Gauche le violoncelliste


Gôshu (en français traduit « Gauche ») est un jeune violoncelliste maladroit au sein de l'orchestre municipal. Cible des réprimandes de son chef d'orchestre, il veut corriger ses défauts et devenir meilleur musicien pour le prochain grand concert de l'orchestre. Il répète alors la nuit avec acharnement, mais sans de réel résultat. Heureusement, un groupe de petits animaux composé d'un chat, d'un coucou, d'un tanuki et d'une souris des champs va discrètement lui enseigner les vertus telles que la patience, la rigueur et le goût de la communication.
Depuis sa sortie en 1982, l'adaptation par Isao Takahata de la nouvelle de Kenji Miyazawa Serohiki no Gôshu (Gauche le violoncelliste) a fait le tour des écoles de musique pour enfants au Japon. Résultat d'une volonté et d'un dévouement sans faille, ce conte éducatif et attendrissant reçut le prix Ôfuji, référence en matière de récompense dans le domaine de l'animation japonaise.
Film conseillé à partir de 7 ans (voir guide des parents)
Sources : dossier de presse de Les Films du Paradoxe pour la sortie du film en France - informations extraites de l'exposition de novembre 2002 à Poitiers sur les décors de Gauche le violoncelliste dans le cadre du Festival cinéma jeunes publics de Poitou-Charentes
Gauche le violoncelliste : Résumé détaillé
Gôshu (en français traduit « Gauche ») est un jeune musicien maladroit, et ses performances au sein de l'orchestre de la ville laissent à désirer. Blessé par les réprimandes de son chef d'orchestre et lucide sur ses propres erreurs, le jeune homme prend la décision de s'exercer avec opiniâtreté en vue de la prochaine grande représentation.


Après la répétition, alors qu'il vient à peine de rentrer chez lui, dans son moulin, il décide donc de ne pas manger afin de se consacrer immédiatement à la musique. Solitaire mais déterminé, il va passer des nuits entières sur son instrument dans l'espoir d'un quelconque progrès. C'est alors que viennent lui rendre visite, chacun à leur tour, les animaux des environs. Gôshu, loin d'être surpris, les accueille même plutôt rudement, passant sur eux sa frustration de musicien brimé.


La première nuit, il reçoit la visite d'un chat. Celui-ci l'agace d'emblée, car le félin lui fait remarquer que Beethoven est bien trop difficile pour le jeune musicien, et qu'il devrait plutôt essayer Rêverie de Schumann. Irrité, Gôshu lui joue férocement un morceau intitulé La chasse au tigre du Bengale. Cette musique agressive et dissonante est une véritable torture pour le chat, qui demeure totalement hypnotisé devant une telle cacophonie. Quand Gôshu libère l'animal meurtri, il fait déjà presque jour.


La nuit suivante, c'est un coucou qui vient voir Gôshu. Le volatile lui demande de l'aider à trouver la note juste pour son « coucou ». Après quelques railleries, Gôshu finit par accepter de jouer « coucou, coucou » à maintes reprises. Mais le musicien a l'impression de devenir fou en entendant ces notes répétitives et chasse l'oiseau de la maison. Effrayé, ce dernier se cogne plusieurs fois sur les carreaux des fenêtres avant de pouvoir s'échapper.


La troisième nuit, c'est au tour d'un petit tanuki de venir frapper à la porte. Son père lui a en effet conseillé d'aller voir le musicien pour apprendre à jouer du tambour en accompagnement du violoncelle. Gôshu se prête au jeu, mais très vite, les rôles s'inversent, et c'est finalement le tanuki qui lui prodigue des conseils. Le petit animal ne repart qu'à l'aube, remerciant Gôshu de tout cœur pour cette nuit de complicité musicale. Le jeune homme, quand à lui, est épuisé...


La quatrième nuit, une souris vient demander de l'aide à Gôshu. Son enfant, qu'elle a amené avec elle, est malade et la meilleure manière de le guérir est de lui jouer de la musique. Gôshu ne comprend pas comment la musique pourrait aider le rongeur. La souris lui explique alors que les animaux malades viennent sous le plancher du moulin l'écouter jouer et se ressourcer. Sa musique a déjà guéri la grand-mère du lapin, le père du tanuki, et même le vieux hibou. Réalisant les bienfaits qu'il procure, Gôshu ne peut plus refuser. Il place alors le souriceau dans la cavité de son violoncelle et commence à jouer. Après quelques minutes seulement, le petit va beaucoup mieux, au grand bonheur de sa mère. Avant que les souris ne rentrent, Gôshu leur donne un peu de pain et se réjouit d'avoir pu être utile.


Le soir du concert, à l'hôtel de ville, les membres de l'orchestre reçoivent un tonnerre d'applaudissements pour leur exécution de la symphonie Pastorale. Le public acclamant l'orchestre et réclamant un autre morceau, le chef d'orchestre décide d'envoyer Gôshu. Pensant qu'on veut le ridiculiser, le jeune homme décide de jouer La chasse au tigre du Bengale qui avait tant effrayé le chat. Mais, à sa grande surprise, là encore c'est un triomphe !


Le chef d'orchestre félicite Gôshu pour ses progrès prodigieux. Le musicien réalise alors ce que lui a apporté la visite des animaux. En rentrant chez lui, après avoir fêter le succès du concert avec les autres membres de l'orchestre, il se sent en parfaite communion avec ceux qui l'entourent. Sur le chemin du retour Gôshu aperçoit le coucou qui était venu chez lui et le remercie sincèrement.


Gauche le violoncelliste : Analyse
Gauche le violoncelliste est un film majeur dans la production animée japonaise et mondiale. Car il est l'œuvre d'un réalisateur et de son équipe qui ont conçu ce film comme une activité artistique et désintéressée. Projet non commercial, il est la preuve que la passion et le dévouement à un art compensent largement des moyens de production réduits.
Fruit d'une longue mais libre conception, Gôshu est une œuvre charnière dans le parcours d'Isao Takahata. Il constitue en effet la première étape d'une volonté, qui dès lors ne le quittera plus, de représenter dans ses films son propre pays. On ne sait pas vraiment si Kenji Miyazawa voulait situer sa nouvelle au Japon ou ailleurs. Le choix, donc, d'évoquer la campagne japonaise, la petite vie de province de la première moitié du XXᵉ siècle, aujourd'hui disparue, n'est pas innocent au regard de la suite de l'œuvre du réalisateur. Cette veine sera exploitée ensuite par le réalisateur : le Japon rural post-Hiroshima dans Le tombeau des lucioles, la vie quotidienne durant les années 60 et la campagne nippone des années 80 dans Souvenirs goutte à goutte et l'évolution et la lente décadence de ce mode de vie dans Pompoko.


D'un récit paradoxalement à la fois réaliste et merveilleux, Gôshu séduit par sa poésie modeste, sincère et souvent drôle. C'est un film qui n'hésite pas à prendre son temps, qui sait faire vivre les instants de calme, sans jamais s'engluer dans l'ennui. Un résumé du scénario pourrait laisser craindre un rythme répétitif et lassant autour du thème une nuit = une rencontre. Cependant Takahata fait respirer chaque scène, insufflant à chacune un rythme particulier par le biais de la musique, des images et de personnages éphémères mais subtilement caractérisés. Si le rythme et le scénario demeurent donc de prime abord simples (d'aucuns diront injustement simplistes), Takahata transcende sa narration et réussit à imprégner son œuvre d'une douce émotion, sans jamais lasser le spectateur. Cette pastorale simple et reposante donne un aperçu poétique de la campagne, évoquant là encore la sobriété et la candeur de la vie campagnarde de Souvenirs goutte à goutte.
Gôshu est donc une œuvre clé pour comprendre la pensée et la réalisation de Takahata, sa réflexion sur l'évolution du Japon, mais aussi sur l'homme moderne et ses valeurs. Prélude aux futurs chefs d'œuvre du réalisateur, Gôshu n'est cependant pas qu'une réalisation intéressante d'un point de vue « historique », il s'agit aussi d'un film unique par les idées qu'il véhicule et par le moyen de les transmettre.
Gôshu prend également une véritable ampleur morale, mais non moralisatrice, quant aux messages qu'il véhicule. Ainsi dès la première scène, on est happé dans la spirale du quatrième mouvement de la symphonie Pastorale de Beethoven, et ce grâce au travail et au talent collectif de l'ensemble de l'orcheste. Mais le charme est vite rompu par un violoncelle, celui de Gôshu. On retrouve ici le thème cher au cœur de Takahata, l'importance du travail et de l'effort communs, mis en péril par l'individualisme.


Tout au long du film, Gôshu, blessé dans son amour propre, va s'entraîner toutes les nuits pour combler son retard. Mais il ne parvient à rien car l'interprétation musicale ne se limite pas au respect d'une cadence. En effet, l'autre cause du « désaccord » de Gôshu est tout simplement son manque d'écoute à l'égard de l'autre. Cet autre symbolisé par les animaux qui viennent rendre visite à Gôshu et qui l'ouvrent peu à peu à la musique, au monde, mais aussi, paradoxalement, à lui-même. Ils libèrent le jeune homme buté et égoïste de sa chrysalide, le transformant en un musicien accompli et surtout en être sociable et généreux.
Comme l'explique Takahata, « Dans la société actuelle, beaucoup de gens s'enferment dans un monde virtuel. Plutôt que d'ouvrir leur cœur au monde réel, ils essayent de s'enfermer dans un univers irréel et confortable, car conçu sur mesure. Ils finissent par vieillir sans avoir mûri. Gôshu a la chance de rencontrer des animaux un peu frustres et pinailleurs. S'ils avaient été uniquement mignons et compatissants, il aurait préféré leur compagnie à celle des hommes. Le chat et le coucou inculquent à Gôshu la rigueur. Le tanuki au tambour et la souris lui enseignent la gentillesse et la compassion. »
Les animaux enseignent donc le goût pour le labeur et l'ouverture aux autres, sans toutefois symbolisés une Nature idyllique, où l'Homme pourrait se fondre. Gôshu appartient au monde des Hommes et c'est dans celui-ci qu'il s'épanouira définitivement. Il ne s'agit donc pas d'une fin moralisatrice, mais d'une conception de la vie éloignée de tout manichéisme que nous propose Takahata à travers ce conte.
Gauche le violoncelliste : Origines et production
Les origines du film

Créé au début des années 1970, Oh! Production était un studio spécialisé dans les formats courts et les séries. Au milieu des années 70, les exécutifs de la firme ont décidé d'investir dans une œuvre de catalogue susceptible d'augmenter la notoriété de leur petite infrastructure. Cependant, le budget du film devait rester limité et le nombre de techniciens restreint. Le producteur Kôichi Murata veut attirer des artistes doués et remédier aux défiances budgétaires sans vendre son âme au diable ni hypothéquer l'avenir de sa société. Il fait alors deux choix audacieux qui s'avèreront payants : donner carte blanche aux animateurs et ne pas limiter la production dans le temps. Réalisé presque bénévolement sur une période de six ans, Gauche le violoncelliste a bénéficié du total engagement des membres de l'équipe technique qui, entre deux contrats, ont sacrifié leurs congés pour s'investir corps et âme dans un projet qu'ils ont entièrement conçu.
« Je désirais depuis longtemps financer un film issu d'un ouvrage japonais », commente Kôichi Murata. « A l'époque, le dessinateur Toshitsugu Saida était employé dans ma société de production mais, perfectionniste, il avait pris un congé d'un an pour améliorer son style graphique [...]. Je lui ai quand même proposé de profiter de son temps libre pour faire un film avec moi. Au départ, je pensais que la bande deviendrait un court métrage de 30 ou 40 minutes, et qu'Isao Takahata s'occuperait du storyboard. Je croyais que l'affaire serait rondement menée. Mais, rien ne s'est vraiment déroulé comme je le prévoyais. Il a notamment été compliqué d'obtenir la permission des ayant droits. Initialement, le petit frère de Kenji Miyazawa ne souhaitait pas que le film soit produit. Isao Takahata, très prudent, pensait lui aussi qu'il ne fallait pas adapter en animation cette nouvelle de Miyazawa. Mais comme j'étais persuadé que le sujet était adéquat, j'ai fini par les convaincre tous deux. »
Cela faisait un certain temps que Takahata voulait adapter un roman de Miyazawa à l'écran, « mais cette chimère m'a longtemps semblé insaisissable, car ses œuvres se situent dans un monde imaginaire nommé Ihatobu dont chaque lecteur possède une représentation personnelle », explique Isao Takahata. « L'adaptation en image de cet univers risquait de ne pas correspondre aux visions de chacun. Heureusement, la nouvelle Gauche le violoncelliste est un peu différente. Je me suis dit que si l'on respectait la trame de l'histoire en la modifiant légèrement, la translation cinématographique était envisageable. Je souhaitais ardemment réaliser un film sur le Japon, ce qui était très rare à l'époque. L'action de la plupart des films d'animation se déroule dans des univers de type occidental qui, pour les Japonais, sont la référence en matière de fiction et d'exotisme, puisqu'ils diffèrent de leur quotidien. Parvenir à financer puis à vendre Gauche le violoncelliste était donc une gageure, car le film est profondément ancré dans le folklore nippon, même si son message transcende les frontières. »
Gauche le violoncelliste : de la nouvelle au film
Gauche le violoncelliste (Serohiki no Gôshu) est une nouvelle de Kenji Miyazawa (1896-1933) et a été tirée du recueil Train de nuit dans la Voie lactée. Cette sorte d'autobiographie transformée en fable a été rédigée peu après le retour de l'écrivain à Iwata, lorsque sa sœur est tombée gravement malade puis est décédée.
Cet auteur, très connu dans son pays, a renouvelé la poétique, en mettant en scène hommes et bêtes, êtres célestes ou pierres et mousses : il nous projette dans l'univers de l'enfance, où l'invisible et le visible se rejoignent, au bord du merveilleux. Le train de la Voie lactée, récit qui se déroule pendant la nuit de la fête du Centaure, égare le lecteur dans un monde où le réel se dissout, un monde merveilleux, un monde féerique. Si l'oeuvre de Miyazawa, quoique inclassable, fait désormais partie des classiques au Japon, elle reste encore relativement inconnu en dehors de son pays (seuls quelques uns de ses ouvrages ont été traduits en français).
Transcrit phonétiquement dans le syllabaire katakana, Gôshu se prononce « gauche ». On peut logiquement supposer que Kenji Miyazawa connaissait la signification de ce mot en français. Cette astuce linguistique fut initialement trouvée par Seiroku Miyazawa, le petit frère de Kenji, qui offrit à son frère un nom pour sa nouvelle. Dans la nouvelle, Gôshu est un jeune violoncelliste d'un orchestre local qui doit bientôt jouer dans la grande salle de concert de la ville. Il est le plus mauvais joueur du groupe et, un jour, lors d'une répétition, il se fait réprimander par le chef d'orchestre à cause de son jeu. Il rentre chez lui honteux et furieux, et décide de s'entraîner toutes les nuits. C'est au cours de ces nuits que viendront le voir plusieurs animaux et que Gôshu comprendra le sens de la musique. On voit donc que la trame du film de Takahata est similaire à l'œuvre de Miyazawa dont il s'est inspiré.




Néanmoins, on peut voir quelques différences non négligeables. Chez Takahata, les animaux aident Gôshu de façon explicite, lui inculquant des valeurs, alors que chez Miyazawa, la révélation est intérieure, inconnue du personnage même. Dans la nouvelle de Kenji Miyazawa, Gôshu est un violoncelliste professionnel qui, malgré ses engagements auprès de plusieurs orchestres, joue sans comprendre les secrets de son art. Contrairement au livre, Takahata a fait de Gôshu un jeune homme sans expérience, expliquant ainsi son choix : « Après concertation avec l'équipe, nous souhaitions tous que Gauche le violoncelliste évoque nos souvenirs d'artistes débutants, notamment cette sensibilité exacerbée et le complexe d'infériorité dont on souffre à cause du tract. Par ailleurs, nous voulions aussi que Gôshu ressemble à ces adolescents qui, à cause de leur timidité, semblent indifférents à tout. »
Pour ne pas limiter les aventures de Gôshu au voyage initiatique d'un musicien, les thèmes abordés dans le livre ont également été traités de manière plus globale dans le film. Là encore, le choix de Takahata est délibéré : « Quand un jeune homme essaye d'atteindre ses objectifs, il rencontre des obstacles, qu'il doit accepter, comprendre et surmonter. Petit à petit, Gôshu vainc sa timidité, se prend d'affection pour les autres et il acquiert ainsi son autonomie ; mais il ne s'en rend pas compte. Lorsque les gens de son entourage le félicitent pour ses énormes progrès, il reste incrédule, ne les croit pas. Finalement, à l'heure de la prise de conscience, il comprend la nécessité du dialogue et de l'abnégation... Gôshu est un miroir dans lequel toute l'équipe s'est reflétée. »
Takahata a également gommé certains éléments fantaisistes de l'œuvre de Miyazawa, notamment la scène finale du livre, qui ne voyait pas l'intégration de Gôshu dans la société.
Cette adaptation semble donc plus proche des aspirations contemporaines, véritable reflet des états d'âmes de l'équipe de réalisation, permettant à n'importe quel spectateur de s'identifier aux tribulations de Gôshu. De l'aveu même du réalisateur : « Les modifications apportées dans mon script n'avaient pas comme objet de lénifier le propos de l'œuvre originale. J'ai au contraire tenté de renforcer son impact et son universalité, sans pour autant trahir ma propre sensibilité. »
La production
La production de Gauche le violoncelliste a débuté en 1975 avec une équipe de moins de trente personnes. À l'époque, il avait été décidé que la mise en scène reviendrait à Isao Takahata, tandis que la composition scénique devait revenir à Hayao Miyazaki. Mais Miyazaki déclina la proposition, car il pensait qu'il valait mieux que le film évolue avec un seul metteur en scène, afin de garder une unité parfaite. C'est le dessinateur Toshitsugu Saida qui fait donc les premières ébauches de storyboard, tandis que Takahata est nommé réalisateur, Saida se mettant entièrement à son service.

Entre 1976 et 1977 Isao Takahata quitte momentanément la production pour réaliser une série de films d'animation pour la télévision. Pendant ce temps, Saida et Kôichi Murata stoppent également leur travail. Toutefois, les enregistrements de La chasse au tigre en Inde et Le joyeux cocher, des partitions néo-classiques spécialement composées par le compositeur Michio Mamiya, se poursuivent. Cela permet à l'équipe d'Isao Takahata de construire l'animation du film en accord avec une bande-son finalisée, luxe que les productions live et animées actuelles ne peuvent plus s'offrir en raison de son coût élevé.
Un an plus tard, en 1978, Isao Takahata revient à la tête du film. Il décide que tous les paysages et backgrounds de Gauche le violoncelliste doivent être dessinés par un peintre, afin de conserver les nuances de couleurs évoquées par Kenji Miyazawa dans sa nouvelle. Mais, comme la durée prévisionnelle du film dépasse déjà une heure, il est difficile de trouver un pastelliste acceptant d'effectuer seul un labeur d'aussi longue haleine. Takamura Mukuo accepte néanmoins de se charger de cette tâche.
Six années s'écoulent entre le début de la production de Gauche le violoncelliste et l'achèvement du film, avec la première projection le 19 septembre 1980 à la maison de la culture de Hanamaki. Son exploitation en salle est programmée l'année suivante après avoir remporté le Prix Ôfuji, référence absolue en matière de récompense dans le domaine de l'animation japonaise. Aujourd'hui encore Gauche le violoncelliste est toujours projeté dans les salles obscures de l'archipel. Il sert également de support pédagogique dans de nombreuses écoles de musique pour enfants. « Je ne pensais pas gagner de l'argent avec ce film, je l'ai réalisé uniquement par conviction et plaisir personnel », raconte Isao Takahata.
La sortie en France
Après la sortie française du Tombeau des lucioles en 1995, Les Films du Paradoxe, sous l'impulsion de son dirigeant Jean-Jacques Varret ont envisagé de distribuer d'autres films d'Isao Takahata. Mais certains comme Souvenirs goutte à goutte ou Pompoko ne peuvent être exploités car ces œuvres dépendant de l'accord Ghibli/Buena Vista. Gauche le violoncelliste n'était pas concerné mais, comme toujours avec les œuvres japonaises, les négociations furent longues et difficiles : il a fallu plus d'un an et demi de tractations entre le Japon et le bureau des ayants droit à Los Angeles.
Pour sa sortie française, le 5 décembre 2001 (19 copies), Gauche le violoncelliste a été proposé en version doublée afin qu'il touche un public plus familial que Le tombeau des lucioles et parce que selon Jean-Jacques Varret, une œuvre de cette nature s'y prête mieux. En effet, selon lui le public français ressent comme un décalage avec la langue japonaise. Un gros travail sur l'adaptation a été réalisé avec la traductrice Catherine Cadou, pour conserver les subtilités de la langue. Par ailleurs, le personnage de Gôshu a été doublé par un comédien, premier prix de conservatoire. Il a ainsi pu écouter les différentes partitions du héros afin de les avoir en tête et son jeu est donc en parfaite harmonie avec la musique, qui tient une grande place dans le film.


Affiches française et japonaise du film.
A noter que deux mois avant la sortie de Gauche le violoncelliste au cinéma, l'éditeur vidéo LCJ a sorti indépendamment le film en vidéo et DVD avec un doublage différent. Aucun terrain d'entente n'a pu être trouvé entre le distributeur et l'éditeur pour éviter cette sortie vidéo prématurée mais cela n'a pas empêché le film de tourner correctement en salles (près de 45 000 spectateurs, sans compter la projection dans de nombreux festivals).
Gauche le violoncelliste : Art et technique
Projet non commercial, produit de façon autonome dans le cadre d'un petit studio dévolu à la sous-traitance, Gauche le violoncelliste se distingue dans la production japonaise par l'ambition et la dévotion partagée de l'équipe singulièrement réduite, qui œuvra à sa réalisation. Cet ensemble de conditions particulières contribua à faire de ce film un véritable laboratoire où se sont élaborés de nombreux choix et motifs techniques nouveaux qui firent date et font désormais partie des moyens d'expression du dessin animé au Japon.
Les dessins
Le design des personnages, le storyboard et l'animation clef de la totalité du film ont été réalisé par un seul homme : Toshitsugu Saida. Ce travail titanesque a permis une plus grande unité scénique et graphique. Isao Takahata a laissé une relative liberté à Saita dans la représentation des personnages mais lui a donné quelques indications : « A part le coucou, que je lui ai demandé de représenter de face dans une scène, je l'ai également obligé à montrer certains personnages de manière subjective. C'est une des marques de fabrique de l'animation japonaise. On sacrifie parfois la cohérence stricte au profit de l'onirisme, pour magnifier les émotions que peuvent ressentir les spectateurs. »

Au niveau de l'animation, la plus grande difficulté rencontrée par Saida a été de représenter correctement les musiciens. Le plus grand soin a été apporté à la gestuelle de Gôshu (notamment les doigts) et à la façon dont il répète. Afin de bien comprendre et assimiler le mouvement des instrumentistes, des virtuoses ont été filmé en train de jouer. Saida a ensuite appris les mouvements des doigts et les positions de l'archet avec un violoncelliste professionnel. « C'était difficile de dessiner en accordant tous ces paramètres avec la musique, surtout lorsque Gôshu joue seul, car à cet instant, les yeux des spectateurs sont braqués sur lui, ce qui interdit toute approximation. »




Les décors
Takamura Mukuo est le décorateur du film, selon le choix d'Isao Takahata. Celui-ci est alors le directeur du studio Mukuo, connu pour avoir conçu les décors des films Galaxy Express 999 (Ginga Tetsudô 999) et de L'épée de Kamui (Kamui no Ken). Takahata le connait surtout parce qu'ils ont travaillé ensemble sur la série Marco / 3 000 lieues en quête de mère.

Mukuo a trouvé sa source d'inspiration dans un voyage à Gènes. Il a été marqué par les effets de lumière et a donc axé son travail sur les décors autour de cette préoccupation et de la notion de profondeur. L'atmosphère de Gôshu doit refléter un Japon rural, bercé par une lumière douce et par un élement essentiel, l'eau.

Il travaille à l'aquarelle de Chine et obtient ainsi un lavis nuancé aux couleurs claires et nuancées. Puis il travaille de manière inédite l'aquarelle : il pose une couche de couleur, la laisse sécher, en applique une deuxième, et ainsi de suite. Il décide également de remplir progressivement le décor, le complétant au fur et à mesure de l'application des couleurs. Ce n'est pas l'utilisation de l'aquarelle qui est originale, mais bien la façon dont Mukuo l'utilise qui rendent les décors de Gôshu exceptionnels. Ainsi l'ensemble des arrières-plans de Gôshu sont conçus selon cette technique très particulière, qui donne une profondeur et une mise en espace au film.




Quelques décors du film.
La musique

Un des buts d'Isao Takahata dans son film est d'initier et de faire aimer la musique de Beethoven (et la musique classique en général) au public. L'œuvre musicale récurrente du film est la sixième symphonie de Beethoven, dite Pastorale. Tous les mouvements et thèmes principaux ont été utilisés et cette musique illustre le maximum d'images possibles car Takahata voulait que la symphonie s'apprécie autant auditivement que visuellement. « Peut-être aurait-on pu réduire les interludes musicaux du film, mais j'ai insisté pour qu'on utilise les morceaux principaux dans leur intégralité. Je souhaitais que le spectateur ait envie de réécouter la sixième symphonie après avoir vu le film. » Kenji Miyazawa ne fait pas explicitement mention de cette musique dans sa nouvelle mais Takahata l'a choisi car il savait que l'auteur l'aimait beaucoup. Par ailleurs, la symphonie Pastorale convenait également parfaitement au cadre rural dans lequel se déroule l'histoire.
Pour ce qui est des compositions originales du film, Takahata, en mélomane averti, y a accordé un soin particulier. Même s'il n'a pas supervisé l'intégralité des séances d'enregistrement, il a donné des indications précises à l'orchestre afin de posséder un canevas suffisamment riche pour y broder les nuances de son style et celles de celui de Miyazawa. Pour cela, Takahata a commencé paradoxalement par faire une infidélité au romancier.

Dans sa nouvelle, Gôshu joue une rhapsodie pour guérir le souriceau. « Mais j'ai trouvé ça inadéquat, car ce genre de morceau est trop bruyant. J'ai donc choisi la symphonie n°6 de Beethoven. J'ai demandé à Michio Mamiya d'arranger le morceau de manière à ce qu'il convienne à un violoncelle en solo. Je voulais exprimer en cet instant l'harmonie de Gôshu et sa sincère sympathie pour le souriceau. » En revanche, au début du film, la chanson entonnée par un groupe d'enfants est bien celle qui a été écrite et composée par Kenji Miyazawa (on retrouvera le thème plus tard dans le film Pompoko). Quant aux deux autres morceaux principaux du film, La chasse au tigre en Inde et Le joyeux cocher, ils sont l'œuvre de Mamiya (il sera également le compositeur de la bande originale du Tombeau des lucioles ). « Je trouve que l'apparente simplicité du Joyeux cocher rend cette composition entraînante et enjouée. En ce qui concerne La chasse au tigre en Inde, comme je voulais souligner le manque d'expertise et de confiance de Gôshu, je me suis servi de ce morceau relativement basique pour mettre en évidence les tares du héros qui est encore incapable de jouer un morceau compliqué. Cependant, cette musique est très vive, rythmée, et dégage suffisamment d'énergie pour mettre le chat en déroute. »
De manière plus générale, Takahata désirait que l'implication du héros dans l'univers musical devienne de plus en plus importante à chacune de ses performances. Le processus symbolisé par les rencontres de Gôshu avec les animaux est la prise de conscience de l'interprète : quand il joue, il apporte aux autres. Plus il joue avec cœur et émotion, plus il s'améliore. Les différentes rencontres correspondent donc aux étapes (en raccourci bien entendu) de l'apprentissage du « jouer juste ». On comprend mieux pourquoi ce film particulièrement pédagogique est encore régulièrement projeté dans les écoles de musique japonaises.
Gauche le violoncelliste : Fiche technique


Crédits
| Titre | セロ弾きのゴーシュ (Serohiki no Gôshu) Gauche the Cellist / Gauche le violoncelliste |
|---|---|
| Année de création | 1981 (en réalité de 1975 à 1981) |
| Œuvre originale | Serohiki no Gôshu dans Train de nuit dans la Voie lactée de Kenji Miyazawa |
| Supervision de l'adaptation, calligraphie du titre | Seiroku Miyazawa |
| Planification | Kazuo Komatsubara, Kôma Yonekawa, Kôshin Yonekawa |
| Scénario, mise en scène et réalisation | Isao Takahata |
| Directeur artistique | Takamura Mukuo |
| Character design, storyboard, layout, directeur de l'animation, animation clé | Toshitsugu Saida |
| Couleurs | Masao Yoshiyama |
| Directeur de la photographie | Toshiaki Okaseri |
| Son | Yasuo Uragami |
| Musique | Michio Mamiya (La chasse au tigre en Inde et Le joyeux cocher) Kenji Miyazawa (paroles et musiques de la chanson du générique de début, Mélodie de la la Voie lactée) Ludwig van Beethoven (6ᵉ symphonie, dite Pastorale) |
| Violoncelle solo | Mitsuo Yashima |
| Producteur exécutif | Kôichi Murata |
| Production | Oh! Production |
Doublage japonais
| Gôshu | Hideki Sasaki |
| Le chef d'orchestre | Masashi Amenomori |
| Le chat | Fuyumi Shiraishi |
| Le coucou | Kaneta Kimotsuki |
| Le tanuki | Kazue Takahashi |
| La mère souris | Akiko Takamura |
| L'enfant souris | Keiko Yokozawa |
Doublage français
Doublage Films du Paradoxe
| Gôshu | Christophe Lemoine |
| Le chef d'orchestre | Henri Poirier |
| Le chat | Eric Legrand |
| Le coucou | Patrick Borg |
| Le tanuki | Maël Davan-Soulas |
| La mère souris et son enfant | Véronique Soufflet |
Quelques chiffres
| Date de sortie du film au Japon | 23 janvier 1982 |
| Date de sortie du film en France (cinéma) | 5 décembre 2001 |
| Durée du film | 1 heure 3 minutes |
Récompense
- 1982 - Mainichi Film Concours : lauréat du Prix Noburô Ôfuji



