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Le tombeau des lucioles

« Je suis persuadé que le dessin animé est le mode d'expression artistique idéal pour représenter une histoire d'un réalisme aussi brutal.
Quand le film sera terminé, les spectateurs seront de cet avis. »

(Isao Takahata durant la production du Tombeau des lucioles)

Japon, été 1945. Après le bombardement de Kobe, Seita, un adolescent de quatorze ans et sa petite sœur de quatre ans, Setsuko, deviennent orphelins et vont s'installer chez leur tante. Celle-ci leur fait comprendre qu'ils sont une gêne pour la famille et doivent mériter leur riz quotidien. Seita décide alors de partir avec sa petite sœur.

Magnifique et déchirant, Hotaru no Haka (Le tombeau des lucioles) est devenu une œuvre de référence, qui a sa place parmi les plus grands films sur la guerre. Isao Takahata confiait avoir choisi le mode de l'animation pour sa pureté et sa précision qui lui permirent de transcender tout ce qu'il aurait pu entreprendre avec des acteurs de chair.

Film conseillé à partir de 12 ans (voir guide des parents)


Sources : Animeland hors-série n° 3 - Dans le studio Ghibli, travailler en s'amusant de Toshio Suzuki - Le tombeau des lucioles - Promotion Video


Le tombeau des lucioles : Résumé détaillé

« Le 21 septembre 1945, je suis mort ». Devenu fantôme le jour où il est mort de malnutrition, dans une gare aux environs de Kobe, le jeune Seita est rapidement rejoint par le fantôme de sa sœur Setsuko, décédée un mois auparavant. Il a quatorze ans, elle en a quatre. C'est leur histoire tragique qui va nous être contée...

La ville de Kobe est en proie aux flammes des bombes incendiaires lancées des bombardiers B-29 américains. Dans la panique générale, Seita, sa sœur Setsuko et leur mère ramassent quelques affaires chez eux en vitesse et Seita envoie sa mère vers l'abri le plus proche.

Le jeune garçon porte Setsuko sur son dos, et court à travers les rues où les gens se bousculent avec affolement ; il fuit finalement vers la mer. Une fois en sécurité, et après avoir laissé passer la pluie noire des bombes qui se déverse sur sa ville, il entreprend de revenir vers l'agglomération avec sa petite sœur. Le spectacle qui s'offre à eux n'est que désolation et ruines calcinées... Un homme annonce au porte-voix le rassemblement à l'école pour les habitants de son quartier.

Apprenant que sa mère a été blessée, il laisse Setsuko à une amie de la famille et part à la recherche de sa mère. Un responsable lui remet alors la bague de sa mère et l'invite à venir la voir. Elle est enveloppée de bandages, et les brûlures dues aux bombes la paralysent de douleur. Seita s'inquiète d'autant plus qu'il sait que sa mère est cardiaque...

Lorsqu'il retrouve Setsuko dehors, il lui apprend que leur maman est à l'hôpital, mais lui ment en lui promettant qu'elle ira mieux bientôt. Setsuko pleure à chaudes larmes, tandis que Seita tente de la divertir en faisant le pitre, cachant ainsi sa propre détresse.

Le lendemain, la mère de Seita doit être emmenée dans un hôpital. Mais elle n'a pas résisté à ses blessures, et est morte durant la nuit. Elle est incinérée avec plusieurs autres cadavres, et Seita récupère dans une petite boîte quelques maigres ossements.

Seita décide d'emmener Setsuko chez leur tante qui habite Nishinomiya. La maison est assez agréable et cette veuve vit avec sa fille et héberge un homme, qui travaille en usine pour la nation et l'effort de guerre. Seita et Setsuko disposent d'une pièce pour eux. La cohabitation se passe sans trop de heurts pendant plusieurs jours : la veuve profite des provisions enterrées chez Seita le jour du bombardement, tandis que Seita et Setsuko reçoivent un toit et à manger.

Mais bientôt la situation se dégrade. La tante commence à faire des reproches à Seita : il ne fait rien pour la nation, réclame trop à manger et sa sœur pleure la nuit, empêchant ceux qui travaillent de dormir. Seita pense que la situation est provisoire et espère avoir rapidement des nouvelles de son père, officier dans la marine. Afin de passer le temps, il emmène Setsuko au bord de la mer et joue avec elle dans l'insouciance, ce qui rappelle au jeune garçon le bonheur d'autrefois.

Un soir, la veuve demande à Seita de vendre les affaires de sa mère pour ramener du riz. Setsuko, qui se souvient des kimonos de sa maman, est secouée de lourds sanglots. Le climat dans la maison devient insoutenable, et Seita décide de préparer leurs repas à part. Il découvre également que le compte de sa mère est pourvu d'une somme confortable leur permettant de se nourrir sans dépendre de leur tante. Les deux enfants poursuivent donc ainsi leur existence sans se soucier de l'avenir.

Lors d'une alerte nocturne au raid aérien, Seita repère un refuge abandonné qui pourrait devenir leur nouvelle maison, loin des reproches de leur tante. Et c'est ainsi que Seita et Setsuko quittent la demeure de leur tante pour aller vivre dans leur nouvelle « maison » pour le plus grand bonheur de la petite fille, qui imagine les pièces de cet abri semblables à une véritable maison. Leur vie se réorganise peu à peu dans ce nouvel abri.

En soirée, les deux enfants ramassent une bonne quantité de lucioles qu'ils lâchent dans la cabane comme une multitude de feux follets. La lumière des lucioles rappelle à Seita les feux d'artifice, lors de la revue navale après laquelle son père est parti à la guerre. Et les lumières de devenir les balles traçantes de DCA, détruisant les bombardiers ennemis...

Le lendemain, Seita trouve sa sœur en train de creuser un trou dans le sol. Intrigué, il lui demande la raison de ce comportement. Innocemment, Setsuko lui répond qu'elle creuse une tombe pour les lucioles, sa tante lui ayant expliqué qu'on avait fait ainsi pour sa mère. Bouleversé par ce geste, se rappelant les images insoutenables du corps de sa mère jeté dans une fosse, Seita ne peut plus se contenir et pleure à chaudes larmes. Il promet à Setsuko qu'ils iront un jour voir la tombe de leur mère !

Les jours passent, et il faut trouver de la nourriture, car les enfants ont épuisé leurs réserves et personne ne peut les aider, vu la situation critique que traversent la plupart des foyers. Seita profite des bombardements pour voler des légumes dans les champs.

Mais une nuit, il se fait surprendre avec Setsuko en plein chapardage par un paysan furieux, car voler en temps de guerre est un crime grave, selon lui. Seita est alors roué de coups et emmené de force au commissariat. Le policier, ému par l'état du jeune homme, décide de laisser partir Seita. Mais il est à bout de forces, malgré les mots réconfortants de sa sœur.

Petit à petit, Seita prend de plus en plus de risques. Il vole désormais tout ce qu'il peut trouver dans les maisons, lors des alertes à la bombe, malgré les risques énormes que cela comporte. Mais la petite fille commence à dépérir, faut de nourriture suffisante, elle est atteinte de diarrhées, et ses plaques de boutons s'étendent sur tout son dos. Ses démangeaisons sont de plus en plus fréquentes.

Seita la conduit chez le médecin pour qu'il prescrive des médicaments. Le docteur lui apprend qu'elle souffre de malnutrition et qu'il faut donc qu'elle se nourrisse mieux... Seita est désemparé, car il ne sait comment y parvenir.

Seita décide de retirer tout l'argent qu'il reste sur le compte de sa mère. Il apprend à la banque la reddition du Japon et la destruction totale de la flotte navale. Seita comprend alors que son père est lui aussi mort. En rentrant, il retrouve sa sœur à demi inconsciente. Il décide de lui préparer un bon repas avec les aliments qu'il vient d'acheter. Mais Setsuko, fiévreuse, est en proie au délire, et s'endort en remerciant son frère, sans pouvoir manger. Elle ne se réveillera jamais.

Après avoir veillé sur le corps sans vie de sa sœur, Seita décide d'incinérer lui-même sa petite sœur, alors que les habitants de la maison voisine reviennent vivre chez eux. Alors que la musique lointaine de cette vie qui revient résonne, les souvenirs de Setsuko vivante apparaissent comme un songe. Seita place Setsuko dans un grand panier d'osier et lui met le feu, tandis que les lucioles s'envolent autour vers le ciel. Seita place ensuite les cendres dans petite boîte à bonbons que Setsuko gardait toujours sur elle...

On aperçoit alors Setsuko courir vers Seita. Tous deux se sont retrouvés dans la mort. La tête sur les genoux de son frère, elle s'endort paisiblement, alors que quelques lucioles volent dans les airs. Seita regarde le spectateur, puis tourne la tête vers les lumières des gratte-ciels d'une ville moderne...


Le tombeau des lucioles : Personnages

Seita

Jeune garçon de 14 ans, Seita devient orphelin suite aux bombardements meurtriers de la ville de Kobe. Hébergé chez sa tante avec sa sœur, il comprend vite qu'en ces temps de guerre et de famine, il ne peut compter que sur lui-même pour subvenir aux besoins de sa sœur. Il décide donc de vivre seul avec elle dans un abri désaffecté, refusant toute participation à l'effort de guerre ou à la vie collective. Mais le jeune garçon n'arrive pas à assumer ses responsabilités nouvelles, et devient le spectateur impuissant de la lente agonie de sa sœur. On ignore le parcours qu'a dû subir Seita entre la mort de sa sœur et sa propre agonie. Mais son destin tragique est atténué par fait que son « fantôme » rejoigne celui de sa petite sœur, comme autrefois.

Setsuko

Sœur de Seita, Setsuko est une petite fille de 4 ans pleine d'entrain. Alors qu'on pourrait la croire insouciante, elle comprend pourtant bien plus de choses qu'il n'y paraît. Elle sait ainsi que sa mère est morte, malgré toutes les précautions de Seita. Mais elle reste néanmoins une petite fille de son âge, pleurant devant sa boîte de bonbons vides ou son bol de bouillie insipide. Elle s'avère cependant trop fragile et trop jeune pour résister à la malnutrition. Elle sombre peu à peu dans la maladie et s'éteint paisiblement après avoir remercié son frère.

La tante

Sœur du père de Setsuko et de Seita, la tante doit héberger les deux enfants suite au décès de leur mère. Elle héberge également sa fille et un homme travaillant pour l'effort de guerre. Exaspérée par l'inertie et l'insouciance de Seita et de Setsuko alors que la guerre fait rage, elle cherche très vite à s'approprier les ressources apportées par les orphelins, considérant cette acquisition comme normale devant un tel parasitage. Au final, son comportement poussera les deux enfants à fuir sa maison et ses reproches constants.

Le policier

Incarnant l'autorité et la loi, le policier s'avère être le seul adulte compréhensif envers Seita. Il le sauve des coups d'un agriculteur et ne cherche même pas à lui faire de reproches, comprenant le désespoir qui a poussé Seita à voler de la nourriture.


Le tombeau des lucioles : Analyse

Si Le tombeau des lucioles évoque des ressemblances évidentes avec le passé du Japon et des références claires à la défaite du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il évoque avant tout la souffrance et les douleurs de la guerre, quel que soit le pays et les circonstances. Seita et Setsuko sont en quelque sorte les symboles des victimes innocentes de la guerre, sacrifiées sur l'autel des Nations belliqueuses.

Polémiques

Le tombeau des Lucioles : une œuvre incestueuse ?

Dans un entretien de Mamoru Oshii sur le studio Ghibli, le réalisateur évoque ainsi Le tombeau des lucioles : « C'est un monde immoral comme c'est une histoire d'inceste. Et l'image de la mort est alignée juste derrière. Dans ce sens, c'est un film érotique et il m'a donné des sueurs froides. »

D'aucuns ont alors considéré ces quelques phrases du réalisateur nippon comme des paroles d'Evangile, sans se questionner sur les raisons d'un tel jugement ni même sans les remettre en cause. C'est ainsi qu'à plusieurs reprises on a pu lire que Le tombeau des Lucioles était une œuvre ambiguë prônant l'inceste entre frères et sœurs, glorifiant la scatologie et le masochisme. En effet, selon ces mêmes personnes, Seita ne se comporterait pas en frère mais en homme protégeant sa femme, tandis que ses crises de dysenterie seraient une allusion érotique.

Un tel jugement est particulièrement fallacieux. Akiyuki Nosaka est certes un auteur provoquant, mais La tombe des lucioles raconte en partie sa vie. Le fait d'avoir des crises de diarrhées n'est en rien un acte prétendument érotique, mais malheureusement une des réalités les plus sordides des pays en proie à la famine et à la guerre. Isao Takahata n'a fait que mettre en images la réalité la plus dure comme la plus émouvante, sans jamais sombré dans « l'immoral » comme l'a déclaré Oshii. Privé d'amour maternel et paternel, Seita n'a plus que sa sœur. Cette petite fille de 4 ans insouciante et pourtant lucide, dernier lien qui le relie à l'humanité.

Voir dans les gestes de soins de Seita ou dans les élans fraternels une déviance sexuelle paraît particulièrement scandaleux et complètement hors de propos. Takahata ne se complait à aucun moment dans le voyeurisme, l'obscénité ou dans la lubricité. Il nous offre simplement une œuvre réaliste poignante permettant au spectateur de se poser une question : « Et moi, qu'aurais je fait en pareille situation ? »

Seita : un héros ?

Une majorité de personnes ayant vu Le tombeau des lucioles considère les deux enfants comme l'incarnation du courage et de la pureté. Cependant de l'aveu-même de Isao Takahata, Seita n'est pourtant pas un exemple de bravoure et de courage. Aveuglé par une certaine insouciance et parfois par un orgueil déplacé, il peine à choisir les bonnes décisions. C'est ainsi qu'il refuse d'aller demander de l'aide à ses cousins ou qu'il ne va que tardivement chercher de l'argent pour nourrir Setsuko. Sans prendre conscience du danger, il volera, et surtout prendra des risques inconsidérés lors des bombardements sur la ville. Takahata n'a pas cherché à représenter un héros, il dépeint le personnage d'un jeune garçon qui ne peut assumer des choix d'adultes et qui causera involontairement la mort de sa sœur, en ne la voyant pas dépérir lentement.

Par ailleurs, la tante de Seita et l'agriculteur violent sont souvent perçus comme les grands méchants de l'œuvre. Cette analyse brute ne tient pas compte du contexte historique. En temps de guerre et de famine, il est dur d'héberger deux orphelins, et voler un agriculteur en temps de disette est en effet un crime, privant d'autres personnes de nourriture. Si l'on ne peut que se révolter devant le sort des deux jeunes enfants, le spectateur ne peut que s'en prendre à la guerre. Takahata refuse le manichéisme, et nous présente ici une vision très juste de l'humanité dans une de ses périodes les plus sinistres.

Entre réalisme et onirisme

Une des très grandes réussites de ce film est sans doute la rare maîtrise par Isao Takahata du mariage entre réalisme et onirisme poétique.

Les scènes de guerre sont particulièrement concrètes : bombardements de Kobe, mort de Seita, crémation de Setsuko, corps rongé par la maladie ou jeté dans une fosse... Sans compter le rationnement, véritable obsession engendrant médisances, envies et vols.

Le film pourrait se contenter de cette vision « documentaire » sur le Japon pendant les bombardements américains de 1945. Mais Takahata va bien plus loin, et en ajoutant de la poésie, des moments de joie et de tendresse, il atteint un certain universalisme et un onirisme qui font de film un joyau cinématographique. Takahata joue sans cesse l'alternance entre ces deux tendances, qui sont les deux mamelles de son œuvre cinématographique, parvenant à atteindre un subtil équilibre d'émotions chez le spectateur.

Ainsi, la scène d'ouverture nous présente sur un fond noir une silhouette fantomatique rougeâtre, que l'on retrouvera plusieurs fois dans le film, véritable fil rouge du Tombeau des Lucioles. Le moment est ici comme suspendu, la beauté visuelle de cette apparition surprend d'emblée et intrigue. Mais ce court instant de poésie est immédiatement rompu par une voix off, annonçant abruptement : « La nuit du 21 septembre 1945, je suis mort... » Les couleurs changent, deviennent plus froides, le point de vue tourne pour se concentrer sur un corps d'enfant affalé contre un pilier. On comprend que l'on assiste à son agonie. L'ambiance est plus réaliste, plus crue. Un plan réunit alors la silhouette et le corps meurtri du jeune garçon, et le spectateur comprend alors avec effroi que ces deux corps ne forment qu'un seul et même personnage. La silhouette est en train de se voir mourir. Réalisme et onirisme se rejoignent à ce moment précis et créé une émotion très particulière, entre émoi et révolte, étreignant violemment le spectateur.

On retrouve sans cesse ce subtil jeu de mise en scène. C'est le cas pour la fabuleuse scène des lucioles, dans l'abri de Seita et Setsuko. Tous deux réunis dans le noir libèrent des lucioles, créant une lumière qui effleure leurs visages souriants. Peu à peu, les petits insectes forment des images, qui prennent vie pour devenir un souvenir de l'enfance de Seita. C'est un pur moment de magie que nous offre Takahata, une parenthèse dans cette vie quotidienne de lutte.

Puis, l'instant d'après, Setsuko creuse une tombe pour les lucioles mortes, et Seita se rappelle alors le corps sans vie de sa mère jeté dans une fosse, tel un pantin désarticulé. Cette image terrible, d'un réalisme foudroyant, rappelle au spectateur la dure réalité et le sort tragique qui attend Seita.

Dans un entretien, Akiyuki Nosaka a raconté que juste après avoir récupéré les ossements de sa sœur et commencé à errer sans but, l'électricité a été rétablie dans la ville. Les lumières ont balayé l'obscurité d'un coup. Après avoir lutté en enfer, il se retrouve soudainement au paradis. À la fin du film, Seita et Nosaka sont arrivés au terme d'une longue et douloureuse expérience. Des décennies après les événements que Nosaka a vécus et des années après sa semi-autobiographie thérapeutique, c'est Takahata qui met en quelque sorte un terme, avec sa version de l'histoire, au voyage de Seita et à l'agonie personnelle de Nosaka. En laissant Seita mourir et rejoindre sa sœur, il permet aux enfants de se retrouver dans un monde exempt de faim, de peur, et de violence.

Avec ce film, il a finalement chassé les derniers démons de Nosaka. On peut donc considérer que Le tombeau des lucioles finit sur une note positive, malgré le sentiment amer de révolte et d'injustice que l'on ressent. Le passé mène au futur, comme la guerre mène à la paix, comme la mort mène à la vie, et comme l'obscurité mène à la lumière. La dernière scène du film montre les fantômes de Seita et Setsuko partageant un moment de silence et regardant au loin les lumières d'une métropole moderne. Le monde a été reconstruit et vit maintenant dans un âge de paix. Les lumières rougeoient comme les lucioles de la vie.


Le tombeau des lucioles : Production

La production

Le projet du Tombeau des lucioles, premier film de Isao Takahata au sein du studio Ghibli, a une histoire plutôt originale. Voulant revenir au métier de metteur en scène après avoir produit Nausicaä de la Vallée du Vent et Le château dans le ciel, Takahata s'est lancé dans un film en prise de vue réelle retraçant l'histoire du canal de Yanagawa. Produit par Hayao Miyazaki, ce documentaire est achevé en 1987, alors que Takahata a déjà soumis plusieurs autres idées de films à Tokuma, parmi lesquelles une adaptation de la nouvelle de Akiyuki Nosaka, La tombe des lucioles.

Miyazaki a quant à lui le projet de réaliser Mon voisin Totoro. Tokuma est réticent cependant pour la production de ce film. Ce projet a pourtant le soutien de Toshio Suzuki (membre du comité de production du Château dans le ciel). Décidé à le faire accepter par ses collègues de Tokuma, Suzuki a eu une idée originale : coupler les productions du Tombeau des Lucioles et de Mon voisin Totoro. En effet, un drame historique aurait un but pédagogique et attirerait de nombreuses classes scolaires, assurant un nombre d'entrées minimal. Mais pour produire deux films en même temps, l'un des 2 films doit être financé par un autre producteur. Il prend alors contact avec le célèbre éditeur japonais Shinchôsha, qui portait à l'époque un grand intérêt aux adaptations cinématographiques de ses livres, et propose à la maison d'édition d'adapter La tombe des lucioles.

Suzuki explique à Shinchôsha que Tokuma va produire un nouveau film de Miyazaki et que, si la maison d'édition accepte de financer Le tombeau des lucioles, il est tout à fait possible de réaliser les deux projets en même temps au studio Ghibli. Ensuite Suzuki retourne à Tokuma en annonçant la réalisation immédiate du Tombeau des lucioles, justifiant ainsi la possibilité pour Tokuma de produire également un autre film à cette occasion. Comme Shinchôsha est une maison bien plus ancienne et plus assise que Tokuma, la décision de donner suite au projet de Miyazaki est prise très rapidement.

Ainsi les deux longs métrages sont produits et sortis dans les salles simultanément. Il y aura d'ailleurs un unique ticket pour les deux séances, Tokuma pensant que Mon voisin Totoro profitera des entrées du Tombeau des lucioles que les classes d'écoles iront voir pour son intérêt historique. Les deux films remportent au Japon un succès d'estime (800 000 entrées) et à l'étranger le chef-d'œuvre de Takahata, présenté dans de nombreux festivals, sera salué par les professionnels du cinéma comme l'un des beaux films antimilitaristes jamais réalisés.

Annonce publicitaire pour la sortie simultanée
de Mon voisin Totoro et Le tombeau des lucioles le 16 avril 1988.

L’adaptation de la nouvelle

Le tombeau des lucioles est une adaptation de la nouvelle de Akiyuki Nosaka datant de 1967.

Ayant vécu l'horreur de la fin de la Seconde Guerre mondiale au Japon, alors qu'il n'a que 14 ans, Nosaka est profondément marqué par les bombardements américains. Sa mère adoptive meurt sous les bombes, sa sœur meurt de faim, et Nosaka se persuade de sa culpabilité dans ces deux drames. Il se retrouve enfermé dans une maison de correction suite à des vols de nourriture. Sauvé par un père biologique surgi de nulle part, Nosaka garda cependant en lui un sentiment de culpabilité oppressant. Lorsqu'il écrit la nouvelle La tombe des lucioles 20 ans plus tard, le lien autobiographique semble évident. Cependant, Nosaka choisira de sacrifier Seita. On peut voir dans cette acte d'écriture le moyen de retrouver la dignité, d'exorciser le démon qui le hante : Seita ne survit pas à sa famille et n'a donc pas à subir le sentiment d'avoir trahi son destin en survivant aux siens.

Isao Takahata va respecter très scrupuleusement la nouvelle. En effet, seuls les passages où Seita et sa sœur contemplent leur vie passée en tant que fantômes a été librement adapté par Takahata. La teinte rougeoyante de l'introduction, tranchant avec les tons dominants froids dans le reste du film, ponctuera par la suite l'histoire. Le décalage occasionnel de ces séquences oniriques par rapport au propos général réaliste permet de façon très sobre, épurée, une certaine dramatisation du récit.

Dans la nouvelle, l'identité du narrateur n'est pas claire, mais on peut supposer que c'est la voix de l'auteur (du moins en partie). Ce narrateur raconte l'histoire dans la perspective de la troisième personne, créant une certaine distance. Dans le film, l'esprit de Seita est libre de se déplacer, et comme narrateur, parle dans la perspective de la première personne. Il devient un témoin, dont on connaît dès le début le destin (« Le 21 septembre 1945, je suis mort »). Ce procédé stylistique permet au spectateur une identification aux personnages et donne donc un ton intense et dramatique au film.

Dans le film, on apprend aussi la nature des maux des deux enfants : il s'agit de la gale. Enfin la boîte de bonbons dont Nosaka évoque l'existence dans les premières lignes de sa nouvelle prend beaucoup plus de place dans le film Le tombeau des lucioles. Le contenu de cette boîte procure à ces deux orphelins un des rares moments de bonheur, voire de sursis. Ce sera également le réceptacle des cendres de Setsuko, urne dérisoire, à l'image de l'histoire de ces deux orphelins dont l'existence est jetée aux orties.

Le film est également moins crû que le livre, qui se veut une approche très brute de la réalité de la guerre. C'est le propre du style de Nosaka, connu pour ses provocations, son cynisme et son goût pour la description des phénomènes scatologiques. Dans le livre, ce penchant littéraire ne choque pas, l'auteur décrit l'horreur de la guerre, de la famine et de la malnutrition, ce qui passe donc par des crises terribles de dysenterie, de diarrhées. Takahata a préféré éviter de représenter cet aspect trop rude dans son film, le poids des images auraient probablement choqué un grand nombre de spectateurs et détourné l'attention de l'essentiel, le destin de Seita et de Setsuko.

Le film de Takahata reste néanmoins très fidèle à l'œuvre de Nosaka. Il suffit de comparer quelques lignes aux images pour comprendre le formidable travail d'adaptation de Takahata, qui a su tirer toute la quintessence des mots en images.

« ...ils pourraient toujours en attraper des lucioles, pour les mettre sous la moustiquaire »

« ...cinq ou six traînées lumineuses ondulèrent dans l'espace, d'autres lumières haletaient dans le filet »

« ...ici tel alignement de lucioles devenait bientôt la revue navale d'octobre 1935 avec l'immense illumination en forme de bateau qui ornait les flancs du mont Rokkô »

« Tatatata, les avions ennemis attaquent, avec les lumières des lucioles en guise de balles traçantes de la D.C.A. qu'il avait vues lors du bombardement de la nuit du 17 mars... »

« Le matin, la moitié des lucioles gisaient sur le sol, mortes, des cadavres que Setsuko enterra à l'entrée de la cave... »

« J'fais la tombe des lucioles […] ma tante me l'a bien dit que maman elle est morte, qu'elle est dans un tombeau »

« ...pour la première fois, des larmes embuaient les yeux de Seita... »

La sortie en France

Après une présentation en 1992 au Festival de Corbeil en présence de Isao Takahata, Le tombeau des lucioles est projeté en juin 1994 au Festival de Paris. C'est à cette occasion que Jean-Jacques Varret, responsable des Films du Paradoxe), le remarque. Les négociations avec Ucore (qui représente en France Tokuma et le studio Ghibli) durent une bonne année. Mais la réaction enthousiaste du jeune public lors de la présentation du film au Festival « Pour éveiller les regards » d'Aubervilliers conforte Varret dans sa décision de le distribuer.

Ne disposant que d'un modeste budget de sortie, Le tombeau des lucioles ne sort le 19 juin 1996 que dans deux salles d'art et d'essai parisiennes. Cette fois encore, après Porco Rosso, la presse brillera par la modestie de son enthousiasme et le film restera dans un relatif anonymat, sans aucun rapport avec sa qualité.

Les relations nouées par Les Films du Paradoxe et les salles d'art et d'essai permettront au film de Takahata de connaître une diffusion durable malgré l'absence de copies cinéma en version française (un doublage a été réalisé pour la cassette vidéo). Aussi, les 4 0000 entrées en France peuvent être considérées comme un résultat honnête compte tenu de l'investissement.

Plus tard, Le tombeau des lucioles a été diffusé le 26 mai 1999 sur Canal+. Peu après, en janvier 2000, le film bénéficiera d'une sortie en cassette vidéo, puis en juin d'une diffusion télévisée sur Arte avant de sortir en DVD en décembre de cette même année, prouvant que ce film essentiel a su gagner un certain public.


Le tombeau des lucioles : Art et technique

Lorsque l'on est venu demander à Isao Takahata s'il voulait réaliser Le tombeau des lucioles, celui-ci fut plongé dans un certain embarras. En effet, au départ, il avait pensé ce film dans une autre perspective que le rendu habituel en cellulo : « Il me semblait que pour cette histoire, il faillait essayer de trouver d'autres moyens d'animation que le seul cellulo traditionnel, et qu'il fallait trouver le temps de faire des essais pour obtenir un autre résultat visuel, quitte à essuyer des échecs. » C'est ce qu'il pourra faire onze ans plus tard, grâce à l'informatique, avec Mes voisins les Yamada.

Toutefois, quand il a fallu travailler sur Le tombeau des lucioles en 1987, on a fait comprendre à Takahata qu'il n'était pas possible d'expérimenter quoi que ce soit, car le film devait sortir au mois de mars de l'année suivante. Takahata était dans l'impasse, et c'est alors que Hayao Miyazaki vint lui dire : « Si tu ne réalises pas ce film aujourd'hui, il n'y aura sans doute pas d'autre occasion, pour toi, de faire un tel film. » Takahata en était bien conscient et, bon gré mal gré, il se résout à changer d'orientation et ramène le film à une vision plus adaptée au cellulo.

Takahata est coutumier du fait d’être en retard pour ses films. Pour Le tombeau des lucioles, il ne déroge pas à la règle : le film prend un retard considérable. L’éditeur Shinchôsha, producteur du film, contraindra cependant Takahata à tenir ses délais. Cela aboutira finalement à la sortie du film avec une scène non achevée.

À la brièveté de la période de réalisation, se sont ajoutés des problèmes techniques, du fait du lancement de deux productions simultanées. Les effectifs n'étaient absolument pas suffisants et le studio a fait de nouveau appel à Tôru Hara (ancien de la Tôei, président du studio Topcraft), pour sa longue expérience dans la gestion et la production. Hara fut donc le producteur sur les deux films.

Il manquait des dessinateurs et Takahata tenait absolument à travailler avec Yoshifumi Kondô. À l'époque ce dernier travaillait pour Nippon Animation. Mais un dessinateur de talent était nécessaire au centre de l'équipe du Tombeau des lucioles puisque Takahata ne dessine pas. Hara l'a très bien compris : il est allé voir Kondô et l'a convaincu de venir travailler pour eux.

Settei (planches de modèle) signés Yoshifumi Kondô.

Notez l'abondance de motifs sur les vêtements de Setsuko, difficulté supplémentaire pour les animateurs.

Cette venue a été décisive pour la réalisation du film. Kondô a en effet joué un rôle central dans la genèse graphique du film, tant au niveau de la création et le design des personnages qu'au niveau de l'animation. Il est arrivé à restituer les expressions du visage les plus crédibles et émouvantes possibles. On ne peut que rester bouche-bée devant le réalisme de la gestuelle des personnages ou les expressions de la fillette. On raconte que pour les gestes de Setsuko, il s'est inspiré de ceux de Brigitte Fossey dans Jeux interdits.

Pour les décors, alors que pour Mon voisin Totoro Miyazaki a fait appel à Kazuo Oga, Takahata a travaillé avec Nizô Yamamoto. On remarquera la grande différence entre les travaux des deux directeurs artistiques : le monde clos du Tombeau des lucioles s'oppose au monde très ouvert décrit dans Totoro. La minutie avec laquelle le cadre de vie quotidien est décrit dans ses moindres détails, s'appuie sur un travail d'une qualité qui a sans doute été le premier fondement de la réputation du studio Ghibli dans leurs représentations du monde.

La musique de Michio Mamiya est sublime, intense, triste souvent, et arrive à point nommé pour faire tomber la larme hésitante que le spectateur a à l'œil. Enfin, le doublage est sans doute un des plus incroyables qu'il nous ait été donné d'entendre : Tsutomu Tatsumi joue Seita à la perfection, et Ayano Shiraishi, âgée de seulement six ans en 1988, donne une interprétation inoubliable de Setsuko. Il faut l'entendre s'esclaffer ou appeler pitoyablement son « nii-chan... » (grand frère).


Le tombeau des lucioles : Projection publique
Poitiers 2007

Du 2 au 6 juillet 2007, Isao Takahata a animé à l’Abbaye Royale de Fontevraud un « Grand Atelier » centré sur l’étude de certains rouleaux illustrés et narratifs datant du 12ᵉ siècle au Japon, proposant une mise en images particulièrement cinématographique proche et riche en liens très étroits sur le plan formel avec le cinéma d’animation, et d’estampistes du 18ᵉ et 19ᵉ siècle comme Hiroshige ou Hokusai.

Le réalisateur avait également profité de sa présence pour donner des conférences et participer à des projections-débats de certains de ses films dans différents cinémas de la région. Voici la retranscription des questions posées par le public à l’issue de la projection du Tombeau des lucioles.

Isao Takahata avait alors profité des questions qui lui étaient posées pour exposer ses intentions, livrer certaines clés de lecture de son film, et surtout émettre des regrets pour la réception d’un final par trop tragique qui avait éloigné les spectateurs des questions qu’il aurait souhaité qu’ils se posent.

Introduction à la projection

Bonsoir. C'est pour moi à chaque fois un honneur de savoir que vous allez voir ce film réalisé au Japon, Le tombeau des lucioles, et je vous en remercie.
Son histoire prend place à la toute fin de la guerre du Pacifique, la Seconde Guerre mondiale, qui s'est achevée il y a 62 ans. Depuis la fin de celle-ci au Japon, plus aucun Japonais n’est mort pour n’importe quelle guerre. Ce film représente donc à mes yeux une expérience, une parmi tant d'autres, par laquelle le public japonais, et ceux qui en ont fait l'expérience, peuvent revivre la Seconde Guerre mondiale.
À la fin de cette guerre, le Japon a mis en place une constitution, et qui notamment au travers d’un article, déclare que le peuple japonais renonce à la guerre et n'aura plus recourt à celle-ci comme moyen de résolution des conflits internationaux. L'homme qui est aujourd'hui Premier ministre au Japon (Ntd : Shinzô Abe pour son premier mandat) fait tout ce qui est en son pouvoir pour faire du Japon un pays à nouveau capable de faire la guerre. Je crois que dans ces conditions, il est d'autant plus important et nécessaire pour nous de se souvenir de la Seconde Guerre mondiale.
Encore une fois, je suis heureux de savoir que vous allez voir ce film et je vous en remercie.

Questions

Lorsque vous avez choisi ce sujet, pensiez-vous que l’animation était apte à le traiter ?

Le film est adapté d’un bref récit de l’écrivain Akiyuki Nosaka. Lorsque j’ai lu pour la première fois la nouvelle, il m’a semblé que la structure du récit rentrait dans les possibilités de l’animation.
Vous l’avez vu dans le film, le récit s’ouvre sur la mort du grand frère Seita, et ce qui s’en suit est : « pourquoi et comment est-il mort ? Qu’est-ce qui l’a amené à cette fin tragique ? » Cette structure là, on en trouve déjà des exemples dès le 18ᵉ siècle au Japon. Dans un autre domaine, celui du théâtre. Notamment du théâtre de marionnettes, par un auteur qui s’appelle Chikamatsu Monzaemon. Celui-ci écrivait des pièces et parmi celles-ci, existe un genre nommé le Shinjû. En français, « le double suicide amoureux ». Dès le titre, vous avez généralement ce terme qui est présent. Et donc, le spectateur sait d’emblée que le récit est voué à se clore sur la mort des protagonistes que la société n’a pas compris et qui ont été réduit à ce destin funeste. Tout l’enjeu, toute la structure dramatique du récit, est de savoir quel est le cours des événements, le chemin qui les mène à cette issue fatale. Lorsque j’ai lu cette nouvelle, il m’a semblé effectivement que cette structure se prêtait plus facilement que d’autres à la forme que rend possible le choix de l’animation.
Un autre élément important, d’ordre esthétique, s’est également présenté à moi : le récit original laisse très peu de place à la description de la petite fille. Elle est quasiment passée sous silence. Et il m’a semblé que la forme du cinéma d’animation permettrait aussi d’exprimer, de rendre de manière concrète son quotidien. Pour moi, cet enjeu là a revêtit une grande importance dans le choix de cette adaptation.

Comment s’est déroulé votre travail d’adaptation de la nouvelle d’Akiyuki Nosaka au studio Ghibli ?

J’ai tout d’abord rédigé un scénario écrit qui ne m’a pas pris très longtemps. À partir de celui-ci, n’étant pas moi-même dessinateur d’animation, j’ai fait un petit travail graphique qui se limitait à des croquis explicatifs à l’attention de mes collaborateurs qui allaient prendre en charge le travail du dessin d’animation. C’était des dessins très approximatifs mais qui en tout cas au niveau de mes intentions restaient assez juste. Et ensuite, c’est essentiellement un animateur qui s’appelle Yoshiyuki Momose qui a pris en charge le travail graphique qu’on appelle storyboard en France, e-konte chez nous, et qui consiste en un travail de continuité dessinée du scénario. Ce travail non plus n’a pas pris très longtemps, car il faut dire qu’en tout, on n’avait pas un temps de production très long pour ce film. Il s’étalait sur quelques mois peut-être. Le travail sur le storyboard n’était pas achevé lorsqu’on a commencé la phase suivante sur le travail d’animation. Les deux étapes se sont chevauchées car on n’avait pas beaucoup de temps.

Comment s’est déroulé l’enregistrement de la voix de Setsuko, doublée par une fillette de 5 ans ?

L’image était en très grande partie déjà prête quand on a commencé à travailler sur l’enregistrement des voix. Mais pour ce film, on n’était pas dans la figure classique de postsynchronisation du doublage après coup qui consiste pour les doubleurs de jouer et de se caler en fonction des mouvements de bouche dessinés par les animateurs. C’était le contraire. On a montré juste une fois l’image avec les mouvements des lèvres non finalisées à la petite fille et on l’a laissée jouer librement de multiples prises. J’ai ensuite choisi celles qui étaient les plus concluantes à mes yeux. On a ensuite retravaillé l’image en fonction des prises choisies. Il s’agissait essentiellement d’un ajustement du timing.
Il restait bien sûr aussi des passages qui n’avaient pas encore été animés. Mais pour ceux-ci, la fillette avait suffisamment appréhendé le personnage avec les scènes déjà enregistrées pour interpréter ensuite le personnage sans références visuelles préalables.
Pour ce film, ce qui est sûr, c’est que ça a été une grande chance de faire la rencontre d’Ayano Shiraishi pour cette voix.

Concernant toujours le personnage de Setsuko, j’ai lu que M. Takahata s’était inspiré de l’actrice française Brigitte Fossey dans Jeux Interdits (1952). Est-ce que c’est le cas ?

Ce qui est sûr, c’est que Jeux Interdits est un film que j’aime beaucoup, depuis très longtemps. Et il est donc évident que d’une manière ou d’une autre, inconsciemment, j’ai sans doute reçu son l’influence considérable de l’avoir vu. Mais il n’y avait pas de démarche consciente de ma part de m’inspirer de lui pour Le tombeau des lucioles. Dans Jeux Interdits, évidemment, il y a bien sûr le personnage de la fillette jouée par Brigitte Fossey, tout à fait remarquable et qui m’a certes marqué. Mais je me souviens que lorsque j’ai vu ce film pour la première fois, le personnage du jeune garçon, interprété par Georges Poujouly, m’a marqué presque d’avantage encore. C’est un personnage qui m’a fait une très forte impression lorsque j’ai découvert ce film il y a maintenant très longtemps.

Les lucioles entourent les enfants à différents moments du film, notamment après leur mort. Quel sens a voulu donner M. Takahata à ces insectes dans le film et dans le titre ?

Au Japon, depuis l’antiquité et l’époque ancienne de Heian (794–1185), il existe une perception de ces insectes qui est liée notamment à l’image qu’a pu en dresser une poétesse qui vivait au XI° siècle et qui s’appelait Izumi Shikibu. Elle a vu dans ces insectes presqu’une incarnation de l’âme humaine qui se serait échappée de son corps. Il existe donc une sorte de tradition à l’égard de ces insectes qui est de cette nature. Et je suis persuadé que M. Nosaka, lorsqu’il a écrit son récit, était conscient de cette longue histoire qui associe les lucioles à une vision de la fugacité de la vie. Et je voulais m’inscrire dans cette même tradition. J’ai donc sciemment intégré un certain nombre de passages dans le film où on voit ces insectes. Quant à savoir si ces occurrences sont plus nombreuses dans le film que dans la nouvelle, je ne saurais le dire exactement. En tout cas, M. Nosaka et moi-même, nous nous inscrivons dans le même cadre pour ce qui est du recours à ce motif.

J’aimerais aussi ajouter que le titre de la nouvelle en japonais c’est Hotaru no Haka. Hotaru, c’est la luciole. Mais en japonais, le kanji qui a été choisi par l’auteur n’est pas celui de luciole. Il a choisi une homophonie qui signifie « feux tombants ». Naturellement, vous aurez compris qu’il souhaitait faire un lien avec les bombardements et les bombes incendiaires qui s’abattent du ciel.

Quelle est la signification du plan final du film, qui se clôt sur un Japon contemporain, au regard de ce que disait M. Takahata en préambule à la projection du film ? Est-ce qu’il y a là un lien avec l’importance de se rappeler d’un certain nombre d’éléments du passé ?

Il y a une chose que je souhaiterais tout d’abord vous expliquer. Au Japon, le bouddhisme est une religion importante (je suis moi-même bouddhiste), mais il s’agit d’un bouddhisme qui a connu un certain nombre de changements par rapport à sa doctrine de départ venue d’Indes ou de Chine. Il s’est mêlé à un culte des ancêtres qui est encore très fort aujourd’hui au Japon. Pour vous en donner quelques éléments explicatifs, il s’agit d’un ensemble de croyances qui veut que les défunts ne soient pas vraiment partis mais sont dans un lieu lointain du notre et inaccessible, tout en restant tout prêt de nous. Et ils nous voient. On peut le considérer comme une chance, mais il peut s’agir d’une forme de surveillance aussi. Quels que soit nos actes, ceux qui nous sont chers nous voient. Et c’est plutôt cet aspect que je souhait exprimer dans ce final. On peut ainsi imaginer qu’après leur mort, Setsuko et Seita ont pu continuer à errer et qu’ils sont toujours là aujourd’hui.

Mais en un sens, vous avez aussi raison, car dans la ville de Hiroshima, là où est tombée la première bombe atomique, il existe un monument aux morts qui comporte une mention gravée qui dit : « Reposez en paix car on ne refera pas les même erreurs. » Il s’agit là d’une traduction qui pose un peu problème car le japonais ne comporte pas de sujet. On pourrait plutôt la traduire littéralement par : « Les erreurs (ou l’erreur) ne seront pas répétées. » Je pense que dans cette absence de sujet que la langue japonaise permet, et qui rends cette inscription particulière, est justement liée à cette croyance que les morts sont toujours présents. C’est en tout cas aussi le point de départ d’un certain nombre de polémiques, puisque dans l’absence de sujet on peut aussi se demander qui a commis l’erreur et laquelle ? Et en l’état, cette mention ne permet pas d’en décider.

Avez-vous vous-même pleuré lorsque vous avez vu le film achevé pour la première fois ?

Vous savez, la première fois que vous voyez un film qui vient d’être achevé, c’est totalement inconcevable. Si jamais vous avez l’occasion de réaliser un film un jour, vous comprendrez que c’est absolument impensable. À la rigueur, c’est quelque chose qui peut arriver longtemps après peut-être. Mais quand vous voyez le film achevé pour la première fois, ce qui vous saute aux yeux, c’est tout ce qui ne va pas. Tout ce qui ne va pas aussi bien que vous l’auriez voulu. Vous n’avez donc pas vraiment la latitude de laisser couler des larmes.

Justement, le temps a passé. Et maintenant, quel regard portez-vous dessus ?

Comme je vous l’ai dit plus tôt, le récit s’ouvre sur la mort des deux enfants, celle du grand frère qui vient après celle de la fillette, et on subit le parcours qui les a amené à cette issue tragique.
Mon intention à travers ce film dans le travail d’animation était de réaliser une description simple et directe du cours des évènements de la vie de ces deux enfants et des évènements qui les amènent à leur mort. Mon souhait était que les spectateurs, tout en suivant ces évènements à mon sens simples et directs, soient en mesure de se poser la question de savoir ce que lui ou elle aurait fait à leur place dans cette situation. Alors maintenant, il semble que le destin de ces enfants soit par trop tragique et désespéré et il semble bien que ce ne soit finalement pas un film face auquel le spectateur ait la latitude de se poser ce type de question. Cette réception du spectateur, c’est quelque chose qui pour moi continue aujourd’hui encore à être la plus grande question que me pose ce film.

J’aimerai aussi ajouter quelques éléments concernant les personnages de l’histoire.
Sur Seita en particulier, le grand frère qui a 14 ans. Du point de vue de quelqu’un qui comme moi était plus jeune à l’époque, j’avais 9 ans et demi au cœur du récit, à la fin de la guerre au Japon, pour moi, il me semble que ce personnage du grand frère manque d’endurance, de capacité à résister à l’adversité dans cette situation. Surtout pour un jeune garçon qui a entre ses mains la vie de sa petite sœur (Ndt : quelques plaintes de désapprobation s’élèvent à ce moment dans la salle). Moi, ce que je voulais poser, ou voir se poser comme question chez le spectateur, c’est finalement celle de la validité des choix fait par ce personnage.
D’autre part, le personnage de la tante, pour reprendre la traduction française, les sous-titres la présente en tant que telle, mais en réalité, il ne s’agit pas de leur tante. Il s’agit d’un personnage plus éloigné, par un lien tenu, un lien par alliance. Il ne s’agit pas d’un personnage que j’ai conçu comme un personnage purement méchant ou vil et condamnable uniquement. Effectivement, c’est un personnage qui a une certaine méchanceté avec les deux enfants et il est vrai qu’il y a eu à cette époque là des gens qui ont pu faire preuve de beaucoup plus de générosité et de compassion avec les enfants. Mais cette catégorie là de comportement n’entre pas du tout dans ce qui à l’époque peut-être vraiment de la méchanceté. Il y a entre elle, Seita et Setsuko, un rapport où clairement dès le départ les deux enfants ne font aucun effort pour s’intégrer et s’adapter par rapport à la situation et au contexte même de celui de la guerre. Finalement, il n’y a aucune connivence qui s’établie entre les personnages.
La question que je voulais aussi que les spectateurs se posent c’est, à la place de Seita, à la place de la tante, qu’est-ce qu’ils auraient fait ? Entre ces deux personnages, moi je crois, et c’est en tout cas l’intention qui a motivé la manière dont j’ai mis en scène ce film, était de montrer que l’un où l’autre des personnages avaient une certaine amplitude de choix. Ils n’étaient pas condamnés à cette issue et ce cours là des événements. Ils auraient pu prendre d’autres chemins.

J’aimerais savoir si finalement le genre du « double suicide amoureux » évoqué plus tôt, et dont le film se réclame, n’entraînait pas irrémédiablement le parcours des deux enfants vers un destin tragique ?

Sur la forme même de ce récit, vous avez raison, c’est clairement le motif du « double suicide amoureux » qu’on peut retrouver de manière nette et avérée dans le développement de l’histoire. Cependant, comme je vous le disais tout à l’heure, je crois que les personnages avaient presque tous une certaine marge de manœuvre et de choix. Et c’est une idée qui me semble assez peu pertinente, que je réfute quant à moi, de se dire qu’il y avait une sorte de fatalité incontournable dans le destin de ces deux enfants. Cela, je ne peux pas y croire.

Comment le film a-t-il été reçu au Japon et comment est-il encore perçu aujourd’hui par rapport notamment au projet de loi que souhaiterait faire passer l’actuel Premier ministre japonais ?

Au Japon, il existe une chaîne de télévision qui entretien une relation particulière avec le studio Ghibli puisqu’elle est toujours coproductrice de nos films maintenant depuis de nombreuses années. Cette chaîne, c’est NTV (Nippon Terebi). Elle diffuse Le tombeau des lucioles presque tous les ans au mois d’août, à la fin de l’été. Ce moment correspond bien sûr à la fin de la guerre au Japon. Aussi, il est donc difficile de vous répondre. Ce qui est sûr, c’est que chaque rediffusion est importante et me conforte dans l’idée que le film est vu ou revu par un certain nombre de gens. Un autre fait avéré, c’est que chacune de ses diffusions suscitent des protestations téléphoniques de gens et de mouvements d’extrême droite au Japon en direction de NTV.
Ce que je peux vous dire de manière certaine, c’est que je n’ai jamais eu l’intention de réaliser ce film dans un propos pacifiste, contre la guerre. Personnellement, je ne pense pas que réaliser un film comme celui-ci soit efficace pour lutter contre les guerres. Je pense qu’on pourra réaliser autant de films qu’on voudra pour lutter sur les difficultés, l’horreur, la misère qu’induit la guerre, ça ne peut pas constituer une manière de combattre le phénomène. Et pour agir et s’opposer à une logique comme celle là, il y a d’autres moyens possibles et plus efficaces aussi au Japon. En tout cas, ce n’est pas du tout l’intention pour laquelle j’ai voulu réaliser Le tombeau des lucioles.

Est-ce que M. Takahata a eu des réactions de la part de la génération qui a connu la guerre ? S’est-elle retrouvée par certaines scènes du film qu’elle avait vécu elle même ?

Oui, il y a eu ce genre de réaction. Aussi bien des gens ordinaires que des écrivains. Certains ont écrit des textes au sujet de ce film dans lesquels ils décrivaient de quelle manière le spectacle du film leur a rappelé de façon très concrète leur propre expérience de cette époque.


Propos enregistrés le 5 juillet 2007 au Théâtre-scène nationale de Poitiers.
Entretien mené et traduit par Ilan Nguyên.


Le tombeau des lucioles : Fiche technique

Crédits

Titre :火垂るの墓 (Hotaru no Haka)
Grave of the Fireflies / Le tombeau des lucioles
Années de création 1987-1988
Œuvre originale La tombe des lucioles d'Akiyuki Nosaka
Scénario, réalisation Isao Takahata
Storyboard, layout Yoshiyuki Momose
Directeur artistique Nizô Yamamoto
Character design Yoshifumi Kondô
Directeur de l'animation Yoshifumi Kondô
Animateurs clés Reiko Okuyama, Kitarô Kôsaka, Megumi Kagawa, Hideaki Anno...
Couleurs Michiyo Yasuda
Musique Michio Mamiya
Producteur Tôru Hara
Production Studio Ghibli, Shinchôsha

Doublage japonais

Seita Tsutomu Tatsumi
Setsuko Ayano Shiraishi
La mère Yoshiko Shinohara
La tante Akemi Yamaguchi

Doublage français

Seita Pascal Grull
Setsuko Kelly Marot
La mère Marina Tourbon
La tante Marie Martine

Quelques chiffres

Date de sortie du film au Japon 16 avril 1988
Date de sortie du film en France 19 juin 1996
Durée du film : 1 heure 28 minutes 26 secondes
Nombre de cellulos utilisés 54 660
Nombre de couleurs utilisées 304
Nombre d'entrées au Japon 802 000 spectateurs en 5 semaines avec Mon voisin Totoro
Box-office Japon 588 millions de ¥

Récompenses

  • 1990 - Blue Ribbon Awards : lauréat d'un Prix spécial
  • 1994 - Festival du film d'animation pour enfant de Chicago : lauréat du Prix du jury et du Prix des droits de l'enfant