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Entretien avec Hitomi Tateno :
expérience au studio Ghibli

 

Vous voici donc à travailler au studio Ghibli. Pouvez-vous nous parler de votre travail au poste de la vérification de l’animation ?

A cette époque, j’avais 5 ans de carrière en tant qu’animatrice, mais j’étais toujours inquiète car il y avait encore certains types de plans sur lesquels je n’avais encore jamais travaillé. Mais comme mon senpai, Mme Tachiki, allait être là, alors j’ai pensé que je pouvais y arriver, tout en continuant à apprendre à ses côtés.
Je comprenais qu’il s’agissait d’un travail de correction, mais je me demandais jusqu’où nous pouvions retoucher les choses. Évidemment, nous n’étions pas obligées de tout corriger, mais si notre équipe ou moi-même validions un plan et que celui-ci n’était pas bon, alors on le verrait à l’écran. Vous pouvez également décider de corriger tout ce qui n’est pas bon mais cela prendra alors énormément de temps.
Les valeurs de jugement sont différentes chez chacun et il était difficile de juger le travail de chaque animateur. Certains sont rapides mais rough et d’autres rendent un travail propre et fini. Je me demandais jusqu’à quel point je devais retoucher un plan sans trop en faire. Et il y avait souvent ce dilemme : si vous commencez à retoucher quelque chose, alors il faut aller jusqu’au bout, sinon le travail risque d’être incomplet.

Contrôliez-vous tout dans l’animation ?

Oui, je regardais tout. Pas seulement le mouvement général du personnage, je corrigeais également les expressions du visage. Si le mouvement n’était pas fluide, je pouvais, par exemple, redessiner une jambe directement sur le dessin. Et j’effectuais un line test, un contrôle vidéo de l’animation grâce à une machine dédiée, appelée Action Recorder.
Mais au début, je ne distinguais pas forcement bien ce qui était bon ou pas. Il y avait tant de personnes qui travaillaient pour l’animation que tous les plans me semblaient corrects. Je pense qu’il faut trouver le mouvement le plus adapté à chaque film. Je devais prendre la meilleure décision pour les parties qu’on me confiaient, en écoutant les senpai et en suivant les consignes.
Toutefois, à cette époque, je n’avais toujours pas confiance en moi-même lorsqu’on me demandait de corriger quelque chose et je me demandais si j’en étais vraiment capable. Il y a peut-être des choses que j’ai corrigées qui ont par la suite été reprises par mon senpai et qui sont maintenant dans le film. Peut-être effectuait-elle des corrections alors que j’étais absente ? Je ne peux pas savoir.
C’était là ma première année chez Ghibli.

Retouchiez-vous seulement les dessins qui composent l’animation (dôga) ou interveniez-vous aussi sur les poses clés (genga) ?

Normalement je ne pouvais pas toucher aux genga. Mais je pouvais encore corriger un certain nombre de choses sur les images nettoyées, même s’il est plus efficace d’intervenir directement sur le genga car il y avait des animateurs qui étaient rapides et un peu moins soigneux. Donc oui, il y a eu des cas où j’ai tout corrigé.

Dans certains documentaires, M. Miyazaki donne l’impression d’intervenir à toutes les étapes de la production. Comment travailliez-vous avec lui ?

Il arrivait parfois que M. Miyazaki ne soit pas convaincu par un plan déjà validé. Il redessinait alors les genga tout en s’excusant que c’était de sa faute.
Il pouvait aussi y avoir un ou deux plans à ajouter à la dernière minute, inexistants à l’étape du storyboard et alors même que le découpage était déjà terminé.
Pour Kiki, la petite sorcière, si je me souviens bien, la durée du film était déjà déterminée, mais pour ce projet, M. Suzuki avait heureusement prévu un peu de marge en plus. Toutes les étapes étaient bonnes : le contrôle de l’animation, la couleur et les finitions. Mais à l’assemblage, il manquait quelque chose et nous avons du faire des ajouts.
C’était pareil sur Porco Rosso. Alors que je pensais que c’était fini, j’ai reçu un appel de M. Miyazaki qui disait d’ajouter un plan.
Pour Kiki, c’était plus difficile, car j’ai du faire différentes retouches dans une scène, comme pour un patchwork. C’était un travail urgent à finir le plus vite possible. Dans ce genre de situation, nous ne pouvions pas sous-traiter. C’était donc à moi de m’occuper des dôga à créer. A ce moment-là, Mme Tachiki était absente et j’ai donc travaillé seule. On m’a appelée le matin et j’ai dessiné sans relâche, sans même manger le midi. Tard le soir, M. Miyazaki m’a apporté diverses victuailles en me disant : « Tu dois avoir faim ». J’ai tout mangé une fois mon travail terminé.

La taille de votre équipe était différente selon les films. Par exemple, sur Princesse Mononoke, il y avait une grosse équipe qui travaillait à la vérification de l’animation, mais sur Le vent se lève, vous étiez seule à ce poste. Y avait-il une raison à cela ?

Le vent se lève était particulier. En général, la vérification de l’animation démarre avec une ou deux personnes. Selon la charge de travail, nous ouvrions plus de postes pour ne pas mettre en retard les étapes suivantes comme la finition ou la prise de vue. Nous ajoutions donc des vérificateurs en quantité nécessaire pour respecter le planning.
Même si je souhaitais travailler toute seule ou bien en équipe réduite pour préserver la qualité, la plupart du temps, je devais agrandir l’équipe.
Sur Le vent se lève, j’ai insisté pour travailler seule. J’imagine que l’équipe de la finition souhaitait plus de vérificateurs, mais j’ai travaillé dur et j’ai accompli tout le travail. Je ne sais pas pourquoi j’ai voulu faire comme ça. En tant que responsable, j’aurais du ajouter plus de personnes, mais j’avais une bonne intuition à cette époque. Et ça s’est bien passé.
Il y avait aussi une raison à cela. C'était l’époque où la jeune génération de l’équipe des dôga avait tellement progressé que je n’avais plus besoin de beaucoup retoucher. Au final, si vous avez un bon animateur qui travaille sur un plan, ce n’est presque plus la peine de le contrôler ensuite. A vrai dire, ce genre de plan est plus agréable à travailler. J’aspirais à beaucoup de plans comme ça pour Le vent se lève. Sur ce film, j'ai senti la possibilité de travailler ainsi.

Quelles étaient les conditions de travail au studio Ghibli ?

Pour avoir travaillé seule chez moi un moment et pour un petit studio, j’avais l’impression que le studio Ghibli ressemblait à une école, avec M. Hayao Miyazaki comme directeur, dans laquelle je m’imaginais travailler comme professeur.
Ou bien, c’était comme un château, avec M. Miyazaki dans le rôle du roi, M. Suzuki dans celui du Premier ministre et nous, les plus âgés, nous étions les dames de compagnie ou les grands chambellans. Et il y avait aussi des jeunes nouveaux qui arrivaient. C’était merveilleux de pouvoir gagner sa vie dans ce cadre privilégié.
Le soir, il était interdit de faire des nuits blanches. Les portes étaient closes. Mais si je devais rester tard à cause d’une surcharge de travail, et même si le gardien était présent, quelqu’un de la production restait pour fermer. Fréquemment, il me ramenait ensuite chez moi en voiture. Dans les autres studios, beaucoup sont obligés de travailler jour et nuit.
Beaucoup pourraient peut-être penser que, comparé à d’autres entreprises, Ghibli était une « black company », mais par rapport à d’autres studios d’animation, Ghibli était un endroit béni. Nous étions protégés.

Les horaires de travail étaient-ils strictes ?

Oui, les horaires étaient fixes. Il y avait quand même quelques personnes désinvoltes qui arrivaient un peu en retard. Nous devions être là pour 10 heures. Au début, nous arrivions plus tard. Mais le règlement a changé et si nous arrivions à 10 heures, ce n’était pas considéré comme un retard. C’est une bonne entreprise, n’est-ce pas ? A Telecom, nous commencions à 9 heures et arriver en retard n’était pas toléré.

 

Sur cette photo de production de Mon voisin Totoro, Hitomi Tateno est la deuxième personne à droite de Hayao Miyazaki.
Yasuko Tachiki, son senpai, se trouve tout en haut à gauche.

 

Vous avez travaillé avec MM. Miyazaki et Takahata. Leur manière de travailler était-elle différente ?

Au fond, MM. Miyazaki et Takahata ont probablement beaucoup en commun. Tous les deux sont maniaques.
M. Miyazaki travaillait dur dès le matin et jusqu’à la fin de la journée. M. Takahata avait plus un profil d’ « artiste ». Il arrivait tard et si on le laissait faire, il ne venait tout simplement pas. Quelqu’un du studio devait aller le chercher chez lui en voiture. Dans le pire des cas, il arrivait vers 14 ou 15 heures. Il n’était pas un bon exemple. Entre nous, c’était : « plus tôt on arrive, plus tôt on rentre chez nous. » Mais pour M. Takahata, j’imagine qu’être chez lui le soir était un moment important pour se nourrir intellectuellement : lire, écouter de la musique ou regarder des films. Du coup, Il ne se réveillait pas à l’heure, et au final, il ne restait pas longtemps au studio dans la journée. Il ne restait pas tard le soir non plus d’ailleurs.
M. Miyazaki est un réalisateur qui dessine et corrige tout lui-même. Il nous expliquait les choses à l’aide de croquis et non pas par écrit ni par oral. Lorsqu’il nous donnait des indications, il y avait toujours un dessin. Par le passé, je pense qu’il avait l’habitude de dessiner plus détaillé, mais qu’avec l’âge, il ne pouvait plus être aussi précis. Il laissait donc au directeur de l’animation le soin de finaliser ses dessins. M. Miyazaki dessinait des montagnes de croquis.
M. Takahata ne dessine pas. Il est donc entouré pas des gens qui se substituent à ses propres mains. La taille de l’équipe principale est plus petite chez M. Miyazaki, celle de M. Takahata est plus grande, avec plusieurs dessinateurs, un storyboarder chargé de dessiner selon ses instructions, des peintres... De plus, il est méticuleux. C’est pour ça que je disais un peu plus tôt qu’il était « artiste ». Comme il a une connaissance pointue de l’art, s’il a en tête une image précise qu’il veut réaliser, il demande à retrouver cette méticulosité dans les images de ses films. Même si la charge de travail est lourde, c’est un réalisateur intelligent et très logique. Il ne dessine pas, mais comme il sait expliquer les choses avec une certaine diplomatie, la personne ne peut pas refuser. Et au final, nous rassemblions tous nos efforts jusqu’à ce que nous répondions à sa demande.
M. Miyazaki a étudié l’économie à l’université et je pense qu’il réfléchit en termes de coûts. Il ne demande pas de choses inutiles. C’est comme ça qu’il est passé par des moments difficiles par le passé. J’imagine, par exemple, que les productions de Heidi et Marco / 3 000 lieues en quête de mère furent très dures. Bien que ces séries soient merveilleuses, il a fallu pour réaliser ces magnifiques animations des efforts considérables pour augmenter le rendement. C’est pourquoi il n’y a pas de gaspillage dans sa manière de travailler.
M. Miyazaki est très travailleur. Je ne dis pas que M. Takahata ne l’est pas, mais plutôt que sa manière de travailler est plus proche de celle d’un artiste. Dans un sens, j’admire cela.

Votre propre manière de travailler changeait-elle en fonction de M. Miyazaki ou M. Takahata ?

Fondamentalement, c’était pareil. Mais avec M. Miyazaki, je n’étais pas forcément en « mode de combat ». Nous avancions de manière régulière jour après jour.
Avec M. Takahata, j’étais un peu obligé de montrer ma détermination, car au final, c’est nous qui allions avoir du mal à tenir les délais. J’avais beaucoup de respect pour lui, mais je devais aussi avancer dans mon travail et j’avais envie de lui dire que s’il ne travaillait comme il faut, ça risquait de devenir difficile pour nous.
La quantité de travail était la même avec les deux réalisateurs, mais avec cette facette de M. Takahata, elle donnait l’impression de demander plus d’efforts et le travail semblait plus volumineux.

Vos propos sur M. Takahata sont surprenants...

Mes propos sur M. Takahata sont peut-être embarrassants, mais j’ai néanmoins un profond respect pour lui. Il a juste une manière de travailler différente par rapport à l’image qu’il donne de lui et seuls ses collaborateurs le savent.
Si vous rencontrez M. Takahata hors du studio Ghibli, c’est quelqu’un de droit, qui ressemble vraiment à un noble. Il est capable de parler le français, c’est une personne vraiment intelligente. Parfois, il existe un côté caché chez les gens qui les rendent tout aussi intéressants.

Il est tout de même tellement surprenant que M. Takahata ne vienne pas parfois...

C’était comme ça. Si on le laissait faire, il ne venait pas. Il fallait anticiper et aller le chercher chez lui et lui dire : « Venez travailler s'il vous plaît. » Mais personne ne l’a jamais révélé car nous avions tous du respect pour lui. Je me demande d’ailleurs si je peux me permettre de le dire maintenant...

Il y a maintenant prescription, non ?

Oui. Et même si les gens le découvrent aujourd'hui, M. Takahata sera toujours aimé. Même dans ces conditions, c’était merveilleux que tout le monde fasse tous leurs efforts pour contribuer à l’achèvement de ses films.

Qu’elle était la situation des femmes au studio Ghibli ? Etait-elle différente des autres studios ?

Dans le milieu de l’animation, au début, il n’y avait pas beaucoup de femmes. Maintenant, il y en a beaucoup plus. Le nombre de fans d'animation, notamment féminins, a augmenté. J'imagine donc que cette base s’est élargie.
Dans cette industrie, si une personne est talentueuse, peu importe le sexe, femmes et hommes sont plutôt à égalité. A l’époque précédant encore ma génération, je pense qu’il n’y avait pas beaucoup de possibilités de devenir dessinatrice de genga. Maintenant, je pense qu’à compétence égale les opportunités sont les mêmes.
Malgré cela, arrivées à un certain âge, les femmes se marient. Elles ont des enfants et inévitablement, elles s’arrêtent pour les élever. Est-ce que l'industrie de l'animation actuelle en tient compte ? La réponse est probablement non. Il y a peut-être des entreprises qui font quand même attention à ça.
En tout cas, au studio Ghibli, il y avait une crèche. C’était une idée de M. Miyazaki. Etait-ce une idée politique depuis le début ou non ? Je n’en sais rien. Je suppose qu’il y avait cette crèche parce que M. Miyazaki aime les enfants et que tout son cœur est tourné vers eux.
Je pense que Ghibli était une bonne entreprise en termes d’avantages sociaux. Tout comme j’imagine que c’était bien fait du côté des congés maternité et parentaux. Comme j’ai longtemps travaillé pour Ghibli, je ne suis pas trop familière de ce qui se passe dans les autres studios, mais j’ai entendu parler de problèmes de rémunérations décentes. C’est pour cela qu’il a beaucoup de célibataires dans le milieu, car pour se marier il faut de l’argent au Japon. Et notamment dans ma génération. Même si les revenus sont suffisants, il y a beaucoup d'hommes et de femmes qui sont célibataires. Je ne suis pas mariée, un certain nombre de choses m’en ont empêchée. Toute la journée était dévouée à notre travail et s’il n’y avait pas de belles rencontres, il n’y avait aucun intérêt à se marier.

Le studio Ghibli et M. Miyazaki plus particulièrement sont connus pour respecter les femmes.

Chez Ghibli, les toilettes pour femmes étaient particulièrement belles et spacieuses. Elles disposaient d’un grand miroir. Je ne sais pas comment étaient celles des hommes, mais il semble que l’endroit soit plus étroit et plus ordinaire. Le miroir est également plus petit.
On dit que les femmes sont actives dans les films de M. Miyazaki. Il les laisse se confronter aux taches importantes. Vous vous souvenez de l'usine de Piccolo, le manufacturier d'avions dans Porco Rosso ? Et bien, c’est comme ça. C'est justement ça le studio Ghibli.

Effectivement, on y voit beaucoup de femmes y travailler.

Oui, elles fabriquent les avions intégralement. M. Miyazaki a conscience qu’une usine a besoin des femmes pour fonctionner, donc je suppose qu’il pense qu’il se doit de les respecter.

Au quotidien, aviez-vous le sentiment que M. Miyazaki était plus gentil avec les femmes et plus strict avec les hommes ?

Ce n’est pas qu’il était dur avec les hommes, mais si un collaborateur masculin lui demandait un autographe pour lui-même et sans que ce soit pour sa famille, il n’acceptait jamais et lui répondait froidement : « Si tu veux un autographe, fais-le toi-même. »
Si c’était une femme qui lui demandait en insistant, il pouvait accepter de temps en temps. Il ronchonnait en disant : « Bon, je n’ai pas le choix.» Mais c’était rare, car la plupart du temps, elles s’abstenaient. Pour ce genre de choses, il était un peu plus gentil avec les femmes.


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