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Le château dans le ciel : Analyse

Désigné comme l'anime le plus populaire à Hong Kong, Le château dans le ciel a tous les éléments du film miyazakien type : de forts idéaux, une action trépidante, de jeunes héros aux cœur purs, une grande imagination, une splendide construction narrative et... des machines volantes !

La maîtrise de la narration

La structure narrative du Château dans le ciel se rapproche de celle d'un roman d'aventure classique. Le rythme et la mise en scène parfaitement maîtrisés, ainsi qu'un scénario d'une grande densité, permettent au réalisateur de développer pleinement ses idées. Il n'y a pas dans Le château dans le ciel de scènes ou de personnages superflus. Tout est a sa place et contribue à construire un monde cohérent et une structure sociale que le spectateur accepte d'emblée.

Aucune des péripéties auxquelles nous assistons n'est gratuite et ne vient alourdir la progression du récit. Chacune participe au développement des personnages et de l'histoire. La narration joue sur les temps forts. Tantôt effrénés, tantôt contemplatifs, ils sont enchaînés de manière soutenue, ne laissant pas le temps au spectateur de s'ennuyer. Ainsi, les moments calmes, comme le réveil de Sheeta au milieu des colombes, le spectacle silencieux des roches dans la mine, l'arrivée féerique sur Laputa, alternent sans cesse avec des séquences rythmées (la course-poursuite dans les mines, le sauvetage de Sheeta ou encore l'arrivée de l'armée sur Laputa). Ces dernières sont de véritables moments de bravoure, où les trains et voitures jouent les funambules sur d'immenses viaducs, où les flaptères des pirates vrombissent à une vitesse impressionnante et où Pazu brave la tempête et les éclairs dans le planeur qui les mènera à Laputa...

 

Pazu et Sheeta bravant la tempête dans leur planeur / Moment de contemplation sur Laputa

Les scènes les plus fabuleuses demeurent, comme souvent chez Hayao Miyazaki, les scènes se déroulant dans les airs. Dès les premières minutes, le spectateur est ébloui par l'onirisme de la scène d'ouverture, où Sheeta, évanouie, flotte, doucement dans les airs. Cette chute lente et progressive baigne dans une atmosphère bleutée douce et apaisante, conférant à la scène une poésie touchante et plongeant le spectateur dans une ambiance fantastique et féérique.

Dans un style très différent, la scène de sauvetage de Sheeta dans la forteresse est un autre temps fort de la narration. Le fait que la jeune héroïne se trouve avec un robot destructeur seule en haut d'une tour en flammes, cette verticalité vertigineuse, ce danger imminent donnent à la scène une tension extraordinaire. Le fait que la scène soit vue par Pazu, tournoyant autour de la forteresse sans pouvoir s'en approcher, permet au spectateur de ressentir au plus profond de lui une angoisse terrible quant au sort de la jeune fille. Le dénouement heureux de cet épisode, quand Pazu se jette quasiment dans les flammes pour sauver son amie, paraît alors d'autant plus miraculeux et héroïque aux yeux du spectateur.

  

L'extraordinaire scène de sauvetage

Jonathan Swift face à Hayao Miyazaki

Le château dans le ciel est fortement inspiré des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, auteur irlandais du XIXᵉ siècle. Il semblerait que « Laputa » soit un mot indigène (des habitants de l'île volante) dont Swift interprète la sémantique de façon suivante : « Le mot que je traduis par « île volante » ou « flottante » se dit en cette langue Laputa ; mot dont je ne distingue pas la vraie étymologie. « Lap » est un archaïsme et signifie « haut » en vieux laputien. « Untuh » veut dire « gouverneur ». La forme « Laputa » viendrait selon eux, de la corruption du groupe « lapuntuh ». Mais je n'aime pas cette interprétation, qui me semble un peu forcée. J'osai donc soumettre à leur grammairiens une hypothèse personnelle : Laputa me faisait penser à « Lap » « outed », où « Lap » signifie exactement « le scintillement de rayons du soleil sur la mer », et « outed », « une aile » mais je ne garantie pas cette étymologie ; je la propose simplement à la sagacité du lecteur. »

Au delà de l'homonymie, les histoires se ressemblent fortement sur différents aspects. Ainsi, au niveau de la narration, le héros de Swift, peu avant son voyage sur Laputa, est capturé non loin du Japon par des pirates japonais et un vil Hollandais qui s'apparenterait aux traits nordiques de Muska. Le début du film de Miyazaki semble donc être identique à celui de Gulliver.

L'analogie ne s'arrête pas là. Les laputiens de Swift sont des mathématiciens, des musiciens, des scientifiques. Cela a-t-il influencé Miyazaki dans la création de ses engins volants, véritables petites merveilles de mécanique ? Toujours est-il que l'aspect de l'île et son fonctionnement sont identiques dans les deux versions. Seule la technologie qui génère la lévitation diffère dans la version de Miyazaki et celle de Swift. En effet, l'île volante de Miyazaki se meut grâce à une pierre en forme losangée dont la technologie n'est pas expliquée. L'île volante de Swift est quant à elle mue par un gigantesque aimant pivotant.

De plus, dans l'œuvre de Swift, Laputa est une île flottante qui abrite le roi. Cette île a un pouvoir de répression énorme car le roi peut punir les habitants de son royaume sur terre en cachant le soleil ou en les privant de pluie. Il peut aussi en dernier recours écraser les villages récalcitrant avec son île volante. La Laputa de Miyazaki est équipée d'une arme redoutable cachée dans le dôme inférieur de l'île, Muska en l'utilisant au dessus de l'océan montre la puissance destructrice de cette arme. De plus l'île est truffée de robots volants quasiment indestructibles qui végètent dans un sommeil profond en l'absence d'envahisseurs.

Cependant, sur le plan mythologique les histoires diffèrent de manière à rendre la Laputa miyazakienne beaucoup plus puissante que son homonyme. Ainsi Muska, en utilisant l'arme de destruction de Laputa, prononce les paroles suivantes :

« Laissez-moi vous montrer la puissance de Laputa : Le feu sacré qui a détruit Sodome et Gomorrhe dans l'ancien testament. Et aussi les flèches du paradis qui ont rasées Ramayana, Indora et Atlantis. Le monde est à nouveau sous le contrôle de Laputa ! »

Muska évoque donc de grands mythes dont le thème commun est la destruction massive. Sodome et Gomorrhe sont deux villes de Palestine connues pour leurs vices et leurs moeurs dissolues dans L'Ancien Testament. Dans la Genèse, deux anges provoquent « un déluge de soufre et de feu » pour punir les deux cités pécheresses. Le Ramayana est un texte indien qui relate la quête de Rama pour retrouver son épouse Sita, enlevée par le chef des géants, Ravan. Lorsqu'il affronte enfin le ravisseur de sa femme, Rama, furieux, « brandit l'arme de Bramah, flamboyante d'un feu céleste, l'arme que la divine Agostyna avait donné à son héros ailée comme le javelot de feu d'Indra, mortelle comme la foudre. » Même si en réalité ce mythe est issu du Timée et du Critias de Platon et est en réalité un traité politique sur la vie de la Cité, l'Atlantide a marqué les consciences collectives et est devenu une légende universelle. Dans une version de ce mythe, c'est Poséidon tombé amoureux d'une jeune Atlante, qui avait accordé à la citée puissance maritime et richesse, et c'est Zeus qui provoqua l'anéantissement de l'Atlantide afin de les punir de leur désir de puissance. Certains ont imaginé que sa destruction était due à la fureur des dieux qui n'ont pas supporté de voir les humains amasser tant de connaissances.

En invoquant des événements aussi importants, des mythes provenant de religions différentes, Miyazaki augmente considérablement la puissance de Laputa car cette dernière explique tous les événements divins survenus depuis le ciel. Elle devient la cité des maîtres du monde et symbolise le pouvoir destructeur universel venu du ciel.

Une œuvre moralisante ?

Dans Nausicaä de la Vallée du Vent (et en particulier dans sa version manga) Hayao Miyazaki nous mettait déjà en garde face au danger du pouvoir que conférait la technologie, et le fait d'utiliser cette technologie tout en ignorant ses conséquences sur l'équilibre de l'homme et de la nature. Le château dans le ciel reprend ce message en changeant légèrement de point de vue. La technologie n'est pas seulement une histoire de guerre ou d'industrie, c'est surtout un objet de fascination. L'enfant y voit le jeu et la découverte, l'adulte le pouvoir et la fortune, sans jamais mesurer les conséquences de leurs actes.

Le château dans le ciel n'est cependant pas un film anti-progressiste. Miyazaki n'est pas contre la technologie, mais seulement contre la foi aveugle que beaucoup ont en elle. En effet, la technologie ne peut pas résoudre tous nos problèmes, elle ne peut pas se substituer à nos racines, à notre lien profond avec la nature. L'histoire du royaume de Laputa est significative à cet égard.

Créée par les Laputiens à une époque trouble de leur histoire, l'île flottante a d'abord été un moyen pour ses citoyens d'échapper aux conflits qui sévissaient à la surface de la terre. Dotant la cité d'un incroyable arsenal de guerre, les Laputiens sont devenus les maîtres du monde. Rien n'aurait pu remettre en cause la toute-puissance et la domination de ce luxuriant royaume. Et pourtant... il y a environ sept siècles, tout s'est désagrégé. Les Laputiens ont progressivement abandonné l'île pour revenir à un mode de vie plus sommaire, sur la terre ferme. Etait-ce une déchéance ou un choix délibéré ? Quoi qu'il en soit, le résultat est là et le message est clair. Comme Sheeta l'expliquera à Muska : « Pourquoi Laputa a été détruite ? Je ne le sais que trop bien : Il y a une chanson dans la vallée de Gondoa qui dit : « Il nous faut des racines dans la Terre. Vivons avec le vent. Avec les semences, fertilisons l'hiver. Avec les oiseaux, chantons le printemps. » Qu'importe le nombre d'armes que vous ayez, ou combien de pauvres robots vous utiliserez, vous ne pourrez pas vivre séparé de la terre nourricière ! »

Sur Laputa, sans les hommes, les robots soldats deviennent de simples « jardiniers » et des défenseurs ardents de la vie. Existe-t-il une plus noble utilisation de la technologie que de protéger la vie ? Derrière la légende de Laputa, c'est bien notre monde que Miyazaki met en lumière et dénonce. Un monde matérialiste qui mise tout sur la technologie et le pouvoir, perdant le contact avec la Terre. Le réalisateur ne semble pas très optimiste pour le siècle à venir car, selon lui, « il y aura toujours plus de tragédies humaines, les hommes ayant commencé à faire de plus en plus de choses stupides et dangereuses. »

Le regard de Miyazaki est d'autant plus amer qu'il est lucide. Muska a raison lorsqu'il dit : « Laputa ne sera pas détruite. Elle va revivre. Le pouvoir de Laputa incarne le rêve de la race humaine. » Ce rêve de puissance, Miyazaki nous en montre l'issue inéluctable et fatale. La nature reprendra ses droits que ce soit avec ou sans l'homme. L'arbre géant de Laputa devient alors la métaphore de la force vitale et régénératrice de la nature. Sa miraculeuse capacité à préserver ce qu'il y a de meilleur et de plus beau sur l'île n'est pas le résultat de la magie mais celui d'un écosystème équilibré. On remarque par ailleurs que Muska est le seul personnage du réalisateur foncièrement mauvais, un être froid et calculateur, dénué de tout humour, sans aucune chaleur. Muska incarne tout ce que l'humanité a de plus vile. Mais Miyazaki laisse entrevoir une note d'espoir. Un avenir meilleur est possible grâce à la jeunesse, qui s'incarne en Pazu et Sheeta, symbole d'une humanité pure, innocente, attentive à son environnement.

Miyazaki affirme qu'il ne fait pas de films pour transmettre des messages. Néanmoins, ces derniers émergent toujours naturellement, sans ton moralisateur et sans jamais prendre le dessus sur l'histoire. Mais cette image d'un monde parallèle au nôtre, au delà du divertissement et de l'évasion, interpelle inévitablement notre conscience et nous bouleverse immanquablement.


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