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Cérémonie d'adieu à Isao Takahata au musée Ghibli
Par Fabrice | Vu 602 fois.
Publié le 15 Mai 2018 à 13h21



C’est aujourd’hui 15 mai, au musée Ghibli, que se sont réunis avec Hayao Miyazaki, le producteur Toshio Suzuki, le compositeur Joe Hisaishi ou encore le fils Takahata, le public et de grands noms de l’animation, pour dire un dernier adieu à Isao Takahata, disparu le 5 avril dernier.



Intégralité du discours de Hayao Miyazaki à la cérémonie


« Je ne suis pas très sûr de l’origine de son surnom, Paku-san. En tout cas, ce n’était pas quelqu’un du matin et c’était toujours le dernier à arriver. Quand il a commencé à travailler à Tôei Dôga (Ndt : ancien nom de Toei Animation), il arrivait en courant à la dernière minute. Une fois qu’il avait pointé, il pouvait enfin mordre dans le morceau de pain qu’il avait apporté pour le petit déjeuner et boire un peu d’eau directement au robinet. « Paku Paku » (Ndt : onomatopée japonaise de la mastication), le bruit qu’il faisait en mangeant est peut-être à l’origine de son surnom.





Excusez-moi, ce n’est pas un véritable éloge funèbre, mais j’ai écrit quelques mots sur Isao Takahata que j’aimerai vous lire.
J'ai toujours pensé que Paku-san vivrait jusqu'à 95 ans. Mais il est parti et je me rends compte qu’il ne me reste plus beaucoup de temps à moi non plus. Il y a 9 ans, nous avons reçu un appel de son docteur qui nous commandait :
« Si vous êtes ses amis, obligez-le à arrêter de fumer. » Il était très sérieux, et j’avais peur qu’il se fâche. Avec Suzuki-san, nous nous sommes assis à une table avec lui, et on lui a répété ce conseil. C’est la première fois que je m’adressais à lui avec autant de sérieux. Je lui ai dit : « S’il te plait, Paku-san, arrête de fumer. » Puis Suzuki a ajouté : « S’il te plait, comme ça tu pourras continuer à travailler. »
On s’attendait à des tonnes d’excuses et d’objections de sa part, mais il nous a remercié et il l'a fait. Il a vraiment arrêté les cigarettes. J’ai même fait exprès de fumer à côté de lui pour le tester et il m’a dit :
« Ça sent bon, mais ça ne me donne plus envie de reprendre. » Il était bien plus fort que moi. Je pensais vraiment qu’il vivrait jusqu’à 95 ans.


On s’est rencontré en 1963 en attendant le bus. Il avait 27 ans et moi 22. C’était un soir pluvieux et je le revois s’approchant de moi : « J’ai entendu dire que vous aviez rendez-vous avec Takuo Segawa ? » J’ai immédiatement vu en lui une personne calme et intelligente. Je venais de rencontrer Isao Takahata, surnommé Paku-san. Je m’en souviens parfaitement, même si c’était il y a 55 ans.
M. Segawa était le fondateur de Tarôza, une troupe de marionnettistes et j’étais chargé de lui demander une conférence pour notre société.


Plus tard, on s’est revus en travaillant chez Tôei Dôga. Il avait été élu vice-président du syndicat et moi, j’étais le secrétaire général. C’était une période difficile car on avait beaucoup de pression. Mais on passait des heures à discuter, on parlait surtout du travail, pendant toute la nuit. On n’était jamais satisfait de nos travaux, on rêvait d’aller plus loin, de nous dépasser, de créer quelque chose dont on serait fiers. On ne savait pas comment s’y prendre.


Paku-san, tu étais si doué. Je suis heureux d’avoir pu rencontrer un homme aussi unique.
A cette époque, j'étais un nouveau venu dans l'équipe de Yasuo Ôtsuka. J'ai été aussi chanceux de rencontrer Ôtsuka-san que Paku-san. C'est Ôtsuka-san qui m'a donné goût à l’animation. Un jour Ôtsuka-san m'a montré un document confidentiel. C'était une demande de sa part à la société pour qu’on confie la mise en scène d’un long métrage à Isao Takahata alors qu’il serait directeur de l’animation. À cette époque, à Tôei Dôga, on utilisait le terme
enshutsu (metteur en scène) et non kantoku pour le poste de réalisateur. Paku-san et Ôtsuka-san associés, c’était un sentiment euphorique, comme si la lumière du soleil avait subitement éclairé la pièce.





Et ce jour est venu. La décision fut prise que Horus, prince du soleil, le dixième long métrage du studio serait réalisé par le couple Ôtsuka/Takahata. Un soir, Ôtsuka-san m’a convié chez lui. Paku-san était là également dans cette maison louée non loin de la société. Ôtsuka-san était assis devant un chabudai (table basse japonaise). Paku-san s’est immédiatement allongé par terre comme il le faisait dans le bureau du syndicat de la société. Je fis de même. Lorsque Mme Ôtsuka a apporté le thé, je me suis levé en hâte, mais Paku-san est resté allongé en disant : « merci ». C'est à cause de ce genre de mauvaises manières que la popularité de Paku-san n’était pas très bonne auprès des collaboratrices féminines. Mais d’après lui, un problème d’articulation à la hanche l’empêchait de s’asseoir correctement.
Ôtsuka-san a déclaré :
« Les opportunités pour de tels longs métrages ne se présenteront pas souvent. Il y aura beaucoup de difficultés, la période de production sera longue, et nous nous exposons à de nombreux problèmes, mais nous allons nous accrocher. »
Ce n’était pas une réunion de travail mais plutôt une déclaration de rébellion. Pour ma part, je n’y étais pas opposé. De toute façon, je n'étais qu'un animateur débutant, même pas encore arrivé au poste d’animateur clé. Ôtsuka-san et Paku-san semblaient avoir mieux compris que moi la difficulté de la situation.


La production de ce dixième long métrage a débuté mais elle fut difficile. Les collaborateurs n'étaient pas préparés à ces changements. L'avancement du travail était en retard, si bien que le projet était devenu un problème pour l'ensemble du studio. Mais la ténacité de Paku-san était surhumaine. La direction a pleurée et menacée Ôtsuka-san pour qu’il trouve une issue à cette situation. Mais Ôtsuka-san a bien résisté.
Je travaillais moi-même pendant les week-ends d’été sans air conditionnée à dessiner les croquis pour les décors sur des feuilles grand format. Les accords avec le syndicat de la société ne permettaient pas le travail le week-end. Mais je m'en fichais, je ne pointais tout simplement pas du week-end. J’ai beaucoup appris de cette production.


Après avoir fini de visionner la version préliminaire du film, je ne pouvais plus bouger. J’étais stupéfait par la surprise. Avec les pressions de la société, j’avais connaissance du litige existant pour la scène de « La forêt du doute ». Mais Paku-san fut tenace, il a négocié et passé des accords avec la direction concernant le nombre de plans, le nombre de sakuga par plan et le nombre de jours de travail nécessaires.
Bien sûr, ces compromis n’étaient pas tenables. Et à chaque fois que l’un d’eux était rompu, il a dû écrire une lettre d'excuse à la direction. Je me demande combien de ce genre de lettre il a pu rédiger.
De mon côté, j'étais complètement absorbé par mon propre travail et je ne pouvais pas l'aider dans ce combat difficile. Ôtsuka-san, lui, résistait aux menaces et aux pleurs de la société tout en essayant de venir à bout de la montagne de plans qui s’accumulait devant lui.
Enfin, j’ai vu la scène de l’héroïne Hilda dans
« La forêt du doute » pour la première fois. Les sakuga étaient de notre grand senpai Yasuji Mori. Quelles expressions impressionnantes, quelle vivacité dans le dessin et quelle douceur ! Pour la première fois, j'ai compris ce que Paku-san voulait créer. Et il était arrivé jusqu’au bout.
Yasuji Mori a également accompli un travail sans précédent. Ôtsuka-san et moi l'avons soutenu.


C’est en 2000, 30 ans après la sortie de Horus, que Paku-san a suggéré de réunir l’équipe du film. Responsables du studio de l’époque, cadres, petits chefs piégés entre la direction du studio et nous, directeurs de production, dessinateurs, décorateurs, traceurs, coloristes, techniciens, personnel de la prise de vue, du son et du montage, beaucoup sont venues. Il y avait aussi quelques nostalgiques de Xerox, qui n’existe plus à présent, ainsi que des gens de pouvoirs de cette époque qui ont déclaré : « qu’est-ce qu’on s’est bien amusé à ce moment là. »
Le film n’a jamais été un succès financier, mais plus personne ne s'en souciait.


Paku-san, nous avons pleinement vécu cette époque. Paku-san, le chemin que tu nous as montré sans fléchir était aussi le nôtre. Merci Paku-san. Je n’oublierai jamais celui qui m’a appelé à cet arrêt de bus après la pluie il y a 55 ans. »
















Sources : Huffingtonpost.jp (discours) - Natalie.mu (photos)

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