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 Sujet du message : [Legende] Hôichi l'aveugle
Message Publié : 12 Juil 03 13:51 
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Bon, comme j’ai un peu de temps avant ce week-end pour faire survivre un peu ce forum, qui est en train de mourir doucement. Je me permets de raconter une autre histoire de fantômes historiques pour ceux que ça intéressent … heu … ç’est à dire …. Heu …surtout Vincent ^^ Et comme c’est ma fête, ce 12 juillet, je vous en fais cadeau.
Pour les noms qui comportent un petit « * » je vais faire un petit récit historique après le conte, pour éclairer nos lanternes sur ces fameuses batailles entre les Taïra et les Minamoto. Mais, malgré tout mes efforts, l’histoire fait quand même au moins 6 – 7 pages. Prenez votre temps pour la lire, elle en vaut vraiment la peine.

Alors … prenez un bon fauteuil et une petite tasse de café ou de thé … et en route !


Au Japon, à l’époque moyenâgeuse, et comme dans d’autres endroits, naître et vivre avec un handicap physique était bien plus difficile qu’aujourd’hui. Seuls les plus courageux ou ceux dotés d’un don particulier réussissaient à survivre dans ce monde peuplé de violences et de maladies.
Hôichi, aveugle de naissance, avait un don pour la musique et le chant. Il avait, durant toute sa jeunesse, travaillé ce don avec beaucoup de discipline et de perfectionnisme. Il narrait, sous forme de récits fleuves, les grandes périodes troublées de l’Histoire japonaise. En s’accompagnant d’une biwa (un luth à 4 ou 5 cordes), son talent faisait revivre à ses auditeurs les grandes batailles entre les clans ou les miracles bouddhistes.

Malgré un succès local, Hôichi restait toujours dans la pauvreté. Il ne pouvait survivre que grâce à l’aide des temples qui l’hébergeaient pour quelques jours ou quelques représentations. Il parcourait ainsi le Japon, de temple en temple, avec parfois quelques courtes haltes dans les demeures de riches propriétaires. Son état d’aveugle le préservait des mauvaises rencontres et son allure de jeune moine d’une vingtaine d’années, lui ouvrait souvent les portes des demeures modestes des villageois. Pauvre mais heureux de faire partager sa passion, Hôichi savourait la vie en espérant un jour, pouvoir trouver un mécène et surtout un endroit où se fixer.

Au petit temple d’Amidaji, près de Shimonoseki, c’était toujours un plaisir de voir Hôichi. Construit pour apaiser les morts de la bataille entre les Taira* et les Minamoto*, les récits de cette bataille par l’aveugle faisaient mouche à chaque représentation. Et, malgré la réputation « d’endroit maudit », Hôichi aimait ce lieu où il pouvait se reposer un peu et continuer à travailler son art en toute tranquillité. Il passait ainsi de longues heures à jouer de sa biwa et à la faire correspondre au mieux à ses récits chantés.

Un soir, lors d’une de ces soirées chaudes d’été, Hôichi, assis à l’extérieur du temple, s’entraînait encore, sans relâche à son art. Laissé seul au cœur de la nuit par le prêtre, qui était parti faire ses offices à un mourant, le jeune aveugle appréciait la fraîcheur naissante de la nuit qui l’enveloppait. Concentré sur son instrument, il n’entendit même pas l’homme se rapprocher. Seul le bruit de l’armure, agitée par le souffle de son porteur, le ramena dans la réalité. Il était à la merci d’un guerrier, et de ses intentions.

-« Hôichi ! … Es-tu celui qu’on nomme Hôichi !? » Lança t’il sur son ton impétueux propre aux fiers guerriers.

Peu habitué à cette brusquerie, le jeune aveugle senti venir la peur le glacer.

« … Hai ! (oui) … » Avec quelques hésitations et le visage baissé.

« N’aie crainte ! Je suis porteur d’un message pour toi » dit-il, avec moins de brusquerie

« Je suis envoyé par mon seigneur, qui est une personne de très haut rang. Il fait halte pour quelques jours ici et souhaite pouvoir entendre le récit de la bataille de Dan-no-ura* qui s’est déroulée dans ces lieux. Il a entendu parler de toi et de ta façon de faire revivre cette bataille à travers ta musique et tes chants. Il souhaite t’entendre maintenant, prends ton luth et accompagnes moi ! ».

N’osant pas contredire un guerrier armé et, ne pouvant se défendre, Hôichi, commença à préparer ses affaires, et tendit la main pour se faire guider.
Une main ferme, dans un gant de fer le la lui pris et la posa sur une épaule bardée d’une armure épaisse et faite pour le combat. Hôichi, tout en marchant lentement, essayait de connaître son guide et de retenir le chemin. Mais, le garde ne parla point et trop de détours lui firent perdre le sens de l’orientation.

Un silence de mort régna entre les deux hommes. Seuls, des bruits d’animaux et le tintement de l’étui du sabre contre l’armure du garde rythmé par la lente cadence des deux hommes, parvenaient aux oreilles de l’aveugle.
Puis, le samouraï s’arrêta.

«-« Kamon ! » (Ouvrez les grilles !)

Les sons précipités des serviteurs s’afférant sur le portail puis le son sourd de son ouverture rendit perplexe Hôichi. Il ne se souvenait pas d’une telle demeure dans la région et n’avait pas entendu parler de ce riche seigneur. Mais espérant secrètement pouvoir plaire à celui-ci par son art et effrayé par son guide armé, il préféra rester discret et ne posa aucune question.

-« Toi là-bas ! Vas prévenir sa majesté de l’arrivée du musicien » « Et vous, n’oubliez pas ! Mon maître est une personne de haut rang, prenez soin de respecter les us et coutumes pour le concert » Puis après un petit silence, il murmura à l’oreille d’Hôichi « Et daigne apporter tout ton art pour leur plaisir, sinon, il t’en coûtera, crois moi ! ».

La tête penchée vers le sol, Hôichi acquiesça lentement et un serviteur prit sa main et commença à le guider dans la propriété. On le conduisit dans une sorte de labyrinthe ou il fit de nombreux détours. Des bruits de soies, de petits rires et quelques chuchotements lui indiquèrent qu’ils traversaient les quartiers des épouses et de leurs servantes qui devaient les regarder.

Puis on l’installa à même la terre et on lui apporta tous ces instruments et ses accessoires. Il se prépara, tant bien que mal, en espérant ne pas faire de fausses notes. Un crissement de soie près de lui le stoppa dans ses préparatifs. La Rojo, semble t-il, (régente) lui donna les instructions à suivre.

« Vous devez réciter le récit de la guerre entre les Taïra et les Minamoto avec votre biwa ! Il paraît que vous êtes connu pour ça !»

Hôichi un instant stupéfait, demanda doucement et avec lenteur

« Mais, le récit de cette bataille est très long, il me faudrait plusieurs semaines pour le conter totalement. De plus, je ne suis pas préparé pour un tel récit. Vous me prenez au dépourvu, j’en suis sincèrement désolé je vais devoir …».

« Oui ! Nous savons cela. Mais mes maîtres veulent entendre l’histoire de la bataille de Dan-no-ura* qui a eu lieu ici, dans cette région. C’est l’un des épisodes les plus tristes et les plus dramatiques de cette guerre. ».

Prenant son souffle en cherchant une plénitude, Hôichi essaya de se façonner le déroulement de la bataille. Doucement, il commença à imiter les coups de rames des marins dans la mer. Sa voix sourde imita le bruit du vent dans les étendards. Puis, le poème commença. Et, comme dans un rêve, la bataille se déroula dans la tête de Hôichi.
Il voyait les Taïra, acculés dans un bras de mer, après une mauvaise stratégie. Les bruits des combats, les cris des blessés ou des guerriers se noyant sous le poids de leur armure. Il sentait l’odeur du sang, de la mer agitée par tant de combats. Et, le choc des sabres, les ordres des chefs militaires et le bruit des flèches sifflait à ses oreilles.

Il était au milieu des combats. Spectateur invisible au milieu du chaos.

Puis, il sentit la puissance des Minamoto, qui avaient subi tant d’humiliations, avant de pouvoir arriver à se soulever contre le clan Taïra. Il vit le général du clan Minamoto regarder avec avidité la jonque impériale protégée par les derniers navires valides du clan ennemi. Il devait reprendre l’empereur-enfant, le mettre sous sa coupe, comme l’avait fait l’autre camp. Il devait l’avoir, l’avoir à tout prix, pour prouver sa légitimité aux autres seigneurs, pour les diriger, les diriger tous.

Des pleurs et des chuchotements figèrent l’image de la bataille dans les pensées de Hôichi. Il revint à la réalité en quelques instants. Il comprit que son art avait touché l’assemblée. Il pensa qu’il pouvait peut-être atteindre son but ce soir. Il devait tout donner. Reprenant quelques instants son souffle, il reprit son poème, toujours accompagné par son inséparable biwa.

Les deux généraux se regardèrent de loin, chacun sachant ce qui allait attendre l’autre. La défaite de l’un allait être la grande victoire de l’autre. Tout était déjà joué. Le clan Taïra allait mourir aujourd’hui et avec lui tout le chemin parcouru depuis des années pour atteindre les sphères impériales du pouvoir.

Ironie, car les deux clans étaient eux-mêmes cousins par de nombreux liens. Des frères, des fils ou des pères se battaient l’un contre l’autre, du fait de leurs allégeances personnelles et pour limiter les dégâts en cas de défaite de l’un des clans. Mourir dignement, mourir pour que l’histoire se souvienne de son courage, voila ce qu’il restait au clan Taïra. Rassemblant ses dernières forces, et haranguant ses troupes pour se montrer digne dans la mort, le général Taïra se prépara pour son dernier combat.

Hôichi, sentit ce moment de silence, cet œil du cyclone avant la destruction. Son poème se fit murmure comme pour susurrer une dernière prière pour ces combattants. Quelque soit leurs camps, ils n’avaient pas failli, ils pouvaient rester dans les mémoires.

Puis, le chaos se fit entendre. La défense acharnée des uns répondait à la violence conquérante des autres. Les combattants Taïra se firent de plus en plus rares et de plus en plus oppressés. Les bateaux coulaient un par un et le clan Minamoto se rapprochait de l’empereur.

La nourrice impériale regarda longuement le général Minamoto avant que celui-ci ne s’en aperçût. Ils ne se connaissaient pas, ne s’étaient jamais vus, mais quelque chose se passa dans leurs regards. L’empereur-enfant dans les bras, Nii-no-ama semblait déjà prête à son sort. Avançant lentement, elle s’attacha à l’enfant.

Elle se jeta dans la mer, sans même fermer les yeux, sans un soupir, sans un regret. Le général la suivit simplement du regard. Il faudra trouver une autre solution pour le clan Minamoto, trouver un autre héritier. Il ne vit même pas les servantes de la suite impériale se jeter à leur tour dans l’eau, cela n’avait aucune importance pour lui.

Les derniers combattants Taïra se battirent jusqu'à la mort, puis, le silence se fit. La biwa, dans les mains de Hôichi, était le clapotis de l’eau sur les navires, désormais immobiles. Une mer de sang entourait ceux qui avaient survécu. La complainte des morts soufflait par la bouche de l’aveugle, comme pour se rappeler de leur brève existence.

Exténué par tant d’effort, Hôichi tomba presque dans l’inconscience. Après quelques minutes de repos, il reprit ses esprits et commença à écouter autour de lui.

Des pleurs, des lamentations, tout autour de lui. L’assemblée semblait n’être faite que de tristesse. Emu d’avoir réussi à rendre tant de réalité à cette histoire, il éprouvait aussi une certaine fierté. Il attendit calmement que les pleurs se turent pour saluer son auditoire.

« Même si nous avion eu vent de votre talent, nous sommes éblouis par votre habilité et votre art du chant. Vous nous avez fait revivre cette bataille tragique et l’émotion nous remplit le cœur de souvenirs. Nous voudrions vous récompenser. Mais, avant nous aimerions que vous nous contiez d’autres batailles de cette guerre entre les Taïra et les Minamoto pendant encore 4 jours. C’est seulement à la fin de notre séjour que vous serez remercié pleinement. »

« Néanmoins, pour des raisons de discrétion, nous vous demandons de ne parler à personne de vos contacts avec nous, ni révéler où nous vivons. Notre garde vous emmènera chaque soir vers nous et vous raccompagnera après votre séance.

Saluant de nouveau son auditoire, Hôichi, fatigué mais heureux, se laissa guider de nouveau à travers la demeure. Le même combattant l’avait ramené au temple. A tâtons, l’aveugle retrouva son lieu de repos et s’allongea à même le sol sans même enlever ses habits.

Le prétre le trouva encore endormi à son retour le matin. A son réveil, Hôichi ne dit rien de son aventure nocturne à son ami. Ils parlèrent de cérémonies, de musiques ou des nouveaux poèmes du jeune aveugle.
Le soir venu, Hôichi sorti doucement et attendit l’arrivée de son guide.

Il entendit ses pas et le bruit de armure de loin cette fois-ci. Comme pour la première fois, il se laissa guider et ne réussi pas plus à retenir le chemin. Mieux préparer que la première fois, il joua et conta une autre bataille célèbre de cette guerre, et connu le même succès. Il rentra et s’endormit sans même un rêve. La nuit suivante fût pareil à celle d’avant, mais Hôichi, commençait à fatiguer. Les efforts déployés pour plaire à son auditoire l’épuisaient. Il ne se réveilla même pas lorsque prêtre le secoua au milieu de l’après-midi.

Intrigué par sa fatigue et son changement d’attitude depuis quelques jours, lui qui était si matinal, et ne cessait de s’entraîner. Le gardien du temple lui demanda quelques explications. Devant le silence gêné de Hôichi et sa figure creusée et blafarde, le prêtre décida d’en découvrir seul la raison. Le soir venu, il épia les mouvements de l’aveugle tout en faisant semblant de dormir.

Il vit Hôichi lever doucement la tête et écouter dans la direction du prêtre. N’entendant rien, il se leva, s’habilla puis sortit attendre tranquillement dehors. Il s’assit sur les marches du petit temple, avec sa biwa. Puis tout d’un coup, il se leva et tendit sa main vers le vide devant lui. Etonné par se geste, le prêtre essaya de fixer des yeux l’endroit où se posa le bras d’Hôichi. Mais, il ne remarqua rien, et vit son ami marcher sur le chemin en direction de la forêt ; le bras tendu, comme pour un somnambule.

Décidant de le retrouver mais apeuré par ses phénomènes mystiques, le prêtre s’habilla rapidement et suivit le chemin emprunté par Hôichi. Il eu de mal a retrouver ses traces dans la nuit, mais finit par voir une ombre lointaine se déplacer. Quelle ne fût pas sa surprise lorsqu’il vit celle-ci prendre la direction de la côte, vers les rochers escarpés. Un instant effrayé de la voir se rapprocher du vide, il fut stupéfait de voir Hôichi slalomer entre les rochers pour commencer à descendre vers la plage.

Essayant de le suivre avec beaucoup de mal, le prêtre vit l’aveugle se diriger vers une petite crypte en contrebas. Là, il s’assis avec douceur, pris une bonne respiration et se mis à jouer et à chanter. Se rapprochant doucement, le prêtre fut en un instant statufié de peur, son regard bloqué sur les stèles qui entouraient Hôichi.
Il était au milieu d’un cimetière improvisé. Il ne connaissait même pas ce lieu, lui qui avait vécu pourtant plus de 20 ans ici. Comment cet aveugle pouvait-il connaître cet endroit si bien caché et si difficile d’accès. S’approchant doucement, il regardait Hôichi, au milieu des tombes, en train de chanter et de jouer de la Biwa.

Il essaya de lire les inscriptions. Mais, apparemment anciennes et à moitié effacées, il lui fallut déployer beaucoup d’efforts. Le résultat le terrifia. Il avait tellement écouté ces noms grâce à son ami Hôichi. Il regarda encore la disposition des tombes et imagina les corps qui les habitaient. Au milieu trôné le jeune Empereur, encore enfant, mais déjà très épris de sa charge. Juste derrière lui se trouvait sa nourrice, toujours aussi protectrice et dévoué. Aux côté de l’enfant, se trouvaient le général du clan Taïra et ses principaux seigneurs et chefs de guerre. Autour se trouver les serviteurs, la suite impériale et les gardes du corps, les guerriers, les marins …

Ils étaient tous les deux au milieu du cimetière du clan Taïra, détruit par le clan Minamoto lors de cette sanglante bataille en mer. Hôichi était la mémoire qu’ils avaient perdue, l’étincelle de vie dans leurs tourments. Ils ne voulaient pas le récit d’une légende oubliée, mais le récit de leurs derniers instants de vie. Regardant le visage de son ami, le prêtre vit Hôichi très pale et très fatigué par l’effort. Il semblait plus mort que vivant si on ne regardait pas sa bouche ou ses mains bouger. Ils l’attirer vers eux.

Réfléchir, réfléchir, ne pas se laisser gagner par la peur, ne pas essayer de voir leurs fantômes, ne pas attirer l’attention, surtout. Il ne pouvait déranger son ami, déjà sous influence, il pourrait en mourir, car à la frontière entre les deux mondes. Et, malgré toutes ses réflexions, aucune solution ne lui vint à l’esprit. La mort dans l’âme, il se décida à partir chercher des réponses dans ses livres en laissant Hôichi aux mains de revenants.

Ses recherches durèrent toute la nuit. Il n’entendit même pas son ami rentrer au temple et se coucher. Il ne trouva que peu de réponses, simplement des conseils. Il devait aller voir son supérieur bien plus érudit que lui sur ces questions. Il s’endormit sur ses rouleaux de manuscrits religieux.

La discussion fut houleuse, peuplée de cris et de mises en garde. Hôichi ne pouvait admettre la vérité. Il n’était pas sous influence, cela ne pouvait être vrai. Les fantômes ne voulaient pas le tuer pour qu’il les rejoigne dans la mort et qu’il récite sans fin ses poèmes sur leur passé. Cela ne se pouvait pas !

Mais, acculé par les arguments de son ami et par les liens d’amitiés et de sincérités qui les liés ensemble, il accepta peu à peu les faits et raconta toute l’histoire. Triste et choqué, il vit ses rêves de Mécéne voler en éclat. Il lui fallait désormais se battre pour rester en vie. Le prêtre devait partir pour aller trouver son supérieur, le laissant seul face à la tourmente.

Il n’y avait qu’une solution en attendant : cacher Hôichi des revenants pour qu’il ne l’entraîne pas sur le chemin de la mort. Le prêtre demanda à deux de ses assistants de déshabiller totalement Hôichi et de prendre leurs nécessaires d’écriture. Il devait recouvrir entièrement le corps de l’aveugle des inscriptions du Hannyashinkyô* Pour le rendre invisible aux yeux des créatures de l’au-delà. Tout le corps ! Du crâne à la plante des pieds et du bout des doigts jusqu’au bout de ses lèvres. Il mit en garde Hôichi avant de partir et de laisser travailler ses assistants :

« Tu dois t’asseoir dans un coin de cette pièce et ne plus bouger. Tu ne dois pas répondre au fantôme qui doit venir te chercher. S’il s’approche de toi, essaye de ne plus respirer pour ne pas l’attirer à cause de ton souffle. Ne fait aucun bruit qui pourrait le mettre sur ta piste. S’il cherche à te découvrir par des coups d’épées, tu ne dois pas crier ta douleur. Il ne te verra pas grâce à ces inscriptions sacrées. Attends une bonne heure avant de bouger s’il s’en va car il peut simplement attendre un peu plus loin pour te piéger. Fait très attention, Hôichi, ta vie en dépend et tu n’auras pas une seconde chance pour te sauver. Je vais chercher une réponse définitive à ta malédiction. Je serai là demain. Au revoir ».

Hôichi, toujours choqué, ne répondit même pas. Il regarda son ami partir et baissa la tête pour que l’un des assistant puisse lui raser le crâne et pouvoir inscrire les formules religieuses. L’odeur de l’encre et le frottement du pinceau sur sa peau devinrent de plus en plus insupportables, il bougeait de plus en plus. Les deux assistants le calmèrent et se dépêchèrent de finir rapidement. Tout son corps semblait être le support de sutras du Hannyashinkyô*. Le soir approchait et les assistants placèrent Hôichi dans le coin de la pièce, puis partirent rapidement pour éviter de mauvaises rencontres.

Accroupis et fatigué, l’aveugle se sentait sa protection d’encre bien fragile face à la force des revenants. Mais ses réflexions tournèrent court, lorsqu’il entendit le bruit, désormais familier, de l’armure du garde s’approcher du temple.

« Hôishi ! » ……… « Hôichi ! » Lança le garde. Mais celui-ci ne répondit pas, ne bougea pas.

« Hôichi ! Dépêches toi ! Nous allons être en retard pour mes seigneurs ! » Mais seul le silence se fit.

Le tintement de l’armure se fit lorsque le garde gravit les marches vers l’intérieur du temple. L’aveugle se colla au mur et respira doucement en lentement pour ne pas l’attirer vers lui.

« Hôichi ! Tu dois venir pour ta dernière représentation, mes maîtres veulent te remercier de ton art ! » « Où es tu ? » « Es-tu sourd ? ou malade ? Je ne te vois pas ! ».

Puis, comme pour le temps d’une réflexion du garde, le silence se fit alors que celui-ci faisait le tour de la pièce.

« Mes seigneurs ne vont pas apprécier que je rentre sans lui. Ils vont m’accuser de l’avoir perdu, d’avoir mal fait mon travail. Je dois trouver une preuve de ma bonne foi. »

Il se stoppa juste devant Hôichi. L’aveugle cessa de respirer et attendit, la peur au ventre. Il ne pouvait pas le voir ! Non ! C’était impossible ! On l’avait protégé avec les écritures sacrées ! Sur tout son corps, même les paupières.

« C’est normal que l’aveugle ne m’entende pas ! Il a oublié ses oreilles ! »

Sans même comprendre le sens de la phrase, Hôichi sentit les deux mains gantées du guerrier agripper ses oreilles et tirer avec violences dessus. La douleur, si forte, si insoutenable, lui tétanisa le corps tout entier. Il ne pu même pas sortir un cri de douleur. Son cœur battit la chamade et sa conscience s’effaça ….il sombra.

Ce ne fut que le lendemain matin que les assistants suivit du prêtre, qu’ils découvrirent Hôichi. Il était toujours accroupi, le dos contre le mur, la tête en avant, baissée sur son torse. Du sang avait coulé à grand flot sur son visage et ses vêtements. A la place de ses oreilles, il n’y avait que deux grandes plaies où déjà les mouches commençaient à s’intéresser. Le prêtre se tourna vers ses assistants qui se rendirent compte de leur erreur. Ils avaient oublié de protéger ses oreilles.

Une légère plainte d’Hôichi, calma les réprimandes du prêtre et ses assistants se précipitèrent pour aider l’aveugle, trop heureux de pouvoir se montrer utiles. Ils soignèrent ses blessures, le nettoyèrent, le nourrirent. Après quelques heures de soins, il commença à reprendre des forces. Même si son audition était fortement diminuée, il était vivant. Le prêtre s’excusa de nombreuses fois de l’incompétence de ses assistants et de l’ignorance de son érudition.

Son histoire fit le tour du Japon, et le rendit célèbre. On voulait entendre celui qui avait charmé les véritables acteurs des drames qu’il contait. Peu à peu, sa richesse se fit, et sa célébrité se conforta. Mais, il n’oublia jamais son aventure et refusa la caution d’un mécène. Il resta l’aveugle errant, celui qu’on nommait Mimi-nashi-Hôichi ( Hôichi le sans oreilles).


Fuse


Dernière édition par Fuse le 15 Juil 03 22:54, édité 3 fois.

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Message Publié : 12 Juil 03 22:40 
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Localisation : sur une planche de surf
j´ai fait comme tu as dit, j´ai pris mon temps pour la lire :)

c´est vrai qu´elle en vaut la peine...
tres belle histoire, vive les fantomes :x

et merci de prendre ton temps a nous ecrire des contes qui font rever.


(par contre, j´ai l´impression que je vait te griller sur le post des definitions, il est donc possible que j´edite le message ;) )

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Si un cochon te raconte des mensonges a 4h du matin, le porc te ment tôt .


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Message Publié : 13 Juil 03 15:09 
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Localisation : Moselle, près d'Amnéville
Je n'ai pas vraiment le temps de la lire tout de suite, je vais l'imprimer et la relire tranquillement au calme un peu plus tard ( en plus, mon ordi arrête pas de planter ces derniers temps ).

Juste pour dire, que si, si, Fuse, tes histoires nous interessent, alors n'hésite pas à en poster plus souvent. :)

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Message Publié : 13 Juil 03 20:40 
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Inscription : 03 Jan 03 12:33
Message(s) : 443
Localisation : Moselle, près d'Amnéville
L'histoire est très interessante, mais si tu pouvais nous donner un p'tit coup de pouce pour comprendre les éléments historiques de l'histoire, ca serait encore mieux ! :)

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Message Publié : 14 Juil 03 01:41 
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Localisation : Par ici, ou bien par là...
Encore une fois bravo
felicitation une fois de plus tes histoires me font fremir...fremir de joie!!!

C'est super ce que tu nous fais partager

Toute fois une question sans doute bete mais bon c'est quoi le cadeau que promettais les fantomes?

Surtout ne t'arrete pas de comter t'es hyper fort dans ce domaine
On n'a tous confiance en toi et on attend avec impatience les prochaines


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Message Publié : 15 Juil 03 14:43 
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Inscription : 09 Mai 03 14:01
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Localisation : dans mes dessins
ah enfin fuse tu t'es remis au boulot!!!!! On attends la prochaine avec impatience!!!
:wink:

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Message Publié : 15 Juil 03 15:09 
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Super ! J'adore !
mais tu as pas oublié d'expliquer les *
enfin bon ca ne gène pas a la comprehension.


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Message Publié : 15 Juil 03 16:19 
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Localisation : Paname
oula .... 30s les loustics ! Les explications des "*" sont pas des choses faciles, sinon ça serait déjà fait !
Donnez moi une petite semaine pour finaliser tout ça svp !


Fuse


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Message Publié : 15 Juil 03 20:55 
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Localisation : De retour à Lyon, après Paris et Bordeaux
Très belle histoire! Merci beaucoup, Fuse.

Je ne sais pas ce que tu en penses, mais en lisant cette histoire, je pensais aux points communs entre Hoïchi et les aèdes grecs, comme Homère: dans ce conte comme dans les légendes grecques, le poète est aveugle, ce qui est la condition nécessaire pour communiquer avec les morts ou les dieux (porteurs de l'inspiration). Et Hoîchi contant la bataille des Taïra et des Minamoto me rappelait Homère récitant l'Iliade et la bataille de Troie, les deux épopées s'achèvent tragiquement, avec des vainqueurs bien amers.

J'espère que tu auras encore d'autres récits à nous offrir.

_________________
"Qui trop embrasse mal étreint, qui mal étreint perd les pédales et qui perd les pédales se fout la gueule par terre". Pierre Dac


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Message Publié : 15 Juil 03 22:22 
J'en ai la larme à l'oeil !!

Fuse, t'es vraiment fort ds ce domaine !!

Déjà pr tes histoires de superstition tu est devenu assez célèbre ds mon entourage. Avec ça je suis sûre que tu deviendra une légende par ici !!

Ce qui est sûre (et assez certain), c'est que tt le monde aime bien tes histoire (la preuve c que tout le monde les lits) !!

J'en ai encore la larme sur la paume de la main droite !!

Tu n'est pas aveugle, ni sans oreilles, mais je te comparerais à Hoïshi pour nous avoir fait vivre ces instants magiques.

Encore merci.


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Message Publié : 15 Juil 03 23:46 
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Localisation : Par ici, ou bien par là...
kehmer y va tres fort
mais il est loin d'avoir tord

Tes histoires nous font rever
Faudra surtout pas s'arreter

Tu racontes avec tant de passion
Que l'on partage toutes les sensations


Merci fuse

(en vers vert verre bref....on se surpasse pour toi :wink: )

_________________
<b>"Ne fais pas aux truies ce que tu ne voudrais pas qu'on te fis!"<b>
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Message Publié : 20 Juil 03 18:07 
bon, ben moi, je trouve juste ça magnifique. tout simplement 8)


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Message Publié : 08 Août 03 23:46 
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Localisation : Par ici, ou bien par là...
desole pour le message juste au dessu
j'etais jeune a cette epoque
:roll:

je viens de le relire et c'est plutot stupide mais c'est trop tard

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 Sujet du message : pfiouu :)
Message Publié : 20 Août 03 10:18 
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Inscription : 10 Jan 03 10:19
Message(s) : 15
Localisation : Lyon
Ca fait chaud de voir tant de coeur à l'ouvrage :)

Mais je me pause une question fuse :p
Ne serais tu pas sur le forum de buta ce fameux "Hôichi" ?

Celui qui nous balade au japon nous compte les joix et les peines en ne s'attirant jamais les gloirs ni les profits ? :)
Bref j'ai trouvé l'analogie marante désolé ^_^'

Sinon compte trés prenant d'art et de fantomes. J'ai une grande envie de voir une adaptation de ce compte en image et son ne serait-ce que pour voir et entendre l'état de trance dans lequel peu se plonger un artiste pour arriver au paroxysme de son art et faire vibrer son auditoire :)

Bref un grand merci Fuse!
Je sais que je ne passe pas souvent et repond encore moins souvent mais tant de coeur à l'ouvrage me fait perdre cet abominable flemme :)


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 Sujet du message :
Message Publié : 20 Août 03 12:02 
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Inscription : 11 Août 03 11:25
Message(s) : 28
Localisation : Aix en Pce
Jolie histoire! Pas si longue que ça finalement :P

On en redemande!

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 Sujet du message :
Message Publié : 19 Déc 03 15:50 
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Inscription : 17 Déc 03 23:03
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J'adore :p mais où va t'il chercher tout ça ? ^^


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