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Entretien avec Hitomi Tateno : expérience de formatrice

 

Pouvez-vous nous parler de votre expérience de formatrice au studio Ghibli ?

Je n'étais pas responsable de la formation à la base. Mais deux ans avant Le vent se lève, Ghibli avait accueilli successivement deux vagues de nouveaux animateurs, formés dans les locaux de la société Toyota. Trente personnes que nous avions préparées pendant deux ans, une énergie fraiche pour le studio. C’est M. Miyazaki qui avait fortement insisté pour accueillir une jeune génération. Mais tous n’ont pas eu l’évolution attendue car nous avons tous besoin de temps pour mûrir. C’était pourtant des gens talentueux qui avaient été engagés, mais quand j’ai vu l’animation de La colline aux coquelicots, il y avait encore quelques personnes qui n’avaient suffisamment progressé. Ils avaient déjà plusieurs années d’expérience à ce moment-là, mais la raison pour laquelle j’ai souhaité aller encore plus loin, c’est quand M. Miyazaki a vu le résultat de l’animation du film. Il a signalé à la personne en charge du contrôle de l’animation que la marche des personnages n’était pas correcte. A ce moment là, je n’étais pas vérificatrice principale, mais je donnais un coup de main. J’ai alors suggéré à l’équipe de production de recommencer cette formation.
En général, notre activité entre les productions de longs métrages était d’aider les autres studios d’animation. Il s’agissait d’une sorte de rétribution pour leur soutien. C’était dans notre habitude de les aider ainsi, même si Ghibli n’en tirait que peu de bénéfices. Nous en avons donc profité pour refaire cette formation à ce moment-là. Nous avons sciemment réutilisé des genga de La colline aux coquelicots sans leurs intervalles de références pour qu’ils puissent les redessiner eux-mêmes sans s’en inspirer. Ces intervalles avaient été dessinés par les animateurs clés et je me demandais si ce n’était pas l’une des causes de ces critiques. Ce n’est pas facile à avouer, mais il peut déjà y avoir des problèmes au niveau des genga. C’est pour ça que je leur demandé de ne pas utiliser ces intervalles. Je voulais qu’ils puissent animer seulement à partir des genga. Ainsi, personne ne pourrait blâmer les animateurs clés. Et de toute façon, ils devront un jour apprendre à travailler de cette manière.
Je suis de la génération qui dessinait beaucoup. Ce n'est plus comme ça que ça se passe de nos jours. Maintenant, les taches sont très fragmentées. Accompagner ses genga de croquis est une évidence. Beaucoup de zen genga sont complets (cas où l'animateur clé accompagne ses poses de différents croquis de référence pour les étapes de l'animation). Certains fonctionnent, d’autres moins bien. Pour ma génération, peut-être que les animateurs clés nous faisaient confiance. Et de toutes façons, nous, les intervallistes, étions formés pour pouvoir dessiner sans références données au préalable par les animateurs clés. C'est pourquoi j’ai voulu transmettre ce que j’ai appris à mon époque, si ma technique était valable pour être utilisée par cette nouvelle génération. C’est pour cette raison que j’ai proposé de refaire une formation. J’ai choisi des cycles de marche et de course et autres plans intéressants du genre pour entrainer ces personnes. Je leur ai alors demandé de venir piocher au hasard dans ces plans disponibles pour qu'ils se fassent la main. Ils venaient ensuite me voir personnellement avec leurs dessins, et nous discutions du résultat.
Nous avons continué ce processus alors que la production du Vent se lève avait déjà commencé. Au début de celle-ci, il n’y avait pas beaucoup de plans à retravailler pour moi et ça me permettait de me consacrer à la formation. Nous avons fait cela alors que nous n’étions pas surchargés. A ce moment là, comme mon bureau se trouvait juste à côté de celui de M. Miyazaki, j’imagine qu’ils étaient intimidés de l’approcher aussi en venant me voir. Et moi, je me disais que si je ne leur donnais pas les bons enseignements, M. Miyazaki n’allait pas être content et allait intervenir ou me faire des reproches.
En avançant dans la formation, j’ai remarqué que la difficulté étaient plus ou moins la même pour tous. Ils restaient bloqués presque tous au même endroit. Je me disais que s’ils parvenaient à surmonter ce blocage, ils arriveraient à dessiner des plans que je pourrais facilement valider. Je pense que c’est grâce à cette formation que j’ai pu travailler seule à la vérification de l’animation sur Le vent se lève. Ils ont travaillé dur pour s’approcher du niveau d’animation que je demandais et ils ont fait des progrès.
Au lieu de tout corriger, j’indiquais simplement ce qui était bon et moins bon dans leurs dessins, en expliquant qu’il suffisait de corriger un point pour obtenir un cycle de marche stable. Un personnage instable sera inconfortable pour l’œil du spectateur. Si j’explique clairement ce qu’il faut faire et que cette personne comprend, elle pourra ensuite travailler correctement sur les plans suivants. Au final, ils sont devenus des animateurs capables de se corriger et de se poser les bonnes questions en dessinant.
Un jour, quelqu’un que j’ai formé est venu au Sasayuri Café. C’est maintenant un animateur confirmé et il m’en a remercié. En y réfléchissant maintenant, cette formation a produit de bonnes choses. A l’époque, je me demandais s’il n’était pas un peu arrogant de ma part de dire des choses difficiles à d’autres personnes. Mais toutes ces choses valaient aussi pour moi et j’ai également beaucoup appris de cette expérience.

 

Durant la production de Mon voisin Totoro, derrière Hitomi Tateno, Hayao Miyazaki travaille.
Sur Le vent se lève, sa table est cette fois juste à côté du maître (illustration de Minoru Ôhashi).

 

Quels sont les critères pour faire un bon animateur ?

Un bon animateur est quelqu’un qui n’est pas bloqué sur une seule idée. C’est quelqu’un qui a l’esprit flexible. Je dis souvent, au début, on essaye de bien dessiner, mais ce n’est pas le plus important. Ce qu’il faut, c’est être capable de dessiner en se projetant soi-même dans le dessin.
Dans les films en prise de vue réelle, ce sont des acteurs qui jouent. Dans l’animation, il faut se mettre à la place de ces acteurs, sans forcement chercher à dessiner des personnages qui nous ressemblent. Connaissez-vous le manga Garasu no Kamen (Laura ou la passion du théâtre) ? C’est comme pour Maya, son héroïne principale, il faut se projeter dans le personnage, arriver à être l’herbe, le vent, l’eau, une feuille ou une pierre. C’est pour arriver à cela qu’il faut connaitre beaucoup de choses et avoir de l’imagination. Ce n’est pas forcement le réalisme qui prévaut, on peut ajouter de la fantaisie et minimiser ses connaissances du réel. Parfois, il y a des moments où nous devons dessiner en éliminant des choses inutiles.
Quelqu’un sachant juste bien dessiner ne fera pas un bon animateur. Il faut aussi qu’il soit souple et sans entrave. Le métier d’animateur est vraiment intéressant. S’il y a 100 animateurs, alors il y aura 100 façons de faire. Le résultat ne sera jamais unique. Essayez d’imaginer l’animation comme un orchestre où chaque animateur se bat pour proposer sa meilleure interprétation sur le plan qui lui est assigné.

Apportez-vous toujours votre aide au studio Ghibli pour la formation ?

Non, je n’y participe plus. Mon travail dans l’animation est terminé. Je n’en suis pas sûre, mais on m’a dit que les gens qui travaillent sur le nouveau film du studio Ghibli sont formés par la génération que j’ai formée.

Il semble que les graines que vous avez semées ont porté leurs fruits...

Si c’est le cas, j’en suis ravie. J'espère que je n’ai pas transmis de mauvaises choses.


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