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Localisation : De retour à Lyon, après Paris et Bordeaux
Le papier et ses usages au Japon
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Introduction
Nous sommes en permanence à proximité d’un morceau de papier, quand nous n’en promenons pas directement sur nous, sous forme de mouchoir, de billet ou de carte de visite, par exemple. C’est peut-être encore plus le cas au Japon, où ce médium sert aux mêmes fonctions qu’en Occident mais aussi à quelques autres, plus spécifiques de la culture nippone.
Qu’est-ce que le papier, fondamentalement ? Selon la définition du dictionnaire (le Robert), il s’agit d’une « matière fabriquée avec des fibres végétales étendues et séchées pour former une feuille mince » et ce terme provient du mot « papyrus ». Or le papier tel qu’on l’entend depuis son invention il y a deux mille ans ne provient pas du papyrus et n’est pas obtenu de la même manière que ce support d’écriture égyptien.
Le papier, inventé par les Chinois il y a sans doute plus de 2000 ans, est une pâte constituée de fibres végétales (c’est-à-dire de longues molécules de cellulose) dissociées par cuisson et battage, mélangées et étendues en feuille. Au Japon, ce matériau à la fois léger, pliable et imperméable a été amélioré et adapté à d’innombrables fonctions et usages, des plus pragmatiques (murs des habitations, écriture, monnaie et même habillement) au plus artistiques (calligraphie, peinture, pliage…).
Le papier reste un matériau omniprésent au Japon comme dans tous les autres pays développés en dépit du développement des supports d’information informatiques. La multiplicité de ses usages traditionnels, pour certains spécifiques à la culture nippone, le développement des journaux ou encore la popularité des mangas en fait toujours un matériau emblématique du Japon.

Remarque : l’essentiel de ce qui est dit ici à propos des objets à base de papier au Japon n’est finalement qu’un condensé de l’ouvrage de D. Buisson, Japon Papier [2]. J’ai tenté d’en sortir les informations essentielles sur quelques-uns seulement de ces objets et sans le paraphraser. On trouvera dans cet ouvrage beaucoup plus de détails sur ces utilisations du papier et sur d’autres encore, des analyses ethnologiques ou sociologiques plus fouillées et évidemment une iconographie autrement plus fournie.

Préliminaire : la structure des fibres végétales
Avant de parler du papier en lui-même et pour définir le vocabulaire technique utilisé ensuite, rappelons d’abord rapidement comment s’organisent les fibres des végétaux qui représentent le constituant fondamental du papier.
Une cellule végétale se distingue fondamentalement d’une cellule animale par la paroi rigide qui l’entoure et la lie à ses voisines. Le composant majeur de cette paroi est la cellulose.
La molécule de cellulose est un enchaînement (polymère) régulier d’une molécule chimique cyclique fondamentale à six carbones (un ose, comme le glucose).

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Ces chaînes s’assemblent et s’alignent spontanément entre elles pour former des protofibrilles, lesquelles, à leur tour, sont rassemblées en microfibrilles de cellulose. Les microfibrilles, reliées les unes aux autres par d’autres molécules (hémicelluloses, pectines), forment la paroi de la cellule végétale.

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La structure de la paroi présentée ci-dessus est celle de la paroi dite primaire, la première formée. Une cellule végétale mature synthétise en plus, entre cette paroi primaire et la membrane plasmique, une paroi secondaire qui est, en gros, une série de couches de microfibrilles de cellulose déposées les unes sur les autres comme du contre-plaqué.
Concrètement, un examen au microscope électronique de la paroi d’une cellule végétale permet de voir les microfibrilles de cellulose.

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Tout le procédé d’élaboration du papier va consister, pour faire simple, à extraire de la matière première végétale (le bois) ou indirectement végétale (le chiffon, le tissu) ces microfibrilles de cellulose pour les purifier et les rassembler ensuite en un nouveau réseau qui formera une feuille de papier. Le papier sera d’autant plus blanc et d’autant plus grande qualité que la proportion de la cellulose y sera élevée.

La méthode traditionnelle chinoise et japonaise de fabrication du papier part directement de végétaux, non de tissus comme ce fut le cas en Europe pendant plusieurs siècles. On ne décrira ici que cette procédure asiatique. Les curieux qui voudraient en savoir plus sur les techniques européennes plus récentes et sur la fabrication industrielle du papier trouveront tout ce qu’ils peuvent souhaiter dans le premier ouvrage mentionné en référence [1].

I. Petit rappel de l’histoire du papier

A. Les origines du papier

L’histoire attribue la mise au point de la fabrication du papier à un haut fonctionnaire chinois de la cour des Huan, du nom de Cai Lun, en 105 de notre ère. Les découvertes archéologiques laissent penser que ce matériau était déjà fabriqué depuis bien plus longtemps en Chine, mais Cai Lun l’aurait amélioré pour le rendre propre à l’écriture, aurait favorisé sa production et en aurait introduit l’usage à la cour.
Ce papier chinois est fabriqué à partir des fibres de différents matériaux, en particulier, déjà, l’écorce du mûrier à papier (Broussonetia papyfera), mais aussi le chanvre, la paille de riz ou encore de vieux filets de pêche. Prenons le cas du mûrier : la partie interne de l’écorce, ou liber, est prélevée et découpée en lanières. Celles-ci sont alors bouillies puis martelées au pilon jusqu’à ce que les fibres se trouvent dissociées en fibrilles. Le matériau a alors l’aspect d’une pâte que l’on peut alors étaler sur un tamis en bambou, par les mailles duquel l’eau s’échappe. La feuille est ainsi laissée à sécher, après quoi elle est encollée, c’est-à-dire recouverte d’amidon de riz, qui la rend imperméable et apte à recevoir l’encre sans la boire comme un buvard [1].
L’expansion de l’usage du papier en Chine puis plus tard dans les empires arabo-musulmans tient à ses nombreuses particularités par rapport aux autres supports existants : les chinois écrivaient auparavant sur des lattes de bambous rassemblées en pesant rouleaux, difficiles à transporter. Le parchemin, une peau tannée et étirée, est, elle, plus résistante que le papier et a longtemps gardé une valeur plus importante en Europe, mais les inscriptions qui y sont portées peuvent être effacées par grattage (un parchemin ainsi réemployé devient un palimpseste). Il ne convient donc pas à la conservation de documents officiels et encore moins pour battre monnaie. Seul le papyrus égyptien, où les fibres végétales sont tissées et non pas simplement mises en solution, se rapprochait vraiment du papier.

B. L’importation et l’évolution du papier au Japon

L’arrivée du papier au Japon accompagne l’importation d’autres éléments techniques et culturels chinois et en particulier le bouddhisme et ses textes sacrés, qu’il faut pouvoir recopier. Selon les textes japonais, la technique de fabrication du papier aurait donc été apportée par un moine bouddhisme en 610. Le mûrier et le chanvre étant déjà présents et cultivés au Japon à cette époque, cette industrie s’y implante vite et reçoit très rapidement des améliorations techniques. Comme en Chine, cependant, le papier reste un matériau noble, dont la fabrication exige de l’artisan un grand soin (comme c’est aussi le cas des autres artisanats japonais : forgerons, laqueurs, etc…). Pas plus en Chine qu’au Japon, par conséquent, l’idée d’une mécanisation ou d’une industrialisation de la production du papier n’a vu le jour avant le 20ème siècle et le contact avec l’Europe industrielle.

Dans le Moyen-Orient musulman, par lequel la technique et l’usage du papier ont transité pour atteindre l’Europe, cette technologie n’a pas gardé ce statut d’artisanat. La fabrication du papier s’y est mécanisée. Par contre, son usage pour transcrire les paroles divines, et la volonté associée d’en faire un support d’expression artistique avec la calligraphie, a interdit l’invention de l’impression mécanique dans cette région. C’est ainsi que seule l’Europe a finalement franchi ces deux étapes de la mécanisation, mécanisation de la production du papier puis mécanisation de l’impression des textes.

Le papier sert donc initialement au Japon à la copie des textes bouddhiques, mais dès que les améliorations techniques en ont fait un matériau plus solide et plus esthétique, éventuellement teinté, il est devenu support d’œuvres d’art. Ses usages principaux évoluent ensuite avec l’histoire et la civilisation nippone : à l’époque Heian (794-1192), qui voit le développement de l’aristocratie et de la vie de cour, les nobles utilisent en quantité du papier de très grande qualité pour s’adonner à la versification et à la calligraphie. Avec la longue période troublée des royaumes combattants (1192-1603), le papier redevient plus humble, uni et utilitaire. C’est aussi l’époque durant laquelle se généralise la monnaie de papier. Néanmoins, les conflits entre provinces qui caractérisent aussi cette période compliquent la circulation du papier, qui reste un matériau onéreux. En contrepartie, les différents fiefs rivalisent aussi par la qualité de leur papier, ce qui amène certaines régions ou certains villages à se spécialiser dans cette industrie.
En 1603, le shogun Tokugawa Ieyasu rétablit l’unité du pays. Il impose la paix et muselle les vélléités guerrières des daimyos en redistribuant les terres. La production de papier par ces nouveaux domaines est encouragée car le papier devient une source d’impôt. En même temps, le Japon se coupe du monde extérieur et cet isolement conduit à l’exacerbation de son art de vivre, avec par exemple sa vénération pour la maîtrise du geste et pour le talent de l’artisan. Ces artisans développent donc de nouveaux types de papier (des papiers de plus en plus fins apparaissent) en même temps que se diversifient leurs usages (papier d’estampes, papier filtre, papier toilette…) [2].
Avec l’ère Meiji et la reprise de contact avec l’Occident, à partir de 1869, le papier industriel occidental vient très vite concurrencer le papier japonais, ou washi, dont la fabrication artisanale ne peut suivre l’explosion de la consommation du papier sous toute ses formes, caractéristique des sociétés modernes occidentalisées. La volonté relativement récente des autorités de préserver et de mettre en avant les spécificités culturelles japonaise, ainsi que le regain d’intérêt de nombreux artistes et artisans nippons ou occidentaux pour les arts traditionnels japonais, a permis au washi, de perdurer, devenant papier de luxe et « symbole » culturel.

II. Le papier japonais traditionnel, le washi

Le nom du papier japonais traditionnel, washi, vient de wa, le caractère chinois désignant le Japon et de shi, celui représentant la matière du papier. Mais les japonais n’emploient ce terme pour désigner spécifiquement leur papier que depuis le 19ème siècle, pour distinguer ce matériau du papier occidental [1]. Sa fabrication est encore assez proche de celle du papier chinois, avec cependant plusieurs spécificités.
Tout d’abord, les plantes employées pour matière première sont légèrement différentes. Le Japon a adapté le procédé de fabrication à trois plantes locales : le kozo (Broussonetia kajinoki), une autre espèce de mûrier que le mûrier à papier, le mitsumata (Edgeworthia papyrifera) et le gampi (Diplomorpha sikokiana). Comme cette dernière plante ne pousse qu’à l’état sauvage, elle s’est raréfiée et son utilisation a diminué à partir du 16ème siècle, quand l’emploi du mitsumata a été développé.
Ensuite, la préparation des fibres commence au Japon par une ébullition dans une eau chargée de cendres de bois, donc rendue basique, ce qui favorise la dissociation des fibres de cellulose, insolubles, et la solubilisation des autres composés indésirables (lignine et hémicelluloses). Les fibres sont ensuite longuement lavées (entre une demi-journée et trois jours) dans une eau claire et très froide (les nombreux torrents des montagnes japonaises sont donc un autre ingrédient du développement de cet artisanat). Les dernières impuretés sont encore enlevées à la main puis les fibres sont effilochées par battage.
Autre particularité du procédé japonais, le mélange obtenu reçoit ensuite un latex tiré d’une plante aquatique, le tororo-aoi, latex qui sert d’agent de liaison entre les fibres. Enfin, une nouvelle méthode d’étalage des fibres sur le tamis est inventée au Japon : les fibres sont entrecroisées lors de l’étalage par un mouvement de va-et-vient appliqué au tamis.

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Une fois la pulpe étalée sur le tamis, l’eau en est expulsée par pressage, puis la feuille est levée, c’est-à-dire extraite du tamis. Les feuilles rassemblées sont à nouveau pressées, plus graduellement (une nuit environ), pour extraire l’eau excédentaire restante, puis contrôlées et mises à sécher[2]

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Le washi peut, bien sûr, être teint. Initialement, la teinture avait peut-être pour utilité d’augmenter la conservation du papier : les décoctions de plantes tinctoriales employées avaient aussi pour effet de repousser les insectes et d’empêcher le développement des moisissures. Les couleurs utilisées proviennent de diverses feuilles ou racines de plantes ou encore de minéraux comme l’oxyde de fer.
La coloration peut s’effectuer à plusieurs moments différents dans le procédé de fabrication : soit avant la préparation de la pulpe de papier, auquel cas les fibres sont battues dans un bain de teinture, égouttées puis placées dans un bain de « mordant », qui fixera la teinte sur les fibres, dans la masse du matériau ; soit après l’obtention de la feuille, qui est alors plongée dans la teinture puis dans le mordant, et cela jusqu’à trois fois pour assurer une meilleure fixation de la couleur. Une dernière solution consiste à passer simplement la teinture sur la surface de la feuille à l’aide d’une brosse, ce qui permet éventuellement de ne teindre qu’une des deux faces.
Selon la plante employée comme matière première (kozo, mitsumata ou gampi), le washi obtenu sera plus ou moins épais, plus ou moins résistant et son emploi sera donc fonction de cette nature initiale. Mais les usages du papier sont très nombreux.

III. Les multiples usages traditionnels du papier

Le papier sert, comme ingrédient majeur ou mineur, à la confection d’un nombre considérable d’objets de la culture japonaise. Seuls quelques-unes de ces utilisations seront présentées ici, pour leur caractère typique et souvent associé à l’image du Japon traditionnel qui circule en Occident. On ne parlera pas non plus des objets directement repris de la culture chinoise, sans modification très notable, comme par exemple les lanternes. On ne traitera pas non plus du papier comme support de la calligraphie, même s’il joue évidemment un rôle non négligeable dans la beauté du résultat obtenu par l’artiste.

A. La maison de bois et de papier : le shoji

Le climat japonais est bien particulier, avec surtout un été chaud et moite sur tout l’archipel, à l’exception d’Hokkaido. La maison nipponne y a été adaptée : elle est montée sur pilotis (qui répondent aussi aux fortes pluies de Juin et Septembre) et garnies de parois coulissantes qui permette une bonne aération.
Les cloisons coulissantes, ou shoji, sont rendues à la fois légères et opaques par l’usage du bois comme armature et du papier comme fenêtre. La cloison est constituée d’un cadre portant un croisillon de bois sur lequel sont tendues, du côté extérieur, de grandes feuilles de washi. Le papier est découpé à la taille du cadre, mais comme les dimensions du papier se sont standardisées, c’est le cadre qui s’est adapté : un shoji est couvert de quatre feuilles (de 51 par 56 cm) [2]. Si le shoji donne tout son cachet à la maison japonaise en y créant une ambiance particulière et si le papier est résistant, il n’est pas à l’abri d’une déchirure. Si celle-ci est trop importante pour être colmatée, par des motifs de papier découpés par exemple, le remplacement d’une feuille, techniquement facile, est, esthétiquement, plus délicat : une petite différence d’épaisseur ou de couleur de la nouvelle feuille suffit à détruire l’unité de la paroi.

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Complémentaire des parois externes en papier, la décoration et l’aménagement intérieur de la maison font aussi appel au papier, avec les paravents, simple panneau plat (fusuma) ou assemblages pliant, encore une fois héritée de la civilisation chinoise (byobu).

B. Les ustensiles en papier : éventails et ombrelles

Lui aussi venu de Chine mais très lié au climat japonais, l’éventail, objet utilitaire, est devenu support d’œuvre artistique puis objet indispensable à d’autres arts nippon, en particulier le théâtre. L’éventail est toujours constitué de papier soutenu par des baguettes de bois léger et souple, mais deux formes se distinguent : l’éventail rigide et plat (ushiwa) dérivé des premiers éventails, faits de papier tendus sur une armature circulaire à la manière d’une peau de tambour, et l’éventail pliable, en arc de cercle, le sensu.
Différentes sortes d’éventail sensu sont apparues selon leur usage, de l’éventail utilitaire à l’éventail de danse au maniement codifié en passant par l’éventail de parure, signe de rang social et intellectuel des aristocrates, ou encore l’éventail de guerre, garni d’un lourd papier huilé et dont les branches extérieures étaient métalliques, pour parer les coups de sabre ! Chaque type porte un nom particulier, mais « le nom de ogi est à retenir pour tous les éventails à valeur artistique […] ou dont l’utilisation relève d’un domaine esthétique » (D. Buisson, [2]).
Deuxième exemple d’ustensile de papier adapté au climat comme le précédent et indissociable de l’image de la société traditionnelle japonaise, l’ombrelle (wagasa). Un parasol fait de papier tendu sur une armature de bambou servait dès le 7ième siècle à protéger le haut clergé shinto du soleil lors des cérémonies en dehors des temples. Son usage s’élargit ensuite dans l’aristocratie comme symbole de haut rang, marqué aussi par la couleur rouge (couleur de cérémonie) de la corolle de papier, puis dans le bas clergé et le peuple. Encore une fois, c’est à l’époque Edo que l’artisanat des ombrelles fleurit, surtout dans les régions où pousse le bambou qui en constitue l’armature (Gifu et Fukui, par exemple, furent ainsi de grands centre de production) [2].
Une ombrelle se compose d’un manche en bambou portant une couronne mobile de membrures, elles aussi en bambou. Ces membrures sont reliées entre elles par des fils de coton ou des crins de cheval, et leurs extrémités libres sont maintenues écartées les unes des autres par un autre fil. Sur cette armature sont disposées d’abord un cercle de papier plié assez résistant, qui constituera la bordure de l’ombrelle, puis des bandes de papier triangulaires. Les nervures sont ensuite laquées et le papier huilé pour en assurer l’étanchéité. L’objet fini est efficace et résistant, ce qui ne l’empêche pas d’être aujourd’hui largement dépassé par l’industrie du parapluie à l’occidentale [2].

C. Le papier des rites, des fêtes et des loisirs

Le papier est arrivé au Japon pour servir le bouddhisme, mais il a très rapidement été employé par le culte shinto. Sa blancheur évoquant la notion de pureté, il serait devenu d’une part un symbole de la présence du divin et d’autre part, en écrivant dessus, un support idéal pour s’adresser aux kami. C’est ainsi que les temples shinto s’orne de multiples bandes de papier pliées en zigzag, les gohei, qui symbolise la présence des divinités [2] et que, lors des fêtes de Nouvel An, les horoscopes reçus à cette occasion sont pliés et noués aux branches des arbres du temple.
Partant de cet usage rituel et religieux, le papier est devenu le matériau de base de tous les accessoires des cérémonies puis des fêtes et enfin des loisirs profanes. Nombre de pièces des costumes de cérémonie portés lors des fêtes shinto sont faits de papier. Les statues votives de pierre ou de bois des temples deviennent, dans les demeures et les commerces, des statuettes de papier mâché. Les héros de contes, les animaux du zodiaque et du folklore sont ainsi figurés sous forme de masques ou de statuettes porte-bonheur (hariko) de papier mâché obtenu par recyclage des feuilles de washi. La fabrication d’un hariko comme celui du « chat appelant » (maneki-neko), ci-dessous, recycle du washi épais en le laissant tremper plusieurs jours dans l’eau. La pâte obtenue est appliquée sur un moule en bois. Une fois sèche, la figurine est fendue en deux, démoulée, puis recollée [2].

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Autre objet de papier en usage lors des fêtes mais aussi transformé en jeux de loisirs, le cerf-volant. Il s’agit là encore d’une importation de Chine, à partir de l’époque Heian (794-1192), mais son usage ludique et populaire ne date que de l’époque Edo, donc du 17ième siècle. Avec la paix revenue de l’ère Edo, le cerf-volant, ou tako, initialement jeu d’enfant, devient pour les adultes une nouvelle façon de rivaliser pacifiquement, d’abord par l’esthétique de son appareil, ensuite lors de batailles aériennes où chacun tente, à l’aide de son tako, de sectionner le fil du cerf-volant adverse.

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Dernier exemple emblématique des loisirs japonais faisant appel au papier, le pliage, l’origami. Cette tradition ludique dériverait de l’utilisation du papier d’une part comme emballage de produits précieux puis de cadeaux et d’autres part comme élément de décoration. Les ouvrages anciens les plus connus qui recensent les pliages classiques remontent au 18ième et au 19ième siècle seulement, mais leurs sources pourraient remonter à l’an mille.
L’origami, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’impose pas formellement l’emploi d’un format de papier particulier (même si la plupart des pliages classiques partent d’un carré), pas plus qu’il n’interdit le découpage. Les pliages les plus connus sont la grenouille et, surtout, la grue. Facile à réaliser, la grue est aussi symbole de bonheur, et par conséquent utilisé comme offrande aux kamis ou comme cadeau, symbole de vœux de bonheur.

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Mais l’origami n’est plus aujourd’hui une activité purement japonaise. Les amateurs d’origami viennent désormais de nombreux autres pays et créent toujours de nouveaux pliages, certains d’une complexité stupéfiante. Mais pour nombre de plieurs, une part de la beauté d’un origami tient à la stylisation géométrique des formes, qui évoque le modèle réel plus qu’il ne le reproduit.

Conclusion : Le papier dans le Japon moderne

Bien évidemment, le Japon actuel n’utilise plus seulement le washi, devenu papier de luxe, ni le papier mâché, mais toutes les formes modernes de papier issues des développements techniques et industriels de l’industrie papetière occidentale. Mais quelle que soit la technique employée pour le produire, les usages du papier et les quantités de papier utilisées quotidiennement se sont multipliés dans toutes les sociétés occidentalisées et peut-être plus encore au Japon.
Deux média en papier s’attachent maintenant à l’image du Japon moderne : les journaux et les manga. La presse nipponne est lue quotidiennement par des millions de japonais : l’Asahi Shimbun, fondé en 1879, tire à 8 230 000 exemplaires son édition du matin et encore à 4 400 000 exemplaires celle du soir, quand, pour comparaison, le New York Times ne sort qu’à 1 160 000 exemplaires chaque jour (source : ]Courrier International). Quand certains lisent les journaux, d’autres parcourent les mangas pré-publiés par un nombre considérables de revues (plus de 300) hebdomadaires, mensuelles voire trimestrielles, de format et d’épaisseur variables, souvent à base de papier recyclé (source : Wikipedia) et pour certains seulement publiés en album. Chaque jour, une dizaine de publications paraissent à environ un million d’exemplaires(http://www.dnp.co.jp/museum/nmp/nmp_i/articles/manga/manga1.html).
L’industrie du manga représenterait ainsi à elle seule 40 % de l’édition japonaise, soit un marché de 520 milliards de yens (4043 millions d’euros) (source : Arte, http://www3.arte-tv.com/fr/art-musique/mangarte/403826.html).


Références bibliographiques

[1] Pierre-Marc de Biasi, Le papier. Une aventure au quotidien. Découvertes Gallimard n° 369, 1999. Tout ce que vous voulez savoir sur le papier, son histoire et sa réussite, dans un format compact. Avec une iconographie pléthorique et de grande qualité, comme dans chaque ouvrage de cette collection.

[2] Dominique Buisson, Japon papier. Pierre Terrail, 1991. Un ouvrage entièrement dédié aux usages japonais traditionnels du papier, avec de splendides photographies.

[3] Le Robert C. Williams Museum of Papermaking de l’ Institute of Paper Science and Technology présente un site très documenté sur la confection du washi : http://www.ipst.gatech.edu/amp/collection/washi/index.htm

[4] Nelly Delay, Le Japon éternel. Découvertes Gallimard n° 362, 1998.

[5] Un exposé en ligne et en français sur l’origami, proposé par des étudiants de l’INSA de Lyon dans le cadre d’un cours de japonais. Très complet, il mérite le coup d’œil ne serait-ce que pour les splendides pliages, œuvres de spécialistes de l’origami, qui y sont présentés. http://www.phpmyvisites.net/web/origami/siframes.html

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Message Publié : 24 Mai 05 22:35 
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Localisation : Plus entre Pissevieille et Berrybouy (et oui, y'en a qu'ont de la chance dans la vie !)
Ca y est !
J'ai tout lu !!! :D
Wouhaou... Merci pour toute l'info ainsi synthétisé (et la partie sur la structure du papier est juste assez simplifiée pour des littéraires comme moi)
On savait que le Japon était une société où le papier était un matériau prépondérant mais là, on découvre vraiment
Et j'aime beaucoup la conclusion avec les quotidiens (je crois d'ailleurs que 5 des plus gros tirages mondiaux étaient japonais... En tout cas, les 2 plus gros sont japonais, c'est sûr "Asashi Shimbun" comme signalé par Cyr et le "Yomiuri Shimbun" qui flirtent entre les 12 et les 15 millions d'ex. [par comparaion le plus gros Européen : "Bild Zeitung" dépasse seulement les 5 millions d'ex. ...]) et les mangas : le Japon est définitivement une société de papier.

Merci encore pour cet exposé, Cyr.

Comme d'habitude, très bien construit et accessible.
Ne vous laissez pas intimidés par sa longueur :wink:

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L'art est bref, la vie est longue. Et la lutte, finale.
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08/08/05 : LONGUE VIE A L'ARME SUPER-SONIQUE AUSTRALIENNE, à l'ancien leader de l'Alliance Française du Dessous, au brouillard des steppes, au pêcheur du lointain, à l'empereur noir et au tueur de graines !


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Message Publié : 24 Mai 05 23:00 
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Message(s) : 2701
Localisation : En train de preparer un plan contre la FNAK!
oh mince, je savais bien que j'avais oublié quelque chose:oops:...
MERCI CYR!!!
comme j'ai eu la chance de lire cet exposé en "avant première", j'ai complètement zappé le fait de répéter ici ce que je t'avais dit lors de ma première lecture, c'est à dire, grosso modo, que j'avais tres fortement apprecié cet exposé, qui m'a fait véritablement prendre conscience de l'importance du papier dans la culture japonaise.
Comme d'habitude maintenant ds tes exposés, ta pédagogie en matière de bio, chimie (et autres disciplines auxquelles je ne comprends plus rien depuis presque 10 ans maintenant) fait encore une fois des merveilles, puisque j'ai tout compris à la structure du papier grâce à toi!
bravo donc, c'est toujours un plaisir de te lire!


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Message Publié : 03 Juin 05 17:12 
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Localisation : Tokyo
Sujet tres interessant, j'ai apprecie le fait que tu scientifise un peu le tout.

Et puis tu as cite une fois le mot Hokkaido, alors je te venererai :prosternation: jusqu'a la fin de mes jours.

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http://tinou81.wordpress.com <-- Des recits de voyage.


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Message Publié : 09 Fév 06 01:57 
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Localisation : Nord-est de la France
Merci Cyr, pour cet exposé très intéressant :super:.
Je dois avouer que je ne savais pas que le papier était si important dans la culture japonaise.
Encore mille mercis pour avoir enrichi ma culture personnelle :wink: .

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Mon blog: http://camphriermagique.canalblog.com


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