Miyazaki renaissent avec Takeshi Honda.

« Tout a l'air bien », valide Hayao Miyazaki à la sortie de la projection.
Mais à peine a-t-il prononcé ces mots qu’il se ravise en entrant avec Toshio Suzuki dans le bureau du producteur.
« Attends avant de me donner ton avis », lâche-t-il. « J'essaie aussi de me faire une raison. Je n'ai pas aimé cette scène. On dirait du Evangelion. »
Suzuki, amusé : « Oui, c’est sûr, c'est une nouvelle approche. »
Miyazaki : « C'est différent. Evangelion a emménagé chez nous. »
Suzuki : « Disons que c'est très moderne. »
Miyazaki : « Je ne sais pas quoi dire. Je retourne au travail. »

Décembre 2018

Après réflexion, il revient sur ces plans : « Je pense que ce n’était pas négatif. C’est différent, tout simplement. »

Hayao Miyazaki vit à travers ses films. C’est pour lui un moyen de retrouver Isao Takahata.

« Je n’ai pas peur », confie-t-il en évoquant la mort. « On ne peut pas savoir. Ce n’est pas moi qui m’approche d'elle, c’est elle qui se rapproche de moi. »

31 décembre

Hayao Miyazaki est toujours en proie à des troubles de la mémoire. Ce jour-là, il cherche une gomme.
« Elle est peut-être au premier étage ? Mes gestes n'ont ni queue ni tête. Sûrement un coup de Paku-san. Rends-la-moi, s'il te plaît. »

Huit mois ont passé depuis la disparition d’Isao Takahata, mais son ombre plane toujours. Miyazaki reste hanté par l’influence du défunt.
Le dénouement du long métrage Nausicaä de la Vallée du Vent lui avait été suggéré par Takahata. Les premières scènes de Mon voisin Totoro également. Pour Takahata, le déménagement de Satsuki et Mei devait être une aventure à part entière, un bouleversement exaltant pour les deux sœurs en bas âge. Il était essentiel de capturer leur joie à travers le mouvement des corps.

« Miya-san a repris les idées qu’il lui avait soufflées », se remémore Toshio Suzuki. « Elles sont devenues des scènes cultes. Il aurait pu refuser, mais il ne pouvait pas lui dire non. »

Ainsi, Takahata est partout, infiltrant chaque film.
« Je fais ce film pour lui échapper », avoue le réalisateur. « Pour refermer enfin ces blessures ouvertes. »

Janvier 2019

Hayao Miyazaki fête ses 78 ans.

« Si elle se fend, j'arriverai à finir les e-konte », se rassure Hayao Miyazaki face à une bûche, une hache à la main.
Le morceau de bois finit par céder. Il jubile : « Victoire ! »

Un an s’est écoulé depuis la disparition d’Isao Takahata, les e-konte sont enfin terminés.

« Ça ressemble à Paku-san, non ? », lance-t-il. « Je l'ai enfin enterré dans mes e-konte. »

Miyazaki revisite le souvenir de Takahata. À la fin du film, Mahito rencontre le grand-oncle qui lui demande de prendre sa succession. Le monde créé par Takahata est finalement détruit.

« Je suis épuisé », souffle Miyazaki. « Je l'ai tué. »

Mais cette délivrance a un prix. Il a l’impression d’avoir vieilli de trois ans. Il se compare à un cerf-volant dont le fil a été coupé. Il pensait tourner la page en intégrant ces adieux au film. Pourtant, il sent que ce n’est pas si simple.

Désormais, son quotidien se résume à corriger minutieusement un à un les dessins des animateurs. Mais son crayon refuse d’avancer. Il est bloqué depuis quatre jours.
« Quel est le problème avec ce dessin ? », demande Kaku Arakawa.
« Je ne peux pas l’expliquer », répond vaguement Miyazaki.

La disparition de Takahata l’a libéré de ses chaînes. Mais elles l’ont peut-être privé de sa magie...

Juillet 2021

« Est-ce que ses corrections avancent ? », demande Kaku Arakawa en s'adressant à Toshio Suzuki.
« On dirait qu'il corrige les mêmes plans tous les jours », répond le producteur. « Il n'arrive pas à dessiner. Je sens que le danger rôde. Il y a l'odeur de la mort. »

Le réalisateur, troublé, découvre un plan qu’il n’a jamais contrôlé.
« Quoi ? », s’étonne Suzuki.
« Je le découvrais pour la première fois. Si ça se reproduit, je vais dérailler. »
Hayao Miyazaki pointe du doigt un détail qui le dérange à l’écran.
« C'est ce que j'ai vu ? Ce n'était pas différent ? Je dis parfois que j'ai vu des choses, alors que non. Bon, je comprends. Partons là-dessus. »

Toujours immergé dans son film, il peine à renouer avec la réalité.

« C'est très étrange. J'ai un peu trop ouvert mon cerveau. Je ne peux pas le refermer comme ça. J'ai sûrement oublié comment. Le couvercle est coincé, maintenant. C'est peut-être ce que ça fait quand on devient fou. Je suis allé à la limite de la folie. J'ai besoin de le faire. Sinon le résultat est ennuyeux. Mais s'il reste ouvert longtemps… Je ne sais pas ce qui pourrait se passer. Une fois ouvert, le couvercle pourrait ne plus se fermer. Je n'avais encore jamais parlé de ça. Quand j'ouvre mon cerveau, j'en paie toujours le prix. Le retour est difficile. Je voyage dans mon esprit. Je prends le risque de faire ce voyage. Paku-san prenait le même risque. Aujourd'hui, il est mort. »

« Ça n'a jamais été dur à ce point », se confie Suzuki. « Il faut que je lui demande s'il est obligé de tout vérifier. C'est dur pour lui d'être impliqué dans la production. C'est dur pour lui de rester assis là. Comment pourra-t-il être heureux pendant le temps qu'il lui reste ? »

Sur la terrasse du studio Ghibli, Miyazaki contemple l’horizon. Arakawa le rejoint.
« Parfois, j'aimerais que Paku-san revienne », confie le réalisateur. « Quand j'avais besoin d'une oreille critique, je m'adressais à lui. Je veux lui demander comment c'est. »

Dans des images d’archives, la voix de Takahata résonne : « Miyazaki doit changer de méthode de travail. Il a besoin d'une nouvelle approche. Ça mettra du temps. Mais je crois qu'il y arrivera. D'une façon ou d'une autre, ça marchera. »

Septembre 2022

Hayao Miyazaki découvre la chanson Chikyûgi, composée par Kenshi Yonezu pour le générique de fin.
« Vous avez beaucoup influencé ma vie, c'en est presque gênant », confie le musicien ému. « Vous êtes une étoile polaire pour moi. »

Vient ensuite l’enregistrement des voix au studio Ghibli. Les acteurs de doublage prennent place :

Sôma Santoki (Mahito)

Masaki Suda (le héron)

Yoshino Kimura (Natsuko/la mère de Mahito)

Kô Shibasaki (Kiriko)

Aimyon (Himi)

Kaoru Kobayashi (Le vieux pélican)

Karen Takizawa (Les Warawara)

Shôhei Hino (le grand-oncle)

Takuya Kimura (Shôichi, le père de Mahito)

Puis Joe Hisaishi pour la musique :

Sur un écran, Mahito savoure une tartine de pain et de confiture.
« C'était dur de dessiner de la confiture », grimace Miyazaki en direction de la caméra.

C’est Masaki Suda qui prête sa voix au héron. L’acteur/chanteur tente de modifier son timbre de voix.
« C'était très bien », le rassure Miyazaki. « Mais ta gorge va tenir le coup ? »

Lorsque Takuya Kimura arrive, Miyazaki lui lance : « Fais ce que tu sais faire. Je te fais confiance. »
Kimura, qui avait déjà doublé Hauru dans Le château ambulant, incarne cette fois le père de Mahito.

 

Amusé, il taquine le réalisateur : « J'ai remarqué qu'il n'y avait pas de particule « no » dans le titre du film. C'est inhabituel pour Ghibli. »
Miyazaki acquiesce : « Tu as raison. Il y a presque toujours un « no ». Est-ce qu'on en ajoute un ? »
Suzuki tranche aussitôt : « Pas question ! »
Miyazaki insiste, malicieux : « Kimi-tachi wa Dô Ikuru NO ? »

« Il ne supporte pas de s'ennuyer », explique Takeshi Honda. « Il dit qu'il va arrêter. Il fera un autre film, je pense. »
« Vous pensez ? », demande Kaku Arakawa.
« J'espère qu'il en fera un autre. »

Décembre 2022

Le film est terminé.

« Quelle plaie ! », peste Hayao Miyazaki. « Je termine quelque chose et je m'aperçois que la vie continue. J'aimerais que Paku-san soit là et qu'il prépare un nouveau film. »

Sur l’écran, le grand-oncle s’adresse à Mahito : « Mahito […] retourne dans ton monde. »
Pour cette réplique en fin de métrage, jouée par Shôhei Hino, Miyazaki a une idée bien précise de l’intonation qu’il veut entendre. Il fait refaire la prise au doubleur encore et encore, jusqu’à obtenir exactement l’émotion recherchée.

Générique de fin

Hayao Miyazaki donne la touche finale à ce qui ressemble à un panneau pour une exposition.
« Retrouver le monde réel, quelle plaie ! », bougonne-t-il.


Le garçon et le héron : Fiche technique

Crédits

Titre 君たちはどう生きるか (Kimi-tachi wa Dô Ikiru ka)
The Boy and the Heron / Le garçon et le héron
Histoire originale, scénario, réalisation Hayao Miyazaki
Directeur de l'animation Takeshi Honda
Animation Akihiko Yamashita, Toshiyuki Inoue, Masashi Andô, Atsuko Tanaka, Hiromasa Yonebayashi...
Décors Kazuo Oga, Noboru Yoshida, Deho Gallery
Assistant réalisateur Kazuyoshi Katayama
Directeur de la photographie Atsushi Okui
Musique Joe Hisaishi
Chanson du générique Chikyûgi par Kenshi Yonezu
Producteur Toshio Suzuki
Production Studio Ghibli, Kôji Hoshino, Gorô Miyazaki, Kiyofumi Nakajima
Distributeur Tôhô

Doublage japonais

Mahito Maki Sôma Santoki
Le héron Masaki Suda
Natsuko Yoshino Kimura
Kiriko Kô Shibasaki
Himi Aimyon
Aiko Shinobu Ôtake
Izumi Keiko Takeshita
Utako Jun Fubuki
Eriko Sawako Agawa
Le roi des perruches Jun Kunimura
Le vieux pélican Kaoru Kobayashi
Les Warawara Karen Takizawa
Le grand-oncle Shôhei Hino
Shôichi Takuya Kimura

Doublage français

Mahito Maki Gavril Dartevelle
Le héron Padrig Vion
Natsuko Julie Pilod
Kiriko Juliette Allain
Himi Pauline Belle
Aiko Frédérique Cantrel
Izumi Marie-Christine Adam
Eriko Colette Venhard
Le roi des perruches Simon Volodine
Le grand-oncle François Marthouret
Shôichi Dimitri Rataud

Quelques chiffres

Durée 2 heures 4 minutes
Date de sortie du film au Japon 14 juillet 2023
Date de sortie du film en France 17 octobre 2023 (en avant-première au Festival Lumière de Lyon), sortie nationale le 1er novembre 2023

Récompenses

Nous ne citons ci-dessous que les principales récompenses et nominations. Pour une liste plus complète voir la page IMDb du film.

  • 2023 - Mainichi Film Concours : lauréat du Prix Noburô Ôfuji
  • 2024 - Academy Awards : Oscar du Meilleur film d'animation
  • 2024 - Japan Academy Prize : Meilleur film d'animation
  • 2024 - Annie Awards : Meilleure animation d'un personnage pour Takashi Honda, 7 nominations dont Meilleur film d'animation, Meilleur réalisateur et Meilleure musique de film
  • 2024 - BAFTA Film Award : Meilleur film d'animation
  • 2024 - Golden Globes : Meilleur film d'animation, également nommé pour la Meilleure musique de film