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Le conte de la princesse Kaguya

Japon, 10ᵉ siècle. Un vieux coupeur de bambou, Okina, trouve un jour dans un bambou une petite fille miniature. Il l'a ramène à sa femme Ôna, mais au contact de cette dernière, la petite créature se transforme en un nourrisson. Passée leur stupeur, le couple décide de l'élever. Le bébé grandit plus vite que la normale tout en s'émerveillant du monde qui l'entoure.
Okina trouve d'autres trésors dans le bambou : des pépites d'or et des kimonos destinés à une princesse. Ce qui lui laisse penser que sa jolie fille adoptive, que les autres villageois appellent « Pousse de bambou », est promise à une plus grande destinée. « Pousse de bambou », pourtant, est heureuse là où elle vit, avec les personnes qui l'entourent, notamment Sutemaru le chef des enfants du voisinage. Mais, ses parents, devenus riches, l'installent dans une grande demeure de la capitale, l'entourent de serviteurs et lui inculquent les manières de l'aristocratie.

Kaguya-hime no Monogatari (Le conte de la princesse Kaguya) est le cinquième film réalisé par Isao Takahata pour le studio Ghibli. Le film est une adaptation du célèbre conte fondateur japonais Taketori Monogatari (Le conte du coupeur de bambou). Même si ce nouveau chef-d'œuvre n'a eu pas le succès escompté au box office japonais, Takahata a avoué être extrêmement fier de ce qui est probablement son ultime long métrage et qu'il considère comme un véritable aboutissement artistique.

Film conseillé à partir de 10 ans (voir guide des parents)


Sources : dossier de presse français du film - The Art of The Tale of Princess Kaguya - Kaguya Hime no Monogatari Visual Guide - site officiel du film (Kaguyahime.jp) - documentaire Isao Takahata : Création du Conte de la princesse Kaguya - Ghibli studio 7, la légende des 933 jours - « Hayao Miyazaki et Isao Takahata - Pilote au service de deux génies », interview de Toshio Suzuki (Chûôkôron septembre 2013, pages 152 et 163) - interview d'Isao Takahata (Première, juin 2014)
Remerciements : merci à Yasuka Takeda pour les traductions


Le conte de la princesse Kaguya : Résumé détaillé

Okina, un vieil homme, est en train de couper du bambou dans une forêt. Il voit au loin une pousse dont semble émaner une lumière. Il s'approche et découvre en son centre une petite fille miniature à l'air sage et méditatif. Intrigué, il prend délicatement dans ses mains l'apparition et la ramène chez lui, dans une modeste maison où l'attend sa femme Ôna.

Celle-ci est très enthousiaste à la vue de l'enfant, persuadée que les dieux la leur envoient. Alors qu'elle prend le petit être entre ses mains, celui-ci menace de s'envoler puis se transforme en un bébé. La vieille femme décide alors de l'amener à une nourrice, faute de lait maternel. Sur le chemin, elle sent pourtant une montée de lait et se met à nourrir le bébé, qui éclate de rire et se met à grandir d'un coup. Le couple comprend alors que ce bébé est d'origine surnaturelle.

Les jours passent, et le bébé, surnommé affectueusement « Princesse » par ses parents adoptifs, continue ses progrès fulgurants. En voulant suivre une grenouille à 4 pas, elle commence à esquisser ses premiers pas, sous les yeux émerveillés de ses parents et d'enfants venus l'observer. Devant cette rapidité de progrès, ces derniers décident alors d'appeler ce bébé étrange « Pousse de bambou ».

Okina décide un jour d'emmener sa petite fille dans les bambous. Echappant à sa surveillance, la princesse s'enfonce dans la forêt et tombe sur des marcassins. Attendrie, elle ne remarque pas que leur mère, furieuse, est en train de la charger. Heureusement, un adolescent, répondant au nom de Sutemaru, la sauve in extremis. Il la prend sous sa protection et tous deux rejoignent le groupe d'enfants du village. Tous entonnent une ritournelle joyeuse. Etonnamment, la princesse la connaît très bien et, très émue, poursuit même avec un couplet beaucoup plus mélancolique et écrase une larme.

Pendant ce temps, son père continue de couper des bambous et remarque une autre pousse de bambou lumineuse. Il s'approche et coupe la tige, y découvrant de l'or. Il le cache précieusement et rentre chez lui, intrigué par la découverte.

La princesse continue de grandir et a désormais l'apparence d'une petite fille d'une dizaine d'années. Une grande complicité naît entre elle et Sutemaru, qui s'amuse à chaparder avec elle un melon.

Alors que tous deux s'amusent de cette situation, Okina découvre à nouveau dans une pousse de bambous des étoffes rares. Il rentre chez lui et montre toutes ses découvertes à sa femme. Il est désormais persuadé que sa fille adoptive est une véritable princesse et que les dieux souhaitent qu'elle ait une belle maison et tous les atours dus à son rang. Il décide donc de partir vers la capitale avec l'or afin de trouver à sa fille une demeure digne d'elle.

Les mois défilent et la princesse est désormais une jeune fille. Son père s'absente régulièrement mais elle ignore pourquoi. La complicité avec Sutemaru se transforme peu à peu en tendre affection. Lors d'une escapade avec tous les enfants du village, « pousse de bambou » et le jeune homme réussissent l'exploit d'attraper un faisan. La jeune fille le récupère et promet de préparer un bon repas pour le lendemain.

Alors qu'elle rentre chez elle heureuse de sa journée, elle découvre ses parents sur le pas de la porte de sa maison, des affaires sur le dos. Ils lui annoncent que tous les trois partent pour la ville. La princesse doit tout laisser pour rejoindre la capitale. Elle part à regret.

Quelques jours plus tard, la princesse se réveille dans sa nouvelle maison. Elle découvre toutes les pièces de sa nouvelle demeure, le luxe et l'espace de ce nouvel endroit, les riches vêtements achetés par ses parents. Ces derniers ont abandonné leurs vêtements frusques et ont opté pour les riches atours de la noblesse nippone. La princesse est ravie de tout ce changement et semble très vite oublier ses amis d'autrefois.

Mais le bonheur est de courte durée car son père souhaite qu'elle reçoive la meilleure éducation possible. Il lui choisit donc Dame Sagami comme préceptrice. Celle-ci est très stricte et souhaite que la princesse devienne une parfaite dame de la cour. Elle tente donc de lui enseigner la calligraphie, les bonnes manières ou encore le koto, un instrument de musique complexe à manier.

La jeune fille semble cependant réfractaire à tout apprentissage, au grand dam de Dame Sagami. Mais lors d'une visite impromptue de son père, la jeune fille se met à jouer du koto avec une justesse et une grâce qui sidère Dame Sagami. Toutefois la jeune fille refuse toujours catégoriquement de se faire épiler les sourcils ou encore de se teindre les dents en noir, comme l'exigent les bonnes manières de l'époque.

Un jour, Okina rejoint sa femme et sa fille dans une modeste dépendance avec un petit jardin que cette dernière a aménagé avec amour en souvenir de sa vie à la montagne. Il apprend que la princesse est désormais pubère. Elle va donc pouvoir recevoir un nom et une grande cérémonie doit célébrer ce passage vers la vie de femme.

Okina appelle donc le sage Inbe no Akita. Celui-ci découvre la jeune fille en plein jeu et tombe littéralement sous le charme de la princesse. Il décide alors de lui attribuer le nom de « Princesse Kaguya des pousses de bambous », en hommage à sa beauté presque surnaturelle.

La cérémonie est l'occasion pour le père de la princesse Kaguya d'organiser une grande fête où tous les nobles sont invités. La jeune fille est à l'écart, protégée des regards, mais entend les propos avinés et avides des hommes, qui désirent tous la voir.

Effrayée et en colère, elle fausse compagnie à sa servante endormie et s'échappe telle une furie du bâtiment. Elle revient dans son village et découvre que sa maison est occupée par une autre famille. Elle cherche également à retrouver Sutemaru mais tout semble abandonné.

Elle rencontre un vieux charbonnier qui lui explique que la famille de Sutemaru est itinérante, car dépendante de la nature. En effet, les charbonniers ne peuvent mettre en péril la nature et doivent la laisser se régénérer, ils sont donc contraints à une forme de nomadisme. Elle quitte donc la montagne et s'effondre, inconsciente, dans la neige.

La jeune fille se réveille alors et se retrouve auprès de sa servante, dans sa riche demeure. S'agissait-il d'un rêve ? De la réalité ? La princesse Kaguya semble toutefois résignée et accepte donc qu'on lui épile les sourcils, qu'on lui teigne les dents en noir et qu'on la farde de blanc. La rumeur s'est répandue également dans toute la capitale et tous se pressent pour entr'apercevoir la jeune fille à la beauté surnaturelle.

À la Cour, le vieux Inbe no Akita évoque auprès de 5 grands nobles de la Cour la beauté de la princesse Kaguya. Tous se précipitent alors vers la demeure de la jeune fille pour lui demander sa main, pour la plus grande fierté de son père. Empressés de la conquérir et sans même l'avoir vue, puisque cette dernière doit rester à l'abri des regards, tous vantent sa grâce, sa beauté et la somment de choisir parmi eux son futur époux.

Afin d'échapper à leurs avances, la princesse Kaguya donne à chacun une mission irréalisable. Les nobles repartent penauds, mais bien décidés à obtenir la main de la jeune fille. Leur départ a également permis de faire partir la foule des divers prétendants qui attendaient devant la demeure.

La jeune fille propose alors à sa mère et à sa servante une petite escapade dans la campagne. La princesse Kaguya se réjouit de ce moment où elle danse parmi les fleurs de cerisiers. Mais elle tombe nez-à-nez sur une famille et réalise que sa condition l'a éloignée des gens modestes. Perturbée, elle choisit de rentrer rapidement chez elle.

Sur le chemin du retour, elle croise la route de Sutemaru. Ce dernier vient de voler de la nourriture et est en train de s'enfuir. La princesse Kaguya assiste à la scène et tous deux échangent un bref regard, avant que la jeune fille ne se cache et retourne chez elle. Sutemaru se fait alors attraper pour son larcin et est roué de coups, jusqu'à ce qu'il s'évanouisse en plein milieu de la chaussée.

3 ans se passent et la jeune fille se réfugie dans une mélancolie profonde de sa vie passée. C'est alors que le prince Kuramochi revient, avec un rameau d'un arbre fait d'argent et de pierres, comme demandé par la princesse Kaguya. Mais des artisans interrompent l'homme afin de réclamer leur dû : celui-ci ne s'est pas rendu dans une montagne pour trouver cet arbre légendaire, il en a fait fabriquer un et n'a pas payé ses dettes. Il n'a donc pas rempli sa mission.

Le ministre de la droite Abe arrive à son tour avec l'étoffe rare et légendaire réclamée par la princesse Kaguya, ce qui lui a coûté l'ensemble de sa fortune. Afin de prouver qu'il s'agit bien de l'objet, la princesse lui demande mettre le feu au tissu. Au lieu de résister à la flamme, le tissu s'embrase, prouvant qu'il s'agit d'un faux. Le ministre a donc lui aussi échoué.

Le grand conseiller Otomo est quant à lui parti en mer trouvé un dragon légendaire, mais on ignore s'il a réussi à affronter la tempête extraordinaire et l'animal divin.

Le prince Itsisukuri se présente non pas avec le bol de Bouddha qui était requis pour accomplir sa tâche, mais avec une fleur. En effet, selon lui, alors qu'il cherchait en vain cet objet sacré, il s'est aperçu de la vacuité de la tâche et s'est rendu compte que cette fleur, mieux que tout autre objet, symbolisait la pureté de son amour et la sincérité de sa démarche. Touchée par la sincérité du discours, la princesse semble sur le point de succomber au jeune homme. Mais une autre jeune femme l'interrompt. Le prince a tenté lui aussi par le passé de la séduire par ce même discours, ce qui ne l'a pas empêché ensuite de l'abandonner ! La princesse Kaguya découvre que ce prétendant n'est en fait qu'un séducteur lâche et méprisable.

Plus tard, elle apprend que le dernier prétendant, le moyen conseiller Isonokami, s'est brisé la nuque dans une chute mortelle en voulant récupérer un coquillage qu'avait exigé la princesse.

Bouleversée d'avoir provoqué la mort de quelqu'un, la jeune fille se précipite dans son jardin et le détruit avec rage : tout en elle est faux, comme ce jardin qu'elle a créé. Elle ne provoque que la mort et la destruction.

Quelques temps plus tard, l'Empereur lui-même apprend l'existence de la princesse Kaguya et la demande en mariage. Le père de la jeune fille est ravi d'une telle proposition et va rejoindre sa femme et sa fille pour leur annoncer la bonne nouvelle. Mais la princesse Kaguya refuse violemment, puis propose à son père une solution honorable qui ne nuira pas à son avenir : elle épousera l'Empereur, puis se suicidera. Le vieil homme, effrayé, s'excuse d'avoir voulu imposer à sa fille un tel mariage.

Mais l'Empereur, peu habitué au refus, décide de venir en personne pour ramener la jeune fille au palais. La princesse Kaguya refuse de le suivre, alors ce dernier décide de la prendre de force. Terrorisée, la jeune fille réussit à s'échapper de l'étreinte en utilisant un pouvoir magique. Se rendant compte de la violence de son geste, l'Empereur se retire à regret.

Les jours suivants, la princesse Kaguya entre dans une tristesse absolue et désespérée. Tous les soirs, elle s'isole pour regarder la Lune et faire une prière. Sa mère, inquiète, lui demande la raison de son comportement. La princesse lui explique alors qu'elle n'est en fait pas humaine et qu'elle vivait auparavant sur la Lune.

Là-bas, se trouvait une femme qui avait été sur Terre et souhaitait y retourner. La princesse Kaguya se demandait pourquoi. Pour la punir de sa curiosité, Bouddha l'envoya sur Terre. La princesse Kaguya aimait y vivre, mais le jour où l'Empereur est venu, elle a eu alors tellement peur qu'elle a supplié intérieurement de retourner sur la Lune. Or, en souhaitant cela, elle s'est condamnée effectivement à retourner là-bas. Les habitant de la Lune doivent donc venir la chercher le 15 de ce mois et lui mettront un manteau de plume qui lui fera oublier toute sa vie passée sur Terre.

Okina s'inquiète mais veut la rassurer : il combattra les habitants de la Lune et les empêchera de l'emporter. Mais la princesse ne se leurre pas, elle est condamnée à retourner sur la Lune. Sa mère lui propose alors de retourner dans la montagne. Là-bas, une autre personne revient sur son lieu d'enfance. C'est Sutemaru, entouré par sa femme, son fils et ses proches. Alors qu'il s'enfonce seul dans la forêt, il découvre au détour d'un chemin la princesse Kaguya.

Heureux de se retrouver, ils s'envolent ensemble, fuyant la réalité et ce qu'ils sont devenus. Puis, Sutemaru se réveille et réalise que tout ceci n'a été qu'un songe.

Le 15 arrive. L'armée se dresse autour de la maison de la princesse. Son père a ses armes prêtes, sa servante se tient au garde-à-vous devant la chambre de la jeune fille, et la princesse est blottie dans les bras de sa mère, résignée à quitter ce monde. Au beau milieu de la nuit, alors que la pleine lune luit dans le ciel, un mystérieux équipage descend de l'astre à bord d'un nuage. Des divinités bouddhistes et des apsaras volantes encadrent un bouddha, sur une musique joyeuse et entraînante.

Alors que l'armée s'apprête à défendre la princesse, Bouddha fait un geste et tous s'endorment. Seule la princesse, sa mère et la servante semblent résister au charme. Les apsaras se mettent à voleter autour de la princesse et semblent l'hypnotiser. Elles l'attirent, tel un fantôme, vers le nuage.

Puis un chant retentit. Il s'agit de la servante qui a entraîné avec elle tous les enfants du quartier. Okina s'éveille et, avec sa femme, se précipite pour retenir sa fille. Ils l'interpellent et réussissent à la sortir de la torpeur hypnotique dans laquelle elle se trouve. Elle se tourne alors vers Bouddha et le supplie de lui laisser quelques instants, expliquant que les êtres humains sont bons et qu'ils permettent de comprendre ce qu'est réellement la compassion.

Elle se retourne vers ses parents pour leur dire adieu. Les apsaras lui déposent alors le manteau de plumes et la princesse semble à nouveau perdre toute volonté.

Elle monte à bord du nuage tandis que ses parents se mettent à pleurer de douleur et de désespoir. L'équipage s'envole à nouveau au son des tambours joyeux. Alors que la Terre s'éloigne de plus en plus, la jeune fille se retourne une dernière fois, les larmes aux yeux.

Et dans la Lune, apparaît alors la princesse Kaguya alors qu'elle n'était qu'un bébé.


Le conte de la princesse Kaguya : Personnages

Princesse Kaguya

Tout d'abord sans prénom réel (« Princesse » pour ses parents, « Pousse de bambou » (Takenoko) pour les enfants du village), la princesse devra attendre la puberté pour se voir attribuer définitivement le nom de « Princesse Kaguya des pousses de bambous », comme un signe prémonitoire de son appartenance à l'astre céleste et à son statut hors norme. Son destin est effectivement extraordinaire : d'abord adulte miniature, puis bébé grandissant à vue d'œil, la princesse attise la curiosité dès ses premiers pas et devient peu à peu un objet de convoitise pour la gente masculine.

Mais si son enveloppe charnelle incarne la pureté et la beauté, son caractère est des plus torturés. La princesse peut alterner ainsi des phases d'euphorie intense, de colère dévastatrice ou encore de profond désespoir, comme si, là encore, elle brûlait les étapes de sa courte et éphémère vie. En réalité, animée d'une formidable soif de vivre, la princesse supporte mal les contraintes et son statut de quasi-divinité où la porte les hommes. On pourrait donc la penser capricieuse et changeante, voire même froide à l'égard des autres, et pourtant, elle est en réalité d'une sensibilité et d'une simplicité extrême : aux fastes de la Cour et aux démonstrations grandiloquentes, elle préfère finalement le calme de sa montagne et l'amour inconditionnel de ses parents. Elle n'aspire qu'à une vie simple et semble être emportée par un destin plus fort qu'elle. En retrait du monde humain, elle n'en est pas moins touchée par le sort de l'humanité, qu'il s'agisse celui du décès d'un prétendant ou du sort de son ami Sutemaru. Finalement, alors que la princesse Kaguya est d'origine céleste, elle incarne mieux que n'importe quel autre personnage du film l'Homme dans toute sa complexité et ses sentiments.

Okina

Modeste coupeur de bambou, Okina (« le vieil homme ») est celui qui découvre la princesse Kaguya. D'origine modeste, il est dès lors convaincu qu'il a été choisi par les dieux pour donner à sa fille adoptive le rang de véritable princesse. Maladroit, mais jamais mal intentionné, il a bien du mal à comprendre les accès d'humeur de sa fille et se trompe très souvent dans ses choix. Son rêve ultime est que sa fille puisse faire un bon mariage et soit une parfaite Dame de la Cour, bien loin des rêves simples de sa fille. Spectateur impuissant des tourments de sa fille, il le demeurera jusqu'au bout, lorsque celle-ci sera contrainte de quitter la Terre. Dévasté par le chagrin et le remords, il doit dire adieu à sa fille.

Ôna

Femme âgée lorsqu'elle devient mère adoptive de la princesse Kaguya, Ôna (« la vieille femme ») incarne pourtant parfaitement la figure de l'amour maternel. Très attachée à sa fille adoptive dès les premières minutes, elle sera toujours une confidente et un soutien à sa fille. Toutefois, elle demeure également une épouse qui se doit de suivre les directives de son mari. Elle acceptera ainsi toutes les lubies d'Okina, comme le déménagement, le choix d'une gouvernante ou encore l'organisation des rencontres avec les prétendants, bien qu'elle ne les approuve pas. Son amour pour sa fille la rendra si forte qu'elle résistera même aux pouvoirs ensorcelants de Bouddha lorsque celui-ci viendra enlever la princesse.

Sutemaru

Issu d'une famille de charbonnier, Sutemaru est un adolescent protecteur envers les plus jeunes. C'est donc tout naturellement qu'il prend sous son aile la princesse Kaguya, qu'il surnomme affectueusement « pousse de bambou » en raison de sa croissance extraordinaire. Jeune homme simple et franc, il tissera une relation de confiance et de complicité avec celle qui devient peu à peu une jeune fille. Inconscient du destin funeste qui pèse sur la jeune fille, il tombe peu à peu sous ses charmes et se prend à rêver d'un avenir commun. Il perdra ensuite complètement de vue la princesse et ne la recroisera qu'à deux reprises : dans la capitale alors qu'il commet un vol, et des années plus tard, lorsqu'il revient s'installer dans la montagne avec sa femme et son fils.
Sutemaru est aux yeux de la princesse, le symbole du bonheur simple qu'elle éprouvait dans la montagne. Le revoir sans possibilité d'un avenir ensemble provoquera donc chez la jeune fille une forme de résignation et de souffrance. Quant à lui, bien que les années aient passé et que leurs vies respectives n'aient plus rien en commun, il se prendra à rêver d'une vie auprès d'elle libérée de toute contrainte.

Autres personnages

Dame Sagami

Gouvernante habituée à éduquer les jeunes nobles de la capitale, Dame Sagami est choisie par Okina pour éduquer la jeune et sauvage princesse Kaguya. À ses yeux, la jeune fille n'est qu'une enfant rebelle incapable d'apprendre les raffinements de la Cour. En réalité, la princesse en maîtrise déjà toutes les subtilités et refuse simplement les carcans imposés par l'étiquette. Dame Sagami profite néanmoins d'un abattement temporaire de la princesse pour lui raser les sourcils et lui teindre les dents comme l'exige la mode de l'époque. Epuisée par le caractère récalcitrant de son élève et exaspérée par son refus du mariage, Dame Sagami démissionne sans aucun regret.

La servante

Personnage discret, à peu près du même âge que la princesse Kaguya, la servante n'en est pas moins omniprésente et déterminée à servir au mieux les intérêts de la jeune fille. Totalement muette, elle commente pourtant souvent l'action par des mimiques et des attitudes drolatiques. On entendra le son de sa voix à la toute fin du film, lorsqu'elle entonnera avec courage la comptine de la princesse, réussissant ainsi à la sortir de sa torpeur.

Inbe no Akita

Inbe no Akita est un sage appelé par Okina afin de choisir un nom à la princesse Kaguya. Emu par la beauté et l'attitude naturelle de la jeune fille, il lui choisira un nom prémonitoire « Princesse Kaguya des pousses de bambous ». Emerveillé, il vante ensuite les charmes de la jeune fille auprès des dignitaires de la Cour et provoque ainsi la course entre les cinq nobles.

Les cinq nobles

Hauts dignitaires à la Cour, ces cinq nobles tombent amoureux de la princesse sans jamais la voir. Sont-ils réellement épris et ensorcelés par le charme presque inhumain de la jeune fille ou bien ne cherchent-ils qu'à entrer en concurrence et à gagner le dernier « trophée » à la mode ? Toujours est-il qu'ils paieront très cher leur attitude dominatrice et possessive : de l'humiliation à la perte de leur fortune, en passant par le trépas, aucun ne réussit à gagner le cœur de la solitaire princesse et toutes leurs viles intentions seront percées à jour.

L'Empereur

Comme les cinq nobles, l'Empereur tombe amoureux de la princesse sans même la voir ou lui parler. Piqué au vif par le refus de la princesse à sa demande de mariage, il perd pied avec la réalité et est prêt à prendre de force la jeune fille. C'est ce geste qui condamnera au final la jeune fille à retourner sur la Lune, effrayée par l'attraction qu'elle exerce sur les hommes, poussée ici à son paroxysme. L'Empereur incarne donc l'être humain dans ce qu'il a de plus négatif, incapable d'éprouver de la compassion et un intérêt sincère pour son prochain.


Le conte de la princesse Kaguya : Analyse

Le conte de la princesse Kaguya est un projet pharaonique. 40 ans de réflexion, 8 années de production, des reports, une technique exceptionnelle, le tout au service d'une fable enfantine qui pourrait paraître anecdotique. Et pourtant, le constat est là : cette œuvre d'Isao Takahata bouleverse aussi bien les codes graphiques que la narration, avec au final, une réussite évidente : un film unique qui touche le cœur et l'esprit du spectateur en lui permettant d'accéder à la quintessence de l'humain.

Le sommet d'une carrière

Alors que Hayao Miyazaki, dans son ultime œuvre Le vent se lève, aborde l'Histoire et des thèmes dénués de tout fantastique, Isao Takahata s'attelle ici à nous narrer un conte bien connu des Japonais, celui de la princesse Kaguya descendue sur Terre pour expier une faute mystérieuse. Le chantre de l'animation et du réalisme se serait-il lui aussi lancé dans une voie inexplorée, plus proche finalement d'un Princesse Mononoke que de Mes voisins les Yamada ? Il serait facile d'assimiler l'univers onirique à une fable anecdotique où le spectateur perdrait ses repères et s'assimilerait au triste sort de la jeune fille aux bambous. Mais le but de Takahata est à l'opposé de cette lecture basique de son œuvre : « Je n'aime pas beaucoup le titre français. Parce que mon intention n'était pas de réaliser un conte de fée. Plus que Le conte de la princesse Kaguya, il aurait fallu dire L'histoire de la princesse Kaguya. Mon idée c'était de raconter l'histoire réelle qui se cache derrière ce conte, ce que les gens ne comprennent pas vraiment. Éviter la féerie pour le réel. On utilise parfois le terme de fantasy pour qualifier ce genre de récit. C'est un terme générique qui décrit des histoires se déroulant dans d'autres mondes différents du nôtre. Mais mon approche est toute autre : tous mes récits sont ancrés pleinement dans notre monde, dans le réel et ne reposent pas sur une dimension fantastique ou imaginaire qui servirait de prétexte pour parler d'autres choses. Au fond, depuis toujours, je cherche un certain réalisme. »

Il n'est donc pas étonnant que le spectateur retrouve de nombreux points communs entre Le conte de la princesse Kaguya et les œuvres précédentes d'Isao Takahata, à commencer par la série culte Heidi. Dans cette dernière, la vie quotidienne et les sentiments de la petite fille sont décrits minutieusement, permettant de découvrir le charme de la petite Heidi et la beauté des Alpes. De la même façon, Le conte de la princesse Kaguya décrit lui aussi soigneusement les sentiments et la vie à la montagne de la princesse Kaguya, quant à sa beauté, elle conquiert tout autant les nobles du Royaume que le spectateur. Dans les deux cas, les œuvres originales ne permettaient pas de découvrir autant de détails de la vie quotidienne et il était tout aussi difficile de s'identifier aux personnages, dont on ne comprenait pas forcément les motivations. Le film comporte également des hommages à la série. Par exemple, lorsque la princesse Kaguya enlève son kimono, pièce par pièce, cette scène semble faire écho au tout premier épisode de la série Heidi, lorsque la fillette, enlève un à un ses vêtements au fur et à mesure qu'elle progresse vers la montagne.

Ce réalisme des gestes, des détails ont toujours jalonné l'œuvre de Takahata et on retrouve ainsi d'autres échos qui résonnent dans Le conte de la princesse Kaguya. Ainsi la vie quotidienne des charbonniers et du coupeur de bambou, leurs modestes habitations, leur style de vie s'opposent aux luxueuses maisons et aux mœurs codés et étranges de la Cour Impériale, tout comme dans Souvenirs goutte à goutte, le réalisme documentaire de la récolte des fleurs de carthame et la simplicité de la vie quotidienne des agriculteurs permettaient à l'héroïne de remettre en cause son mode vie citadin et de se replonger dans la nostalgie des souvenirs. Quant au père de la princesse, dont on ignore le véritable prénom (élément classique du conte) et qui est appelé Okina (« vieil homme ») son caractère autoritaire, impulsif, souvent injuste envers sa fille adoptive, son incompréhension totale de la situation rappellent sans aucun doute la figure paternelle dans Souvenirs goutte à goutte.

Mais là où ce long métrage permettait à Takeo une forme d'introspection mélancolique et rêveuse, Takahata opte pour un parti-pris légèrement différent, plus proche du ton du Tombeau des lucioles. Si l'issu du film est prévisible dès le début pour un spectateur Japonais classique, tout comme dans le drame réalisé en 1988 par Takahata, il faut réussir à lui faire comprendre les sentiments de la princesse, mais il faut également l'amener à sourire, à s'attacher de manière positive à ce personnage et à son regard porté sur l'Humanité. Et comme dans Le tombeau des lucioles, la tristesse et la mélancolie sont sans cesse ponctuées de moments plus gais et légers, parfois même drôles, où la princesse et donc le spectateur vont s'attacher à ce quotidien composé de moments précieux, poétiques ou encore libérateurs. Ainsi la découverte des kimonos ou l'escapade vers le cerisier reposent sur une mise en scène légère, poétique, où la princesse semble se mêler avec le décor dans un tourbillon de couleurs et de musique, comme pour exprimer son bonheur et sa joie. D'autres personnages, comme Dame Sagami ou la petite servante, ont un rôle éminemment comique, l'une dans son opposition quasi-constante à la sauvage princesse Kaguya, l'autre par son mutisme facétieux et ses traits ronds et expressifs.

Ces personnages, parfois à la limite de la caricature, comme pour les prétendants, permettent cependant de caractériser parfaitement les protagonistes en quelques coups de crayon et de mieux comprendre leurs intentions, sans insister lourdement par un verbiage aussi fastidieux qu'inutile. Le but de cette caricature est donc paradoxalement, d'amener une touche de réalisme. C'est cette quête de vérité qu'on retrouve par ailleurs dans la retranscription de petits gestes, simples, mais justes, comme lorsque la petite fille se love endormie contre sa mère ou quand elle se coiffe et qu'une petite mèche retombe sur ses épaules. Ces petits détails aboutissent à créer un tout harmonieux, accentué par des choix de mise en scène audacieux et saisissants.

L'art de la mise en scène

Le conte de la princesse Kaguya est un film qui prend son temps. Bien que la princesse grandisse bien plus vite que la normale, sa vie accélérée et éphémère nous apparaît dans toute sa plénitude. Il semble qu'à chaque instant on découvre une nouvelle facette du personnage, une nouvelle période de sa vie et une vraie palette d'émotions : curiosité, joie, tristesse, mélancolie, espoir, colère, désespoir. Et le spectateur quant à lui passe également par plusieurs phases, de l'attendrissement à l'incompréhension en passant par la compassion la plus complète. On rit, on pleure, on est touché par le destin de la princesse Kaguya, on comprend peu à peu son comportement, son cheminement, son histoire, alors qu'au final le film est peu bavard et propose même de vraies scène de contemplation et de poésie. Toutefois, trois scènes méritent une attention toute particulière.

« Dans le film, une scène se détache particulièrement par son énergie et son impact particulier. C'est la fuite sous la Lune. Et cette séquence a une histoire particulière. Parallèlement au Conte de la princesse Kaguya, j'avais dans l'idée de réaliser un autre film, plus violent, Le dit des Heike, une histoire moyenâgeuse, épique, pleine de combats et de violence. Le défi d'adapter ce récit en animation consistait à retrouver la sensation précise de cette scène : j'aurais dû trouver un élan, une énergie dans les traits et dans la psychologie des personnages que j'ai placé dans cette séquence. »

Et effectivement, cette scène tranche particulièrement dans son choix de mise en scène. Le trait apaisé se fait ici un bouillonnement d'esquisses, la musique devient nerveuse, presque stridente, les plans saccadés et très mobiles donnent l'illusion de suivre la princesse comme dans une course effrénée, comme si nous étions à bout de souffle. Le paysage devient complètement anecdotique, tout est centré sur la princesse et ses traits fermés et durs, presques inhumains. Il ne s'agit plus du tout d'être dans un réalisme naturaliste, Isao Takahata veut ici nous faire sentir la colère et le bouillonnement dans l'âme de la princesse lors d'une scène hors norme et rarement vue dans un long métrage d'animation. On voit ici la face cachée de la princesse, une part d'obscurité et d'angoisse qui la pousse à s'enfuir, tout du moins dans ses rêves.

Un des autres moments forts du film est une scène onirique. Il s'agit de la scène de retrouvailles entre la princesse et Sutemaru. Le temps a passé, ils se retrouvent tous deux après de nombreuses années où leurs chemins se sont totalement séparés. Et pourtant, on sait que la princesse n'a jamais oublié le jeune charbonnier, qu'elle a assimilé à la montagne et à sa vie heureuse et simple d'enfant. Lui, en revanche, est marié et père, mais semble tout oublier lorsqu'il aperçoit la jeune fille. Dans un film en images réelles, il aurait fallu amorcer un long dialogue pour faire renaître l'histoire d'amour, faire comprendre les sentiments violents et passionnés qui animent les deux jeunes gens, leur désir de tout oublier pendant quelques instants volés. Mais Takahata fait le choix d'une mise en scène totalement onirique, où les deux personnages s'envolent, emportés par leur amour, survolant les paysages, ne faisant plus qu'un dans l'immensité des cieux... Jusqu'à la chute, violente, inattendue, et soudaine, qui les ramène tous les deux à la réalité. Cette escapade n'était qu'un doux songe. Réel ou pas, partagé ou non, ce moment sert essentiellement à faire comprendre que tous deux ne se sont pas oubliés, qu'ils s'aiment malgré la distance, malgré leurs choix de vie, malgré le temps.

Et puis enfin, il y a la scène finale du départ de la princesse. La scène se déroule la nuit, alors que la quasi-intégralité du film se passe en journée. Seule la lumière de la pleine Lune éclaire d'une pâle lueur les protagonistes, réunis en armée pour défendre leur princesse. L'apparente douceur de la lumière et le silence tranchent avec les positions belliqueuses et déterminées des gardes et l'angoisse qui étreint la princesse Kaguya et sa mère. Puis une musique joyeuse émerge. Mais le spectateur, bien loin d'éprouver un soulagement, est pris de la même crainte que la princesse. Et c'est abasourdi qu'il découvre l'origine de ce joyeux vacarme : il s'agit d'un équipage composé d'un Bouddha et d'apsaras, petites divinités bouddhistes. Là encore Takahata est extrêmement audacieux, car cet instant pourrait avoir un côté grotesque et casser toute la tension dramatique. Mais comme le spectateur a pu peu à peu comprendre toute la psychologie de la princesse, son histoire, ses espoirs et ses craintes, il sait qu'il ne s'agit non pas d'une libération mais d'une perspective effrayante : la princesse Kaguya va perdre sa mémoire et son humanité, quoiqu'il advienne. La tranquillité de Bouddha, les virevoltements des apsaras et la musique joyeuse deviennent vite insoutenables pour nous, qui assistons à cette scène en comprenant réellement l'impuissance totale de chaque protagoniste. Le sort de la princesse Kaguya est scellé, celle que nous suivions depuis le début, dans quasiment chaque plan, s'éloigne à jamais de la Terre et nous restons donc du côté de l'humanité, en devant lui faire nos adieux.

Peindre l'Humain

Comme l'a précisé Isao Takahata dans de nombreuses interviews, son but était de comprendre qui était vraiment la princesse Kaguya, quelle était sa faute originelle, mais surtout quels étaient les sentiments qui traversaient la jeune fille. Lui-même a souri lorsque le producteur Seiichirô Ujiie a parlé du caractère capricieux de la jeune fille.

On remarque dès lors que tous les autres personnages n'existent que pour mettre en valeur ce personnage, pour interagir avec elle, pour nous donner des clés de compréhension et nous le rendre plus proche de nous. Ainsi sa mère adoptive, si douce et si aimante, est avant tout un soutien à la princesse, mais on ignore finalement à peu près tout d'elle, de sa vie et de ses aspirations propres. Le père, comme nous l'avons précédemment évoqué, incarne la figure paternelle autoritaire et dépassée, qui réalise finalement ses propres rêves et non ceux de sa fille. Sutemaru, bien que presque totalement absent dans la deuxième partie du film, reste finalement la figure d'attachement de la princesse, et c'est d'ailleurs le seul qui semble évoluer dans cet univers, puisqu'il voyage (on le retrouve à la capitale), il vole, puis plus tard semble s'être assagi en se mariant, en ayant repris l'activité de charbonnier et en ayant un enfant. Tous les personnages ayant demeuré aux côtés de la princesse ont finalement été comme vampirisés par la princesse, ils n'ont plus d'existence et semblent hypnotisés par l'apparence de la jeune fille venue d'ailleurs.

Or, finalement, c'est cette attitude de quasi-dévotion qui plonge la princesse dans ses émotions les plus négatives. C'est lorsque les hommes cherchent à tout prix à la voir, la considérant comme un objet à acquérir et non un être humain, qu'elle s'emporte et plonge dans une colère sans pareille. Elle perd toute sa joie de vivre lorsqu'elle comprend que la période de son enfance, où les gens la considéraient comme une enfant « normale », est définitivement révolue. Elle sait qu'elle n'est pas humaine, elle ne supporte plus l'effroyable attraction qu'elle produit sur les gens et qui les conduit à devenir presque fous, sans toutefois réellement la connaître. C'est ce qui explique son désespoir lorsqu'elle apprend qu'un des prétendants s'est tué pour répondre à un de ses caprices. Et lorsque l'Empereur l'assaille, rendu fou par sa présence, elle panique totalement et scelle son destin en souhaitant finalement sa propre mort en tant que princesse Kaguya. Par le fardeau qu'elle porte sans cesse et que seul le spectateur peut percevoir, la princesse devient réelle pour nous. Paradoxalement, alors qu'elle est d'origine surnaturelle et se considère comme faussement humaine, elle incarne l'Humain dans toute sa complexité.

La scène finale apparaît alors comme un message extrêmement puissant, à l'opposé de la religion bouddhiste : en nous faisant croire à l'existence de la princesse Kaguya, en rendant réaliste ce personnage, ses aspirations et ses angoisses, ses joies et ses peines, Isao Takahata place l'humain au centre de son propos. Le message final du film semble nous dire que nos émotions, les aléas de la vie, les imperfections de l'être humain demeurent le meilleur vecteur de compassion, que les sentiments et la passion sont notre moteur.

Au final, lorsque la princesse Kaguya repart vers la Lune, nous restons avec ses parents, éplorés. Nous apprenons finalement à renoncer et accepter tout simplement l'aspect éphémère et fugace de nos propres existences. En faisant nos adieux à la princesse, nous acceptons notre statut imparfait d'être mortel.

« Honnêtement, je ne sais absolument pas si, dans ce genre d'histoire, on peut trouver des références actuelles. Mais en tout cas, je puis vous assurer que ce film d'animation mérite d'être vu. En effet, vous découvrirez le talent et les capacités de l'équipe qui s'est rassemblée autour de moi, les moyens d'expression que nous avons utilisés. Je pense qu'aujourd'hui, avec ce film, nous atteignons véritablement un sommet. J'aimerais que vous le constatiez. Je le souhaite de tout mon cœur. »

Vos vœux sont exaucés, Monsieur Takahata.


Le conte de la princesse Kaguya : Production

Origines du projet

Si huit années auront été nécessaires à Isao Takahata pour finaliser son film à partir du moment où il s'est décidé pour le projet et sa sortie en salles, les racines de l'adaptation du Conte du coupeur de bambou remontent à bien des années en arrière. Deux étapes décisives participeront notamment aux grandes orientations que prendra le film, qui finira par devenir Le conte de la princesse Kaguya.

Il y a 50 ans, le premier projet d’adaptation du Conte du coupeur de bambou à la Tôei Dôga

La première étape date d’environ 55 ans. À cette époque, la Tôei Dôga avait déjà eu le projet d’adapter Le conte du coupeur de bambou pour en faire un film d’animation qui aurait du être réalisé par Tomu Uchida, grand réalisateur de l’époque. Ce projet ne vit finalement pas le jour. Mais lors de la préparation de celui-ci, une méthode originale avait été adoptée. À la demande du réalisateur, un concours d’écriture du synopsis fut organisé et tous les employés participèrent, ce qui n’avait jamais été pratiqué auparavant.

Isao Takahata, alors un tout jeune employé de la société, revient sur cette époque dans une note d’intention rédigée pour le film.

« Quant à moi, je n’avais pas répondu à cette proposition », explique-t-il. « Avant ce concours, ils avaient demandé à des débutants, souhaitant travailler à la mise en scène ou à la planification, d’établir un projet d’adaptation. Mais le mien n’avait pas été retenu. Au lieu d’adapter fidèlement le conte, j’avais ajouté un prologue afin de rendre plausible cet étrange récit. Il s’agissait d’une scène où la princesse Kaguya, avant de quitter la Lune, avait une conversation avec son père, le roi. »

« Dans l’œuvre originale, Le conte du coupeur de bambou, lorsque la princesse Kaguya annonce au vieil homme qu’elle va devoir repartir sur la Lune, elle dit : « Je suis venue sur Terre du fait d’un « lien ancien ». » Le roi qui vient chercher la princesse Kaguya dit au vieil homme : « La princesse Kaguya, pour expier une faute, est descendue sur cette Terre et a dû demeurer quelque temps avec l’homme vulgaire que tu es. Maintenant que sa pénitence est terminée, nous sommes venus la chercher. ». »

La princesse Kaguya retourne sur la lune, détail d'un emakimono illustrant Le conte du coupeur de bambou.

« Quelle était donc cette faute commise sur la Lune et quel était ce « lien ancien », en d’autres termes, ce « pacte passé sur la Lune » ? Et si son châtiment était de descendre sur Terre, pourquoi le terme de l’expiation est-il arrivé ? », reprend le réalisateur. « Pourquoi la princesse Kaguya n’en est elle pas heureuse ? Et puis peut-on vraiment commettre des fautes sur la Lune, astre censé être d’une pureté absolue ? Bref, pourquoi, pour quelle raison, la princesse Kaguya est-elle descendue sur Terre ? Si ces mystères sont éclaircis, nous pouvons comprendre l’évolution des sentiments de la princesse Kaguya, ce qui est impossible à la lecture de l’œuvre originale. À l’époque, quand j’ai trouvé cette amorce de solution, mon cœur a bondi de joie. Mais pendant toutes ces années, jusqu’à ce que je travaille à nouveau sur ce sujet un demi-siècle plus tard, je n’ai plus jamais réfléchi à ce concept de « lien ancien »... »

La princesse Kaguya, un écho à Heidi ?

Le 16 septembre 2013, lors de la conférence de presse dite de « milieu de production », alors que la seconde session de doublage reste encore à être enregistrée, Toshio Suzuki demande à la doubleuse de la princesse Kaguya, l’actrice Aki Asakura, si elle connait la série Heidi. Diffusée à la télévision japonaise en 1974, la série fut réalisée par Isao Takahata, tandis que Hayao Miyazaki se chargea de la conception scénique et du layout. À l’époque, l’idée centrale de Takahata n’était pas une simple adaptation du roman de Johanna Spyri, mais de montrer ce que ressent Heidi à chacune de ses expériences de la vie. Grâce à cela, la série fascina les spectateurs, non seulement au Japon, mais dans le monde entier.

Aki Asakura répond à Suzuki qu’elle en a entendu parler en travaillant avec l’équipe du film, mais ne l’a jamais vue. Suzuki lui recommande alors vivement de la voir car les deux œuvres sont liées. Plusieurs points communs unissent notamment le personnage de Heidi et la princesse Kaguya. Toutes deux grandissent en pleine liberté, entourées de nature, dans la montagne. Cependant, par la volonté de membres de leur famille, elles doivent quitter la montagne pour s’installer en ville. En habitant dans une grande ville, elles ont de plus en plus envie de retourner vivre à la montagne, dans la nature.

« Ce genre de comparaisons est assez intéressant », a conclu Suzuki. « C’est pour cette raison que je te conseille de voir Heidi. »

Selon le producteur, Takahata semblait être le seul à qui ces analogies ne sautaient pas aux yeux durant la production. Cependant, il n’en était pas de même pour son entourage. À la sortie du Vent se lève, Hayao Miyazaki a demandé à Suzuki comment avançait le nouveau film de Takahata. Le producteur lui a répondu : « Takahata est fidèle à l’histoire originale, mais il essaye de mettre les sentiments de l’héroïne au centre de l’histoire. » Le visage de Miyazaki s’est alors éclairé et a déclaré : « Ah ! Il nous refait Heidi ! » Suzuki pensait lui aussi la même chose et lui a simplement répondu par l’affirmative.

Le producteur évoqua ensuite une anecdote qui s’est déroulée il y a plus de 40 ans entre Takahata et Miyazaki. Lorsque la série fut terminée, Miyazaki a déclaré à Takahata : « Un jour, j’aimerais qu’on refasse ensemble Heidi, mais qui se passerait au Japon. » Takahata lui a alors répondu : « Je suis tout a fait d’accord. On doit le faire. » Miyazaki a ensuite avoué à Suzuki s’être rappelé de cet épisode. Ce qui l’a poussé à voir les rushes du film en production. Après avoir vu les images, il a déclaré : « Isao Takahata est toujours vivant ! »

Production

Le projet

C’est le producteur Toshio Suzuki qui pousse Isao Takahata à s’engager de nouveau sur le chemin de la réalisation. « Personnellement, j’ai toujours pensé qu’après Mes voisins les Yamada il serait extrêmement difficile de voir Takahata faire un autre film », avouera le producteur.

Le premier choix du réalisateur se porte un moment sur l’adaptation d’un des grands classiques de la littérature japonaise, le Heike Monogatari (Le dit des Heike), et notamment sur la partie consacrée à Kiso no Yoshinaka. Suzuki était d’accord, mais le dessinateur Osamu Tanabe, déjà au centre du projet, refusa. Celui-ci ne voulait pas dessiner pour un film ou des gens s’entretuaient. « Au fond, je voulais vraiment voir ça », ajoute Suzuki. « J’étais curieux, d’une manière différente qu’avec les films d’action que Miya-san réalise, à quoi ça ressemblerait sous la direction de Takahata. »

Le producteur se retrouve dans une impasse. C’est alors qu’il s’est souvenu d’une conversation avec Takahata à propos du plus ancien texte du Japon, Le conte du coupeur de bambou. « Il faut faire La princesse Kaguya », avait-il déclaré. « Plus précisément, il faut qu’un réalisateur Japonais se charge de l’adapter. » Sautant sur l’occasion, Suzuki lui propose de le faire. Certes ce n’était pas son premier choix, mais à trop attendre ou tergiverser, rien n’avancera. La scène se passe en 2005, c’est-à-dire 8 ans avant la sortie du film.

Cependant, si le réalisateur admet que le texte doit être un jour porté fidèlement à l’écran, le mettre en scène lui-même ne l’intéresse pas. Le producteur ne désarme pas pour autant. Se réservant la planification du film, il nomme Yoshiaki Nishimura au poste de producteur pour faire avancer le projet. Pourquoi ce jeune producteur peu connu ?

« En un mot : il était disponible », explique Suzuki. « Si j’exagère : ça pouvait être n’importe qui. Il y avait des gens plus qualifiés que Nishimura. Généralement, je dis : « fais-le. » Et je vérifie ainsi qui peut me suivre jusqu’au bout. Et c’est Nishimura qui a été le plus persévérant. Il a bien travaillé et je le félicite. À sa place, j’aurai abandonné en plein milieu. Le projet a débuté en 2005, et dans l’intervalle, il s’est marié et a eu 2 enfants. C’est peut être une bonne chose pour certains, mais c’est assez difficile de produire un film en même temps. J’imagine qu’il aurait du perdre sa motivation, mais il a été jusqu’au bout. À un moment, il ressemblait vraiment à un squelette et il avait une fièvre qui ne descendait pas. Il a vraiment fait plus d’effort et mûrit plus que je n’aurai pu l’imaginer. Maintenant, on arrive à se parler d’égal à égal. Mais il y a 8 ans, il n’était qu’un débutant. »

Le producteur Yoshiaki Nishimura.

La production du Conte de la princesse Kaguya ne débute pas encore pour autant. Pendant encore 1 an et demi le producteur et le réalisateur perdent encore du temps à examiner la faisabilité d’un autre projet avant de finalement faire volte face et revenir sur Le conte de la princesse Kaguya.

« C’était dur », explique Suzuki. « Pour travailler avec Takahata, en gros, il faut être à ses côtés 24 h sur 24. C’est ce que j’ai expliqué à Nishimura si il veut faire un film avec lui. Mais il m’a demandé : « Est-ce que 12 h suffiront ? » J’ai ajouté : « Tu devras aussi travailler le samedi et dimanche. Tu n’auras pas de week-end. » « Je veux quand même avoir le dimanche », m’a t-il répondu. Je n’ai rien dit car c’était son droit et c’est ce que je faisais jusqu’à maintenant. Mais s’il avait travaillé même le dimanche, peut-être que le film aurait été fini beaucoup plus tôt que çà. Mais bon, Takahata est quelqu’un de difficile, mais il est tellement intéressant. »

Un homme de poids : Seiichirô Ujiie

Si on observe le générique final du film, le premier nom crédité est celui de Seiichirô Ujiie. Celui-ci est l’ancien P.D.G. de Nippon Television, producteur du film. Si c’est le producteur Toshio Suzuki qui pousse Isao Takahata vers la réalisation, sans l’appui d'Ujiie, Le conte de la princesse Kaguya n’aurait pas existé. Tout commença par les paroles de l’ancien P.D.G. : « J’aime les films d’Isao Takahata et particulièrement Mes voisins les Yamada. J’aimerais voir un nouveau film de lui et peu m’importe qu’il soit déficitaire. Je financerai tout. Cela sera un cadeau pour mon départ vers l’au-delà. »

Ainsi, le projet du Conte de la princesse Kaguya fut validé et la production commença. Toutefois, toutes les personnes concernées ne parvinrent pas à partager la joie d'Ujiie. Au contraire, une écrasante majorité s’inquiétait de ce projet et de l’énorme coût de production qu’il allait engendrer. Sur le plan uniquement rationnel et économique, on pouvait penser que c’était une tentative stupide. Cependant, à l’époque, personne n’avait le courage de contredire en face Seiichirô Ujiie. Personne n’osait même le critiquer secrètement de peur que cela ne lui revienne aux oreilles d’une façon ou d’une autre. Les gens le craignaient à ce point. C’était en 2005.

La production du film prit énormément de retard pour diverses raisons. Le temps passa et Ujiie décéda en 2011. Juste avant sa mort, il put lire le scénario et voir une partie du storyboard. « La princesse Kaguya est une fille capricieuse, mais j’aime les femmes capricieuses », déclara t-il. Ses paroles marquèrent fortement Suzuki qui les transmis fidèlement à Takahata qui les accueillit en souriant. Cela correspondait exactement à ce qu’il pensait.

Hayao Miyazaki et Isao Takahta en compagnie de Seiichirô Ujiie.

Après le décès de Seiichirô Ujiie, bien que cela ne fût jamais évoqué, tout le monde se souciait de l’avenir de ce projet. Yoshio Ôkubo, producteur suppléant, et remplaçant d’Ujiie à la tête de Nippon Television, dissipa ces fortes inquiétudes. Il affirma au studio Ghibli qu’il respecterait les dernières volontés de M. Ujiie. Même lorsque la date de sortie du film fut repoussée, Ôkubo accorda au studio une rallonge budgétaire, d’un montant équivalent au budget d’un long métrage de fiction d’une grosse production.

« Il est facile d’imaginer qu’il dut rencontrer beaucoup de difficultés que nous ignorons, mais Yoshio Ôkubo n’en laissa jamais rien paraître », explique Suzuki. « Plus tard, lorsqu’il vint en visite au studio, il nous donna franchement son impression. Après avoir regardé tous les dessins accrochés au mur, il constata : « Le film va prendre du retard. » Je pense qu’une des conditions nécessaires à la production d’un très grand film est la présence d’un grand patron. « Faites un film » est une phrase très importante. Sans patron qui accepte un projet ambitieux, la réalisation en est impossible. Seiichirô Ujiie, même après sa disparition, continua de nous donner un appui de poids pour ce film, ce qui nous motiva, Isao Takahata et moi, et apaisa les inquiétudes des personnes concernées. Voilà pourquoi il est crédité en première position au générique. »

« Je veux vraiment remercier Seiichirô Ujiie », ajoute encore Suzuki. « Si celui-ci n’avait pas exprimé sa volonté de voir un nouveau film de Takahata, Le conte de la princesse Kaguya n’existerait pas. C’est la seconde fois qu’on ajoute le nom d’une personne décédée à un générique. La première fois c’était Yasuyoshi Tokuma pour Le voyage de Chihiro. Et ça nous a porté chance, car le film a eu beaucoup de succès. J’espère que Le conte de la princesse Kaguya rencontrera autant de succès. »

Le studio 7, un autre studio Ghibli

Si le film sort sous la bannière du studio Ghibli, le film n’a cependant pas été réalisé dans les différents bâtiments que comptent le studio principal. Dans le procédé habituel du film d’animation, chacun dessine à sa manière le décor et les personnages sur cellulo. Mais comme pour Mes voisins les Yamada, pour Le conte de la princesse Kaguya, Isao Takahata voulait tenter d’unifier le décor et les personnages pour donner une impression d’unité dans les images. Takahata n’est pas le seul à avoir souhaité créer ce genre de film. « Quand on a créé le pilote, on l’a montré à Miyazaki qui nous a avoué que lui-même avait souhaité créer quelque chose de semblable, avec des personnages aux contours esquissés. Mais que c’était quelque chose de difficile à réaliser dans le cadre du studio Ghibli existant », explique Yoshiaki Nishimura.

Sous l’impulsion de Toshio Suzuki, le producteur Nishimura et Takahata décident de quitter les installations du studio Ghibli pour en créer une autre, le studio n°7, dans le but avoué de dépasser les limites de l’expression du film d’animation. « Quand on a eu fini le scénario avec Takahata, Suzuki nous a demandé de partir du studio », ajoute Nishimura. « Le studio actuel n’a pas les moyens de réaliser les images que Takahata a en tête. Il vous faut créer un nouveau studio. C’est pour cette raison que le 7ᵉ studio a été créé spécialement. »

Le studio Kaguya-hime, « Kagusuta », a été crée le 12 juin 2010, à 3 minutes de la station de train du studio principal. Suite à la création du pilote, l’équipe a augmenté avec l’embauche d’artistes extérieurs. Le 6 février 2012, est donc créé le studio 7, « 7 suta », distant de 15 minutes à pied du studio Kaguya-hime. Celui-ci a été érigé dans un ancien entrepôt. Le producteur Nishimura a souhaité l’aménager avec des objets fétiches de l’équipe pour créer une ambiance de travail agréable.

« Je sens qu’il y aura un avant et un après Princesse Kaguya », affirme le producteur Nishimura. « Quand on reverra ce film dans 10 ans, on dira qu’il a marqué son époque. Si je me souviens bien, Hayao Miyazaki a dit quand il a fait Le vent se lève : « C’est moi qui vais pousser l’animation à son paroxysme. » Mais moi, quand je regarde Isao Takahata, 77 ans, j’ai l’impression qu’avec ce film qu’il essaye de débuter une nouvelle ère de l’histoire de l’animation. On dit que c’est sa dernière œuvre, mais l’équipe qui travaille pour lui s’attend à ce que le film crée une nouvelle vague. »

Report et sortie en salles

Le conte de la princesse Kaguya était originellement prévu pour sortir au Japon le 20 juillet 2013, simultanément avec Le vent se lève de Hayao Miyazaki. Mais le 4 février 2013, la société de distribution Tôhô annonce sur le site officiel du film que celui-ci subit un retard dans la production, au niveau des storyboard, ce qui obligera finalement le studio Ghibli à repousser la sortie au 23 novembre 2013.

En septembre 2013, lors d’une nouvelle conférence de presse, Yoshiaki Nishimura a présenté ses excuses pour le retard pris par la production du film. Mais même à cette période, le producteur semble ne pas être tout à fait certain de leur capacité à le finaliser pour la nouvelle date. À cette occasion, Toshio Suzuki raillera en public le producteur sur l’avancement du projet.

« Tu comptes vraiment finir ? », lui demande t-il. « Comment ça se passe au niveau des dessins ? »
« Ca fait 7 ans que je travaille sur ce film »
, lui répond Nishimura. « Je peux dire qu’on a fini les 2 tiers du film. »

Suzuki veut ensuite s’assurer que la date de sortie ne sera pas repoussée une nouvelle fois.

« Elle est toujours prévue pour novembre », rassure le producteur. « Le dessin est fini. Il nous reste à finaliser la couleur du tiers restant en 2 semaines. »
« Mais tu comptes finir ce mois-ci ? »
, ajoute Suzuki.
« On se doit de finir », conclura Nishimura.

Suzuki finit ensuite par rassurer le jeune producteur et le public : « Isao Takahata va avoir 78 ans, et ça fait 55 ans qu’il travaille dans l’animation. Ce n’est pas parce qu’il est âgé qu’il est lent. Il est comme ça. Il approfondit jusqu’à ce qu’il soit satisfait. Et ce, dès le début de sa carrière. Je sais qu’il va mettre toutes ses forces dans ce projet, jusqu’à la dernière seconde. »

C’est finalement bien le 23 novembre 2013 que Le conte de la princesse Kaguya sort dans les salles de cinéma japonaises. Hors norme pendant toute sa durée de production, le film l’est aussi en ce qui concerne sa durée globale, puisque sa longueur record de 2 h 17 min fait de lui le métrage le plus long du studio Ghibli. Malgré d’excellentes critiques, le film a rapporté seulement 23 millions de dollars pour un coût de 49 millions.

Le film a été ensuite présenté au Festival de Cannes, dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs, et en ouverture du Festival international du film d'animation d'Annecy 2014. En France, le film est sorti le 25 juin 2014 avec des critiques nombreuses et extrêmement élogieuses.


Le conte de la princesse Kaguya : Art et technique

Personnages, animation et décors

Pour réaliser les images qu'il a en tête, Isao Takahata s'entoure du dessinateur Osamu Tanabe (qui avait déjà été une personnalité centrale sur Mes voisins les Yamada mais aussi sur des publicités réalisées par le studio Ghibli) pour les personnages.

Osamu Tanabe et Isao Takahata.

Ceux-ci sont dessinés avec des lignes semblables à celles du croquis, le but étant de rappeler le réel au-delà des lignes. Ils parviennent à donner aux personnages plus de vitalité que dans les films d'animation habituels et cette méthode contribue largement à humaniser le personnage de la princesse Kaguya.

C'est Kazuo Oga qui est en charge de la direction artistique du film. Il n'a pas assuré cette fonction depuis seize ans, à l'époque du film Princesse Mononoke. Les décors chaleureux aux tons clairs dessinés par l'équipe réunie autour de lui se marient parfaitement avec les personnages dessinés par Tanabe, donnant ainsi une unité aux images.

Kazuo Oga.

Pour Takahata, il s'agit « d'un film avec des insectes et de l'herbe. » À travers les dessins de fleurs et d'arbres, nous pouvons nous rendre compte de la vraie valeur d'un des meilleurs directeurs artistiques du Japon.

« Kazuo Oga a passé sa vie à dessiner des feuilles, des arbres, des plantes. Au point de les intégrer », explique Isao Takahata. « Parfois on revenait à la photo, mais le plus important, c'était ce qu'il avait en lui. Nous avons dessiné un nombre incalculable d'herbes japonaises non répertoriées par exemple. Elles existent toutes ! Toutes ! Ca aussi, ça fait partie de mon penchant pour le documentaire. »

Aux côtés de ces deux génies, d'autres talents sont réunis pour mener à bien le projet et Takahata avoue que sans eux, ce film n'aurait pas été terminé. À première vue, les dessins paraissent assez simples mais ils sont créés avec une admirable technique et énormément de travail. Une des difficultés principale a été d'utiliser une forme d'esquisse comme support d'animation, et notamment pour la phase de colorisation. Il a ainsi fallu scanner l'ensemble des esquisses, puis reproduire un calque avec des lignes marquées pour y ajouter les couleurs, puis superposer les deux calques, l'esquisse et la couleur, pour arriver au résultat final.

Yukiko Kakita, responsable couleurs.

L'équipe d'animation a également développé une technique d'animation avec des blancs, dans le paysage ou dans certains détails, afin de stimuler l'imagination du spectateur. Cette utilisation assez exceptionnelle de l'esquisse et du blanc a pour but d'atteindre l'immédiateté du trait et de donner une véritable impression de réalité. « Le problème de ce « style » de cette spontanéité du trait pour décrire les éléments extérieurs, ça pose le problème de la continuité, de l'unification », comme l'a précisé le réalisateur lors d'une entrevue publique à Annecy. « Et il fallait surtout que le dessin garde son sens dans le mouvement... »

Pour le travail de recherche stylistique, le réalisateur explique avoir été influencé par le réalisateur canadien Frédéric Back et son court métrage Crac ! (1981), notamment dans l'animation de la scène des villageois : « On a la sensation que le peintre qui se trouvait là a réussi à capturer image par image les mouvements de ses modèles. »

Image de Crac ! de Frédéric Back.

Takahata s'est aussi inspiré des emakimono anciens (rouleaux composés de peintures et de calligraphies se lisant en largeur de droite à gauche) et de la peinture japonaise des paysages. Une autre influence notable est enfin la peinture de Paul Cézanne. Ce dernier a élaboré des peintures avec de grandes zones non-peintes tout en réussissant à conserver une composition équilibrée.

Le détail d'un emakimono (Okina ramène la princesse Kaguya chez lui).

Le moulin au pont des Trois Sautets de Paul Cézanne.

Le but n'était pas toutefois de rendre hommage à un artiste ou un mouvement pictural, mais bien de trouver une nouvelle manière d'animer et de rendre réel et crédible ce qui ne l'est pas. Takahata a ainsi expliqué qu' « avec Le conte de la princesse Kaguya, on a surtout cherché à créer des images qui ne se résument pas à un style donné, qui ne soient pas référencées. On voulait s'inspirer du croquis, de l'esquisse, c'est-à-dire d'un geste tracé, dans l'instant, comme une étape intermédiaire qui est tout sauf un achèvement et qui vise précisément à saisir un instant donné pour le partager. »

En misant sur l'énergie du trait et de l'esquisse, Takahata a un but : faire appel à la mémoire et à l'imagination du spectateur pour que ce dernier créé sa propre vision du film et comprenne les motivations du personnage, sans renfort textuel explicite. Cette nouvelle forme d'expression, créée par Isao Takahata à 78 ans, fera probablement date dans l'histoire de l'animation.

Doublage

Aki Asakura a été choisie sur audition, parmi des centaines de candidates, pour interpréter la princesse Kaguya. Elle exprime à la perfection la joie et la tristesse que ressent cette princesse « à la beauté sans pareille » que connaissent tous les Japonais.

Jusqu'au printemps 2011, l'équipe a du mal à cerner le personnage de la princesse Kaguya. Des auditions ont lieu pour lui choisir une voix, mais ils ne parviennent pas à en trouver une correspondante à son caractère spontané et volontaire. Alors que le sentiment de résignation commence à se faire sentir, vient le tour d'Aki Asakura. Lorsqu'ils entendent sa voix, Isao Takahata et le producteur Yoshiaki Nishimura sont du même avis : « Elle peut tenir ce rôle. »

Croyant qu'elle avait échoué, Aki Asakura prend le chemin de la gare en pleurant. C'est justement pour sa voix lors de l'interprétation de scènes tristes qu'Isao Takahata l'a choisie. Depuis cette audition, jusqu'à l'achèvement du film, pendant deux ans, les animateurs dessinent la princesse Kaguya en écoutant sa voix tous les jours, ce qui contribue à définir le personnage de la princesse. Ce n'est peut-être pas un hasard si la princesse Kaguya ressemble physiquement à sa doubleuse.

La plupart du temps, pour les films d'animation japonais, on utilise le procédé de postsynchronisation qui consiste à réaliser d'abord les images et à enregistrer ensuite les voix, en suivant les mouvements des personnages. Mais dans bien d'autres pays producteurs d'animation, le procédé le plus courant est le pré-enregistrement qui consiste à enregistrer les voix en premier pour ensuite dessiner selon ces voix.

Le réalisateur Isao Takahata, à la recherche d'interprétations exprimant les sentiments de façon réaliste, choisit le procédé de pré-enregistrement pour la plupart de ses films. C'est le cas de celui-ci aussi, pour lequel Isao Takahata a recours au talent d'acteurs professionnels. L'enregistrement a lieu durant l'été 2011 avant l'achèvement des dessins. C'est pourquoi Takeo Chii a pu interpréter la voix du vieil homme avant de décéder en juin 2012.

Isao Takahata donnant ses instructions aux doubleurs principaux Nobuko Miyamoto, Aki Asakura et Takeo Chii.

Au moment de l'enregistrement, après la lecture du scénario, Takeo Chii posa une question à Isao Takahata : « M. Takahata, le film donne-t-il une vision négative de la Terre ? » Isao Takahata lui répondit immédiatement : « Au contraire, il en donne une vision positive. » Ensuite, peut-être rassuré par cette réponse, cet acteur de presque 70 ans, dont c'était le premier doublage, interpréta joyeusement son personnage.

Le film aura en tout nécessité deux sessions de doublage. Lorsque la première session a été enregistrée, seul le scénario était achevé. Lorsque le projet a avancé, des changements de dialogues et de scénario on été apportés. Ce sont ces « retouches » qui ont nécessité un second doublage, deux ans plus tard.

Aki Asakura lors de la seconde session de doublage.

Musique

C'est Joe Hisaishi, le compositeur attitré de Hayao Miyazaki qui compose la musique du film. Découvert par Isao Takahata, alors producteur pour le long métrage Nausicaä de la Vallée du Vent, les deux hommes souhaitaient ardemment travailler ensemble sur un film depuis tout ce temps. Le conte de la princesse Kaguya est donc leur première collaboration, rendu possible par le retard pris par la production du film.

Joe Hisaishi est en effet associé à la musique du film Le vent se lève devant sortir conjointement avec Le conte de la princesse Kaguya durant l'été 2013. C'est Shin'ichirô Ikebe (Conan, le fils du futur, Kagemusha d'Akira Kurosawa) qui est, dans un premier temps, rattaché au film de Takahata. Mais la sortie simultanée de ces deux films n'ayant pas pu avoir lieu, le compositeur a pu également travailler sur le film d'Isao Takahata, rendant possible un rêve vieux de plus de 30 ans.

Joe Hisaishi dirige la musicienne chinoise Jiang Xiao-Qing et son Guzheng.

On reconnaît parfaitement la patte de Joe Hisaishi dans l'usage de l'orchestre symphonique, mais on ressent également une forte empreinte des musiques traditionnelles japonaises dans certaines scènes comme celle du cerisier.

Joe Hisaishi dirige l’orchestre symphonique de Tôkyô.

Les paroles des deux chansons du film, La chanson des enfants et La chanson de la nymphe céleste, ont été écrites par Isao Takahata et la coscénariste, Riko Sakaguchi. Takahata en a composé les musiques. Il a créé une bande de démonstration avec le synthétiseur vocal Miku Hatsune afin d'expliquer ce qu'il voulait à Joe Hisaishi.

« C'est une musique qui exprime le thème général du film », explique le réalisateur. « Cette chanson commence par « tourne, tourne, roue à eau » indiquant un mouvement circulaire. La musique japonaise est basée sur un rythme exclusivement ternaire qui permet ce mouvement circulaire. On a eu du mal à sortir du ternaire pour passer à un rythme à quatre temps. »

Le thème principal

Le thème principal, La mémoire de la vie, qui clôt le film, a été confié à Kazumi Nikaidô, artiste qui possède l'originalité d'être également nonne bouddhiste. Elle écrit des chansons depuis 1997, y compris pour des écoles locales et participe également à l'émission pour enfants Avec maman. Elle est très appréciée au Japon et est connue également hors des frontières nippones. Après avoir écouté son album Nijimi (Suintements), sorti en 2011, Isao Takahata fut tellement enthousiaste qu'il acheta tous ses CD et lui demanda de se charger du thème principal du film, des paroles, de la musique et de l'interprétation. Elle termina sa chanson après deux réunions avec le réalisateur. En mars 2013, elle enregistra La mémoire de la vie alors qu'elle était enceinte.

Durant la production du film, l'équipe fut bien sûr touchée par le séisme du 11 mars 2011, qui frappa l'Est du Japon. Isao Takahata continua cependant la production de son film tout en se demandant si, après cette catastrophe, il pouvait encore assumer la responsabilité de réaliser des films. Mais lorsqu'il écouta La mémoire de la vie, ses doutes se dissipèrent. Il eut la certitude que Le conte de la princesse Kaguya serait un film sur la solidarité entre les êtres humains et la Terre, digne d'être produit après ce drame. La chanson, à la fois douce et mélancolique, gagne en vigueur et en force tout au long de l'écoute. Portée par un simple accompagnement au piano, la voix de Kazumi Nikaidô réussit le tour de force de paraître à la fois fragile et puissante. Elle retranscrit parfaitement l'émotion et la sensibilité de la princesse Kaguya, dont elle se fait le porte-parole.


Le conte de la princesse Kaguya : Entrevue publique avec Isao Takahata
Festival international du film d'animation d'Annecy 2014

Le 10 juin 2014, dans le cadre du Festival international du film d'animation d'Annecy, Isao Takahata a participé à une entrevue publique durant laquelle il est revenu sur la production de son nouveau film, Le conte de la princesse Kaguya, avant que le public ne puisse lui poser ses questions. L’entrevue était menée par Xavier Kawa-Topor, directeur de l’abbaye de Fontevraud et traduite par Ilan Nguyên, spécialiste de l’œuvre de M. Takahata. Voici une retranscription complète de cette rencontre.

Xavier Kawa-Topor : Toute votre œuvre est très attachée au Japon. Vous revenez à travers ce film sur un des grands récits classiques japonais. Pouvez-vous nous parlez de ce texte à l’origine du film ?

Isao Takahata : Le récit adapté pour ce film est un texte que tous les Japonais connaissent. C’est Le conte du coupeur de bambou. Dans les versions destinées au public enfantin, on l’appelle La princesse Kaguya. Tout le monde connaît ce récit, mais on n’en saisit pas les ressorts intérieurs. Ce que le texte permet de comprendre de manière sûre, c’est que cette princesse est née d’une pousse de bambou et qu’à la fin elle retourne sur la Lune. Mais on ne comprend pas ni pourquoi elle est née comme çà, ni pourquoi elle s’en va. Les raisons intérieures, sous jacentes au récit, ne sont pas claires. Mais même si on ne comprend pas ce qui met en mouvement cette princesse, ses émotions et ce qui la motive, le récit à un impact, une portée, qui font qu’on s’en souvient.
Au début de ma carrière, lorsque j’ai fait mon entrée dans le monde du cinéma d’animation, il y a eu très tôt le projet d’adapter ce récit en dessin animé. J’y ai réfléchi, et comme je vous l’ai dit, alors même qu’il est très célèbre, il n’y a qu’une seule adaptation au cinéma qui avait été réalisée de ce texte. C’est pour vous dire à quel point c’est un projet qui est difficile à porter à l’écran. Par rapport à ce projet, j’avais trouvé à l’époque une manière de rendre le récit encore plus marquant et qui permettait d’élucider certains aspects. Mais finalement le projet n’a pas vu le jour et les années ont passé. J’avais trouvé une idée de construction qui permettait à la fois de comprendre les émotions du personnage principal, tout en respectant les grandes lignes du récit et en proposant une adaptation filmique qui présente un intérêt propre. Mais je pense que si on m’avait donné la chance de réaliser ce projet à l’époque, je n’aurais pas pu réaliser le film actuel. Plus d’un demi-siècle s’est écoulé entre le moment où ces idées me sont venues et le moment où j’ai pu le réaliser. Ce temps prend tout son sens et j’ai pu réaliser, au sein du studio Ghibli, un film qui change très peu de choses de la teneur du texte original et qui, je pense, présente un certain nombre de qualité et qui est porteur d’une signification propre, qui a un sens.

Xavier Kawa-Topor : Vous avez dit à quel point le film avait exigé de la part de vos équipes, que vous n’aviez jamais travaillé aussi durement pour un film. Est-ce que c’est notamment lié au parti pris esthétique très original dans sa façon de mette en avant le film à travers l’esquisse ? Est-ce que c’est ce choix qui a nécessité un travail aussi difficile ?

Isao Takahata : Oui. Parvenir à ces images posait un certain nombre de difficultés et nécessitait de travailler avec des talents graphiques précis. Et en particulier deux personnes avec qui j’avais déjà eu l’occasion de travailler par le passé et sur qui je savais pouvoir compter. Le premier d’entre eux est un animateur qui s’appelle Osamu Tanabe, que vous connaissez peut-être pour son travail sur Mes voisins les Yamada, sur lequel il a déjà joué un rôle central en tant qu’animateur. L’autre personnalité est le décorateur Kazuo Oga, qui a été directeur artistique sur Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki, mais aussi sur mes réalisations comme Souvenirs goutte à goutte et Pompoko. Il est une présence centrale pour la patte du studio Ghibli au niveau des décors. La participation de l’un et de l’autre a eu un sens extrêmement important dans la forme qu’a pris le projet. Grace à leur talent, sur le plan graphique, on a pu travailler sur quelque chose que je n’ai pas envie de décrire comme un « style » ou une « forme de stylisation ». Ce qui m’importait était d’avoir un dessin qui donne la sensation d’une immédiateté, qu’il vient d’être tracé devant nous. Evidement, lorsque l’on part d’une image fixe et qu’on veut en faire un film, on est immédiatement confronté à un très grand nombre de difficultés. Pour garder cette spontanéité du trait pour décrire des éléments du monde extérieur, on est confronté à un problème d’unité graphique de l’image. L’autre conséquence, c’est qu’il faut garder sa cohérence dans le mouvement. Les problèmes ont été considérables dès le départ.

Xavier Kawa-Topor : En voyant le film, on pense immédiatement à Frédéric Back, le réalisateur du Fleuve aux grandes eaux ou L’homme qui plantait des arbres. J’imagine que c’est une des références qui pour vous est importante ?

Isao Takahata : Oui, bien sûr. Dans l’exploration de ce « style » qu’on a essayé de mettre en place, il y a un certain nombre d’éléments qui nous ont servi de point de repère, et il y a effectivement un certain nombre d’influences qui sont intervenus. Elles sont multiples. Il y a des éléments qui viennent de la peinture japonaise et d’autres sources. Mais la source la plus importante, pour moi, c’est effectivement le travail de Frédéric Back, en particulier dans un film comme Crac ! (1981). Dans ce court métrage, il y a notamment une scène de danse des villageois, et on a la sensation que le peintre qui se trouvait là a saisi par l’image, de manière instantanée, ces mouvements. C’est bien sûr impossible dans la réalité, mais on a cette impression lorsqu’on voit les images. Et le fait d’avoir réussi à donner forme à cette sensation là en animation, est, je pense, lourd d’une signification considérable pour le cinéma d’animation. Son œuvre est évidement pour moi une source d’inspiration immense.

Xavier Kawa-Topor : Un autre aspect qui m’a frappé dans le film, c’est l’intériorité des personnages. On sait que c’est un domaine dans lequel vous travaillez depuis longtemps et j’ai l’impression que dans ce film vous avez encore repoussé la limite, notamment dans les relations interpersonnelles entre la mère et la fille, le père et la fille. Et effectivement, on est très ému par cette dimension psychologique des personnages et la densité des relations entre ces personnages.

Isao Takahata : Ca me fait plaisir de vous l’entendre dire. « Merci » (NDR : en français et sans aucun accent). Oui, ces états intérieurs sont l’un des aspects les plus difficiles à représenter dans le registre de l’animation. C’est quelque chose auquel je me suis attaché au fil de mes travaux. Et cette fois-ci, j’ai voulu effectivement aller aussi loin que possible. J’ai surtout voulu essayer de décrire des moments où le personnage est pris par une émotion qu’il ne contrôle pas et qui provoque un moment d’hésitation profonde en lui.
Comme il y a beaucoup de français ou francophones dans la salle, j’aimerai vous parler d’un élément lié à tout ça dans ma jeunesse. Je me souviens d’avoir vu le film de René Clément, Jeux Interdits (1952), dont on a souvent dit qu’il avait eu beaucoup d’influence sur Le tombeau des lucioles. C’est un film que j’ai revu à l’époque et qui m’a beaucoup frappé. Notamment une scène, où la petite fille, qui est jouée par Brigitte Fosset, qui a peut être 5 ans à l’époque, joue avec un petit garçon à peine plus âgé qu’elle, à creuser une tombe. Dans ce jeu d’enfants, ils mentionnent tour à tour ce qu’ils vont placer dans la tombe et la jeune fille dit : « des hommes. » Elle se rend compte à posteriori de ce qu’elle vient de dire. Elle s’arrête. Ce moment de pause m’a vraiment frappé.

Xavier Kawa-Topor : Il y a aussi dans le film des séquences qui sont complètement subjuguantes, inattendues, même pour quelqu’un qui connaît bien votre œuvre. Je pense notamment à cette séquence de la fuite sous la lune qui a une puissance extraordinaire. On a l’impression de ne jamais avoir vu ça au cinéma.

Isao Takahata : Effectivement, par rapport à la teneur même de ce récit, cette scène a un impact tout à fait particulier. J’ai caressé aussi l’idée de réaliser une adaptation d’un récit plus violent, Le dit des Heike, une histoire moyenâgeuse, un récit épique de combats et de vengeance. Pour moi, l’idée de porter ce récit en animation était d’utiliser l’impact que vous avez ressenti dans cette scène. Réussir à porter en animation cet univers de combats aurait pu être porteur d’une énergie, d’un élan, à la fois dans l’énergie du trait, mais aussi dans les mouvements intérieurs, la psychologie des personnages. Il y a une force, de manière corrélée, qui aurait pu être tout à fait extraordinaire et que l’on peut exprimer par l’animation de manière spécifique avec ce rendu là. Dans cette scène est en jeu, d’une part, le talent de l’animateur qui l’a rendu vivante, mais aussi cette intention, venue de cet autre projet que j’ai nourri à un moment donné avec l’adaptation d’un autre type de récit beaucoup plus violent.

Xavier Kawa-Topor : La musique est quelque chose de très important dans votre œuvre. Deux petites remarques : cette présence tout à fait particulière de cette ritournelle enfantine, dont je crois vous êtes l’auteur, et qui accompagne l’ensemble du film. Et puis votre première collaboration avec Joe Hisaishi.

Isao Takahata : Cette comptine enfantine, qui apparaît de manière répétée dans le film, est une manière d’exprimer le thème général du film dans son entier. J’y ai donc réfléchi d’une manière répétée. Et à force d’y réfléchir, je suis donc arrivé à écrire les paroles de cette musique que l’on a utilisées.
Cette chanson commence par « tourne, tourne, roue à eau », indiquant un mouvement circulaire. La musique japonaise est basée sur un rythme exclusivement ternaire qui permet ce mouvement circulaire. On a eu du mal à sortir de ce rythme ternaire pour passer à un rythme musical à quatre temps.
Joe Hisaishi a travaillé pour la première fois, en 1984, sur le film Nausicaä de la Vallée du Vent, dont j’étais producteur. J’ai vu, à ce moment-là, comment il travaillait. Depuis ce moment-là, on se connait bien, mais nous n’avions encore jamais eu l’occasion de lui demander de travailler sur la musique de l’un de mes films. La raison principale, c’est qu’il collaborait avec Hayao Miyazaki et le fait de lui demander de travailler également sur un de mes films me paraissait peu intéressant, presque bateau... J’avais le sentiment qu’il fallait plutôt chercher ailleurs, de demander à quelqu’un d’autre. Cette fois-ci, c’est la première fois que les circonstances ont été réunies pour que nous puissions travailler ensemble sur un film. J’avais effectivement envie de travailler avec lui et lui avait envie d’essayer aussi. Je suis très content du résultat.

Questions du public

J’aimerai savoir si M. Takahata pense qu’il existe des connections entre Le conte de la princesse Kaguya et sa série TV Heidi.

Isao Takahata : Cette remarque est intéressante. Je n’étais absolument pas conscient de cela durant mon travail sur le film. C’est Toshio Suzuki qui m’a fait la remarque : « ce film, c’est Heidi. » Je me suis alors rendu compte de ce qu’il voulait dire, de ces points communs qu’il indiquait. Ce que je peux vous dire sur ce sujet, sans vouloir parler de la nature opposée à la culture en tant que concepts, c’est que tous autant que nous sommes qui vivons sur cette Terre ; ce qui peut nous arriver de mieux, c’est de trouver notre place dans cet environnement qui est le nôtre. Si j’avais envie de parler de la nature, c’est parce que, au départ, si on réfléchit un tout petit peu, en ce monde, il n’y avait que la nature. Et pour moi, le fait de ne décrire que cet élément là, cet environnement là, et de décrire des personnages qui grandissent, apprennent et se développent, est effectivement un grand point commun entre ces deux récits.

Vous avez été l’un des premiers à vous lancer dans la tentative d’animer des aquarelles et de donner au dessin la texture du lavis animé avec Mes voisins les Yamada. Mais avant vous, il y avait un cinéaste célèbre chinois qui avait fait ça aussi et qui s’appelle Te Wei, avec un film sublime qui s’appelle Impression de montagne et d’eau (1988). Dans votre film, il m’a semblé que vous rendiez hommage à ce film par les plans des mains de la jeune princesse quand elle joue de la cithare. On retrouve quasiment les mêmes plans dans le film de Te Wei. Etait-ce volontaire ou non ?

Isao Takahata : Bien sûr, je connais l’œuvre de Te Wei. Je l’ai rencontré, j’ai vu tous ses films et je comprends très bien ce dont vous parlez. Mais je ne crois pas qu’il y ait d’influence directe de son travail sur le nôtre. Le travail de Te Wei est inscrit dans le style de la peinture chinoise qui est celle de l’aquarelle, du lavis. Il se réclame de ce style et ses films reposent sur l’identification de ce style chinois. Au contraire, ce qui faisait sens dans notre projet était de travailler des images qui ne se réclament pas d’un style donné qui les résumerait. Nous voulions nous inspirer du croquis, de l’esquisse. C'est-à-dire d’un geste tracé dans l’instant, comme une étape intermédiaire, qui est tout sauf un achèvement et qui vise précisément à saisir l’instant pour le donner en partage.

Tout à l'heure, vous avez mentionné vos influences, notamment Frédéric Back et son court métrage Crac !. Pouvez-vous nous parler de vos références en matière de films en prise de vue réelle ? Le film Souvenirs goutte à goutte semble notamment se rapporter au travail de Yasujirô Ozu.

Isao Takahata : Il y a peut être dans Souvenirs goutte à goutte, notamment sur la manière de faire apparaître le titre du film à l’écran, une forme d’hommage ou une forme partielle de parodie à l’égard du cinéma d’Ozu. Mais le film dans son entier est, à mon avis, assez éloigné de ces références de cinéma que vous citez. J’ai évidemment vu énormément de films en prise de vue réelle que j’aime beaucoup. C’est un registre que je connais bien. Mais je suis incapable de vous répondre vraiment par rapport à une influence consciente qui viendrait de tel ou tel film. Il est possible que de tels liens existent, mais je n’en ai pas conscience.
Cependant, je voudrais ajouter une chose. Dans Souvenirs goutte à goutte, pour les parties situées dans le passé, on avait établi une manière de dépeindre l’image qui laissait beaucoup de place au blanc, beaucoup d’espace où rien n’était représenté. C’est une approche qu’il serait à mon avis erronée de relier à la peinture en lavis, à l’encre de chine ou à l’œuvre de Frédéric Back uniquement. On pourrait tout aussi bien citer l’œuvre peinte de Paul Cézanne à la fin de sa vie. Je pense notamment aux tableaux où, avec une très grande audace, il laisse des zones non peintes en parvenant à un équilibre d’ensemble tout à fait saisissant. Il y a donc toute sorte de sources.

M. Miyazaki a annoncé que Le vent se lève serait son dernier film, M. Suzuki a annoncé qu’il ne produirait plus de film au sein du studio Ghibli. Je voulais tout simplement savoir, si vous-même, vous aviez l’intention de continuer à faire des films au sein du studio et comment voyez-vous l’avenir de ce studio sans vous-même et vos amis qui l’avez porté pendant toutes ces années ?

Isao Takahata : Je n’ai aucune idée de l’avenir du studio. Je ne suis pas la meilleure personne pour vous répondre. En ce que me concerne, la question est : « est-ce que le studio souhaitera me confier la réalisation d’un film ou pas ? » Cela ne dépend pas de moi. Lancer un nouveau projet a un coût. Il faut aussi pouvoir compter sur le talent de collaborateurs. Toutes sortes de contingences sont en jeu. L’absence d’un seul élément peut faire qu’il n’y ait pas d’autre projet. En revanche, je n’ai pas non plus l’intention de vous dire que je ne réaliserai pas de nouveau film non plus. En fait, je ne sais pas.

Votre ami Michel Ocelot a lui aussi réalisé un conte de fées. Pensez-vous que votre approche du conte de fées est similaire à la sienne ou présente-t-elle des différences ?

Isao Takahata : Mon intention avec ce film n’était pas du tout de créer un conte de fées. Le titre français, Le conte de la princesse Kaguya, est ce qu’il est. Mais, je vais vous dire ce que j’aurais souhaité dans l’absolu. C’est vraiment le terme « d’histoire » qui me semble le mieux convenir pour ce texte classique que tout le monde a lu mais que l’on ne comprend pas. L’idée pour moi, c’était de dire : « la véritable histoire derrière ce conte que vous n’avez pas compris, c’est celle-là. » C’est l’idée de raconter l’histoire réelle et non pas une histoire féérique ou éthérée. Par rapport à ce terme générique, qui vient de l’anglais Fantasy, qui sert à designer des récits se déroulant dans d’autres mondes mais en lien avec le notre, je suis, pour ma part, dans une approche totalement différente de ce genre de récit. Tous les films sur lesquels j’ai travaillé sont à mes yeux ancrés pleinement dans le monde qui est le nôtre et ne repose absolument pas sur une dimension fantastique qui servirait de prétexte à parler d’autre chose.

Xavier Kawa-Topor : C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on peut parler à propos du cinéma de M. Takahata d’une forme de réalisme en cinéma d’animation. Même si a priori, il prend parfois des détours par le burlesque, par d’autres formes, on sent bien ce projet de rendre compte d’une réalité humaine. Il me semble que dans Le conte de la princesse Kaguya, il y a un enjeu supplémentaire dans cette recherche de réalisme qui, à mon sens, s’ancre encore plus dans le parcours d’une vie. Je suis en particulier très sensible à la façon dont vous représentez la petite enfance dans ce film.

Isao Takahata : C’est vrai que dans des réalisations passées, comme Le tombeau des lucioles, les protagonistes sont confrontés à la mort. C’était pour moi la première fois de représenter l’idée que les hommes naissent, puis meurent, et que le cycle se perpétue. Il y avait là quelque chose de neuf dans ce que je tentais de représenter. Et ça m’a amené à réfléchir à un certains nombre de choses au cours de la réalisation. Sur cette question de savoir ce qui nous attend ou non après la mort, nous autres Japonais avons un certain nombre de croyances. Pour vous donner un exemple en animation, il y a ce film de Michaël Dudok de Wit, Père et fille (2000), qui me semble s’inscrire dans une perspective assez éloignée du christianisme et qui décrit un monde après fin de la vie, et qui, nous Japonais, nous touche et semble assez proche de ce que nous ressentons.

Comment le style graphique et le dessin peuvent influencer un film ? Comment le choisissez-vous ?

Isao Takahata : Ce que je peux vous répondre à ce sujet, c’est qu’il y a des possibilités graphiques qui me frappent : « et si on essayait de représenter ceci de cette manière là, le résultat serait sans doute remarquable. » La seule chose que je peux faire avec ces possibilités graphiques qui me viennent à l’esprit, c’est de les confronter aux animateurs avec qui je travaille et de leur expliquer par les mots : « si on essayait de faire ça, on arriverait surement à quelque chose qui n’a jamais été représenté auparavant et qui aurait cet impact. » C’est un échange dans lequel j’essaie d’entrainer les dessinateurs en partageant avec eux la curiosité que je ressens.

Dans le texte original du Conte de la princesse Kaguya, vous avez indiqué qu’il y avait des choses qui n’étaient pas expliquées. Comment avez-vous envisagé le travail sur ces non-dits ?

Isao Takahata : Je vais vous donner un exemple avec cette scène, où les dignitaires de la Cour, les 5 princes, viennent demander la main de la princesse. Dans le texte original, on ne sait pas d’où lui viennent cette éducation et ces connaissances, mais elle leur donne à chacun une mission qui consiste à ramener un objet précieux. Dans le film, il y a un renversement. J’ai choisi de faire prononcer aux différents princes un éloge de la princesse. Ils la couvrent de compliments et c’est dans ces flatteries qu’ils citent des objets improbables. La princesse s’empare de ça et elle demande à chacun de ramener l’objet qu’ils viennent de citer. Ça peut vous sembler un changement mineur, mais en réalité c’est un renversement de l’équilibre de départ par rapport au texte.

Dans le texte original, le personnage de la princesse Kaguya peut sembler très froid. Merci de l’avoir représenté de manière aussi vivant, aussi plein de vie. Comment avez-vous appréhendé sa personnalité et les émotions par lesquelles passe le personnage : son côté enfant sauvage dans les premières années de sa vie à la joie purement féminine devant les vêtements qu’on lui offre, et l’envie de se moquer des princes qui prononcent des éloges grandiloquents devant elles ? Quelle approche a été la votre pour créer la diversité d’émotions de ce personnage ?

Isao Takahata : Je ne pourrai pas vous répondre de manière suffisamment complète. Mais, par exemple, on admet communément qu’un personnage qui a grandi dans un cadre sauvage et naturel sera incapable de s’adapter à un autre environnement. Pour moi, c’est une idée qui est fausse. On a la capacité en nous mêmes de nous adapter à d’autres environnements, à d’autres situations. Cette pluralité de situations, c’est ce que je voulais décrire. Quelles que soient les circonstances, lorsque la princesse se retrouve face à cette montagne de vêtements, on peut comprendre son élan de joie très simple qui jaillit dans le cœur de ce personnage. Pour moi, il s’agissait de rendre ces états intérieurs de la manière la plus vivante possible.

Xavier Kawa-Topor : Dans Le conte de la princesse Kaguya, il y a un terme qui interroge beaucoup, qui est celui de « clémence ». Pouvez-vous nous en parler ?

Isao Takahata : En français, cette traduction est ce qu’elle est. En japonais, ce terme est nasake. Il existe ce composé chinois, ki do ai raku, qui réunit différentes émotions : la joie, la colère, l’attachement sentimental et le plaisir. C’est une manière de réunir une série d’émotions qui peuvent se résumer en tant qu’ensemble par le fait de dire qu’on a caractère ou figure humaine. Cette liste d’émotions mises bout à bout dans ce composé chinois peut définir une forme d’humanité, mais il me semblait qu’utiliser ce caractère tel quel nous faisait manquer encore une autre dimension qui est celle du « lien entre les hommes ». En ajoutant cette dimension de lien à ces différents éléments d’émotions, je suis donc arrivé à ce terme de nasake, cette forme d’empathie, de capacité à se mettre à la place de l’autre. Même dans les moments les plus durs de notre vie, c’est quelque chose dont on ne peut pas se départir, qui fait partie de notre condition et qui, je pense, la rend aussi passionnante. En français, on traduit ce terme par « clémence » si l’on veut, mais c’est avant tout cette « charge humaine » qui est la nôtre.

Il y a dans les films du studio Ghibli ce thème du « retour aux plaisirs simples », l’opposition de la nature par rapport à la ville. Je l’ai encore plus vu dans le Conte de la princesse Kaguya. Pouvez-vous nous en parler ?

Isao Takahata : Je ne sais pas quoi vous répondre. Ce sont peut-être tout simplement des choses qui me plaisent, des inclinaisons personnelles qui me sont propres. Il se trouve que j’habite en ville. Mais dans ma vie quotidienne, il existe des petits morceaux de nature qui sont aussi le fruit de la main de l’homme. Mais il me semble que dans ce rapport aux mouvements du temps qui change, il existe toutes sortent de petits signaux dans la vie de tous les jours qui nous parviennent et qui restent un des facteurs les plus importants pour nous permettent d’apprécier d’être en vie. Maintenant, on peut le placer dans un contexte culturel de la tradition japonaise. La poésie japonaise brève, comme le haiku, a vivement chanté les beautés naturelles au fil des époques. Mais j’ai l’impression que c’est quelque chose de plus large que ça. On trouve des tendances similaires à travers le monde évidemment, mais cela nous ramène à ce que je disais tout à l’heure. Pour moi, si on veut utiliser le terme de « nature », on peut dire que la nature est « tout ce qui a existé », de manière séculaire. La présence exagérée d’éléments artificiels, d’éléments purement construit par l’homme, cette présence est un phénomène extrêmement récent.

Différentes traditions, comme la cérémonie du passage à l’âge adulte, sont décrites de très belle manière dans le film. Et en même temps, vous sembler les critiquer, puisque la princesse Kaguya est très réfractaire à ces usages. Est-ce que cette représentation des traditions, mais aussi leurs critiques, était quelque chose d’important pour vous ?

Isao Takahata : C’est une question qui est bien trop complexe pour que je puisse vous répondre. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’en France, comme au Japon, il existe un certain public cultivé ou littéraire ayant un intérêt pour la littérature classique japonaise, et notamment pour l’un de ses textes de fiction en prose les plus connus qui s’appelle Le dit du Genji. Mais si vous le lisez, vous découvrez que de tous les nombreux personnages féminins décris dans ce texte, il n’y en a pas un seul qui laisse à penser qu’il parvient à être heureux. Je ne suis pas une femme, mais ca me semble tout de même curieux. Il me semble qu’il y a un écart entre la réalité de cette époque-là et la réalité essentielle de la vie. Effectivement, dans Le conte de la princesse Kaguya et l’époque que le film décrit, l’époque de Heian, contemporaine à celle du Dit du Genji, il ya effectivement le reflet d’un certain nombre de réflexions critiques qui sont les miennes à l’égard de cette époque et de ses idéaux esthétiques. Attention, je ne critique pas Le Dit du Genji en tant que tel. Ce texte décrit avec une acuité étonnante ces personnages féminins. Ce qui me préoccupe d’avantage, c’est cette fascination d’un lectorat contemporain à l’égard de ces descriptions.


Le conte de la princesse Kaguya : Fiche technique

Crédits

Titre かぐや姫の物語 (Kaguya-hime no Monogatari)
The Tale of Princess Kaguya / Le conte de la princesse Kaguya
Histoire originale D'après un conte folklorique japonais datant du 10ᵉ siècle, Taketori Monogatari (Le conte du coupeur de bambou)
Planification Toshio Suzuki
Scénario Isao Takahata, Riko Sakaguchi
Réalisation Isao Takahata
Conception graphique Osamu Tanabe
Directeur artistique Kazuo Oga
Character design Kenichi Konishi
Directeur de l'animation Kenichi Konishi
Genga (poses clés) Hiroyuki Morita, Masashi Andô, Megumi Kagawa, Shinji Ôtsuka...
Concepteur spécial scènes Yoshiyuki Momose
Couleurs Yukiko Kakita
Directeur de la photographie Keisuke Nakamura
Musique Joe Hisaishi
Chansons : Inochi no Kioku (La mémoire de la vie),
écrite, composée et interprétée par Kazumi Nikaidô
La chanson des enfants et La chanson de la nymphe céleste, écrites et composées par Isao Takahata
Producteurs exécutifs Seiichirô Ujiie, Yoshio Ôkubo, Kôji Hoshino
Producteur Yoshiaki Nishimura
Production Studio Ghibli, Nippon Television Network Corporation, Dentsu Inc., Hakuhodo Inc., Buena Vista Home Entertainment, Mitsubishi Corporation, KDDI, Tôhô

Doublage japonais

La princesse Kaguya Aki Asakura
Okina (« le vieil homme ») Takeo Chii
Ôna (« la vieille femme ») Nobuko Miyamoto
Sutemaru Kengo Kôra
Dame Sagami Atsuko Takahata
Inbe no Akita Shinosuke Tatekawa

Doublage français

La princesse Kaguya Claire Baradat
La princesse Kaguya enfant Coralie Thuilier
Okina (« le vieil homme ») Achille Orsoni
Ôna (« la vieille femme ») / Narratrice Hélène Otternaud
Sutemaru Donald Reignoux
Dame Sagami Monique Nevers
La servante Adeline Chetail

Quelques chiffres

Date de sortie du film au Japon 23 novembre 2013
Date de sortie du film en France 25 juin 2014
Durée du film 2 heures 17 minutes
Budget Environ 49 millions de $
Box-office Japon 22 693 504 $
Nombre d'entrées en France 194 980 spectateurs

Récompenses

  • 2015 - Academy Awards, USA : nommé pour l'Oscar du Meilleur film d'animation
  • 2014 - Japan Academy Awards : nommé pour le Meilleur film d'animation et la Meilleure musique
  • 2014 - Kinema Junpo Awards : nommé pour le Meilleur film (terminera à la 4ᵉ place)
  • 2013 - Blue Ribon Awards : nommé pour le Meilleur film et le Meilleur réalisateur